Il faisait jour. Nous n’avions plus que quelques minutes, hélas, à être ensemble, avant que le train entre en Gare de Lyon et que je la perde à jamais. Elle a dit:
— Oui, l'histoire contient trois faits encore de première importance. Trois énigmes, ou trois chutes, ou trois clés.
— Je vous écoute. Lesquelles?
— La première est qu’Alexandre ouvre bien son atelier à Venise, qu’il le fait fonctionner pendant cinq ans, qu’il y reçoit quantité d’étudiants, venus du monde entier, et qu’au bout de ces cinq ans, en 1988, il meurt du SIDA.
— Ouf! J’entends. Ça secoue mais j’entends. Passons à la seconde?
— Un an plus tard, le 15 juillet 1989, une fête est donnée à Venise en mémoire d’Alexandre. Elle est organisée par Sigiswald Kuiper et Annette Winkelmann, laquelle s’est mariée entre-temps. Or, le hasard veut qu’à la même date, les Pink Floyd donnent un concert sur le Grand Canal, en face de la place Saint-Marc — un concert qui attirera deux cents mille spectateurs, et qui fera exploser les étoiles de son fracas, si bien que la fête donnée tout près de là en honneur d’Alexandre ne vibrera pas au son des violons de l’Exquise compagnie mais à celui, planant, tonitruant, d'une musique psychédélique, et des cris et des applaudissements de la foule.
— Une excellente idée! On imagine la chose. Votre professeur sera ravi. Et le troisième secret, et la troisième énigme?
— Le soir de cette fête, Annette arrive en compagnie d’un homme et d’un enfant. Sigiswald Kuiper se tient alors devant l’atelier d’Alexandre, sur une place ornée d’un grand tilleul, où on prépare le banquet qui rassemblera quelques amis. Le trio s’avance, puis les deux adultes s’arrêtent, et l’enfant continue seul alors de marcher en direction du musicien. Parvenu devant lui, il lui tend la main, et il dit: “Bonjour, Monsieur Kuiper. Je suis Vincent, le fils d’Alexandre Ripoll. Ma mère m’a dit que vous avez été le meilleur ami de mon père. Je suis heureux de vous connaître.” Alors, Sigiswald Kuiper retient ses larmes et lui sourit.