Alexandre Jacopo a conscience de ne pas mener une vie très saine ni très raisonnable. Il a renoncé à faire la cuisine. Le soir, il dîne dans un petit restaurant asiatique, tout près de chez lui, au haut de l’avenue Borriglione. C'est l'heure où beaucoup de niçois qui travaillent en ville prennent le tramway pour regagner les quartiers nord. Ils habitent dans des cités construites sur les collines qui regardent la mer, que la blancheur de leurs façades fait se perdre dans les nuages, avec des allures de fantômes. Mais depuis quelques années, les pannes d’électricité deviennent plus fréquentes, les tramways restent en panne, surtout pendant les périodes de fortes pluies, si bien que des foules se pressent à pied en direction du boulevard Gorbella et de la colline de Las Planas.
Alexandre regarde ces êtres défiler devant lui, se bousculer, se disputer ou rire au contraire de se voir l’un l’autre, les cheveux et le visage dégoulinants de pluie, surtout quand ce sont les plus jeunes, avides de s'amuser et de faire des rencontres, tandis que les autres gardent un visage triste.
Il a passé la journée dans ses livres et maintenant il admire le spectacle de cette humanité grouillante et bigarrée, à laquelle se mêlent les premiers réplicants qu’on reconnaît à leur air égaré et dont on peut craindre que la pluie les rouille.
Il ne dîne pas à l’intérieur du restaurant mais sur une terrasse fermée par de lourds rideaux de plastique transparent, et il jouit du confort de cet abri au point de s’y attarder en buvant des bières. Il reste là, buvant encore, jusqu’à ce que l’avenue se vide. Il attend le moment magique où, sortant du restaurant, il trouvera la pluie criblant le bitume désert. Alors, il relève le col de son imperméable et il s'en va marcher jusque chez lui en fumant des Lucky Strike.
Alexandre s’amuse de la pose qu’il prend pour lui seul. Très jeune, il a lu Le Grand Sommeil de Raymond Chandler, il a vu le film, et il s'est identifié au personnage de Philip Marlowe. La philosophie n'est venue que plus tard, un peu par hasard, parce qu’il a rencontré sur sa route un professeur sympathique. Il en a fait son métier, encore que les livres qu’il publie depuis une dizaine d’années dérogent aux critères du genre. Ce sont plutôt ceux d’un moraliste. Il y prône une attitude joyeuse, fondée sur une approbation du réel en dépit de ses aspects désespérants, au motif que le sujet humain n’a pas le choix entre deux mondes: celui qu’il est et celui qu’il devrait être; que les promesses d’un autre monde, fondé sur des principes de justice, se sont toujours soldées par davantage de misères et de crimes. Et ces livres satisfont aux goûts d’un public fidèle, si bien qu’après la parution de chaque nouvel opus, son éditeur parisien réclame le suivant. Pourtant il vieillit. Année après année, son corps est plus lourd et son esprit plus embrumé par le tabac et l’alcool. Il n'est pas assez naïf pour ne pas s’attendre à un accident vasculaire cérébral ou à une dépression nerveuse qui l’empêchera d'écrire; et d’ailleurs, n’a-t-il pas épuisé son sujet? N’a-t-il pas déjà tout dit? Et voilà qu’à présent, ayant appris la mort de Pascale Cardix, la belle ophtalmologue de la rue du Congrès, qui a été sans doute le grand amour de sa vie, il est obsédé par la question absurde du nombre de fois.
De cette liaison déjà ancienne, qui a marqué le milieu de son parcours terrestre, il n’a gardé que des souvenirs épars, composés d’images qui lui reviennent à l’esprit dans l’ordre le plus aléatoire, qui ne sont pas datées, qui ne se raccordent pas, qui ne font pas un film, et dont surtout il ne peut pas savoir si chacune illustre une série ou un unique événement.
Quand il revoit Pascale s’asseoir dans son lit et lui tourner le dos, les reins cambrés, le buste nu dressé dans la pénombre, et plier les deux bras levés derrière la tête pour attacher ses cheveux, il voudrait être sûr que l’événement s'est produit maintes et maintes fois; et c'est bien là, en effet, l’hypothèse la plus probable. Mais peut-il s’en convaincre sans se dire que peut-être cette divine apparition n’a eu lieu que dix fois, ou peut-être qu’une seule? Et si ce ne fût qu’une fois, comment ne pas craindre alors qu’il l’eût rêvée?
La question du nombre de fois recouvre celle de la réalité des choses. Bernadette Soubirous a affirmé que la Vierge Marie lui était apparue dix-huit fois dans la grotte de Lourdes. Et cette apparition aurait pu se produire sept fois au lieu de dix-huit, ou peut-être trente-six, sans que l’affirmation soit moins crédible, ou qu’elle le soit davantage. Mais imaginons que Bernadette Soubirous n’eût témoigné que d’une unique apparition, faut-il penser que nous en parlerions encore, ou plutôt que le fait serait passé à la trappe, considéré par tous, et sans doute par l’intéressée elle-même, comme un rêve ou une illusion d’optique?
Alexandre a consacré la plupart de ses livres à discourir sur “le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui”, à célébrer son innocence qui va de paire avec la plus terrible cruauté, tandis qu’il doute à présent de sa propre expérience, non pas que celle-ci puisse être tout à fait illusoire, mais parce que les souvenirs qu’il en garde sont rapides comme des comètes, impossibles à situer dans l’immensité du ciel, et que les images qu’ils montrent disparaissent aussitôt sans qu’il puisse rien faire pour les retenir. Au point même que cette divinité qu’il voit assise au bord de son lit et qui lui tourne le dos pour se recoiffer, il lui arrive de n’être plus certain que ce soit Pascale et pas une autre femme, car enfin il n’a pas aimé une seule femme dans sa vie.
Ainsi, deux semaines se passent dans les tourments de l’âme, au bout desquelles il décide d’aller à la rencontre de la seule personne qui puisse le renseigner.