Le commissaire Langlois leur inspirait confiance. Il ne les lâchait pas, il ne lâchait pas l’affaire, déclarait Karim, et il était difficile de savoir s’il le pensait vraiment ou s’il disait cela pour se rassurer. Il parlait à Daniel et pourtant, dans mon souvenir, il me semble qu’il s’adressait à moi. Je m’en souviens comme si Daniel, c'était moi, ou comme si, à un moment de ma vie, lorsque j’étais très jeune, j’avais été Daniel, encore qu’il soit probable que je me trompe, n’ayant jamais eu pour ma part le charme de ce garçon.
Le commissaire Langlois sonnait au parlophone, le soir, comme après son travail, dans le moment où Karim était présent auprès de sa grand-mère. On était content de sa visite. On attendait chaque fois une nouvelle importante. Hélas, d'entrée de jeu, il annonçait:
— Non, non, je regrette. Rien de précis encore, aucune piste sérieuse. Mais nous y travaillons.
Leila lui proposait de s’asseoir et il s’asseyait. Il ôtait son imperméable quand c'était l’hiver. Elle ouvrait pour lui une boîte de biscuits sablés au saindoux saupoudrés de cannelle. Il acceptait de se servir mais il était venu, une fois encore, pour qu’on lui parle de la victime, pour qu’on évoque son passé. Les motifs d’un assassinat peuvent remonter très loin dans le passé des protagonistes et, comme le commissaire avait des manières affables, qu’il ne la brusquait pas, qu’il paraissait toujours quelque peu distrait, qu’il ne prenait pas de notes, ou alors un mot attrapé ici ou là qu’il griffonnait dans un petit calepin à couverture orange de la marque Rhodia, Leila n’avait pas tardé à faire mention du coup de tête dans le thorax avec lequel Bilal avait terrassé le client qui l’insultait, à la suite de quoi Bilal s'était enfui.
Bilal n’avait jamais dit à sa femme le nom de son adversaire, pas plus qu’il n’avait dit en quoi consistait l’insulte qu'il avait entendue. Mais l’atelier de marbrerie où avait eu lieu la scène était le même que celui où Bilal, après quatre ans d’exil, avait retrouvé sa place, et où il avait continué de travailler jusqu'au moment de la retraite. Et, après la révélation de Leila, le commissaire Langlois n’avait pas manqué de s’y rendre et de poser des questions.
L’atelier se trouvait rue Papon, à deux pas de la place du Pin qui était devenue, dans les dernières années, un endroit à la mode, avec une vie nocturne des plus animées. L’actuel patron, un certain Joël Isnard, était le fils de celui de l'époque. Il connaissait Bilal depuis toujours. Il avait appris la nouvelle de sa mort. Il ne pouvait pas croire qu’il avait été assassiné. Quand Langlois a évoqué la fameuse histoire du “coup de boule”, digne d'un champion de football, il a répondu que oui, bien sûr, il s’en souvenait, il en avait beaucoup entendu parler à la maison.
— Mon père avait toute confiance en lui. Bilal était son meilleur ouvrier. Pas une seconde, il n’a douté de sa parole. Mais Bilal s’est enfui alors que l’autre, huit jours plus tard, avait retiré sa plainte. Bilal devait avoir ses raisons. L’autre aussi, je veux dire, de retirer sa plainte.
Mais Isnard, le père, avait continué de parler avec la femme du fugitif, dont il avait deviné qu’il restait en contact avec elle, son fils pensait même qu'il lui donnait un peu d’argent, et Bilal savait qu’il pourrait revenir quand il voudrait. Qu’on lui gardait sa place.
Langlois n’avait eu aucun mal à retrouver la trace de l’adversaire. Il s’appelait Mancini, Moretti, ou peut-être Rizzo. Je ne m’en souviens plus très bien, et l’ai-je jamais su? Il s'était retiré à Palma de Majorque depuis plusieurs années, il était aussi vieux que Bilal et on ne voyait pas qu’il eût quitté l'île à la date indiquée. Décidément, cette piste devait être écartée.
— Et est-ce que tu lui as parlé de l'inconnu du môle? interrogeait Daniel.
Mais non, Karim n’avait pas osé, cette fois encore. Il n'avait vu l’homme que deux ou trois fois peut-être, il ne le connaissait pas, un individu parmi les autres qui fréquentaient la terrasse de la Shounga et qu'on apercevait, debout, à l'entrée du môle, à l’heure du soir où, sur les rochers en contrebas, commençait le ballet des rencontres furtives, que son grand-père, Bilal, ne semblait pas remarquer, que Karim s'était toujours abstenu d’évoquer avec lui. Et qu’est-ce qu’il lui avait fait penser que ce personnage pouvait être l'assassin de son grand-père? Il n’y avait aucune raison à cela. Il ne s’agissait que d’un simple fantasme, comme un étourdissement. Une hallucination. Et d'ailleurs, depuis que le drame s'était produit, il ne l’avait pas revu.
Je commence à me dire que bientôt ils cesseront de me parler, mes petits personnages inventés, ceux d’ailleurs. J’en ai l’intuition. Je pourrai les retrouver alors dans ces pages que j'écris mais je ne pourrai rien y ajouter. Ils ne me parleront plus, ce sera trop tard, et quoi que j’aie pu écrire, ils resteront figés. Aussi, avant de raconter la fin, je voudrais ne rien négliger de leurs apparences, de leurs voix ni de leurs gestes, profiter d'eux tant qu’ils gravitent autour de moi. Leurs présences m’accompagnent. Je ne sors pas de chez moi sans avoir une chance de les retrouver. Il suffit d’un que j’aperçois de loin, au coin d’une rue.
Nous sommes à la mi-avril et la pluie ne cesse pas. C’est une pluie lente et patiente qui s’en va fouir le fond de la terre pour réveiller les plantes et les petits animaux, qui fait panteler les feuillages des arbres et s'envoler les chouettes.
Un café littéraire vient de s’ouvrir près de chez moi, à l'arrêt Valrose de la ligne du tramway. Ses propriétaires ont choisi pour enseigne Au sud de nulle part. J’y trouve tout le confort qu'il me faut pour écrire. En regardant par la vitre, j’ai une chance de voir passer Cynthia qui revient de la faculté des sciences. Le soir, Daniel l'attend à sa sortie. Il la regarde de loin, il se tient un peu à l'écart, et elle n'apparaît pas sans être accompagnée de plusieurs autres étudiants dont on devine qu’ils la trouvent jolie. Alors, elle se sépare d’eux et elle le rejoint.
Je ne suis pas certain que Daniel sache très bien ce qu’est la jalousie. Il fait semblant de comprendre, de l'éprouver, lui aussi, parce que Cynthia semble attendre de lui qu’il l'éprouve en retour, mais ce sentiment lui reste étranger. Indéchiffrable. C’est quelque chose de l’expérience humaine, une souffrance et un délice auxquels il n’a pas accès.
Le matin, au téléphone, il lui dit: “Ce soir, je pourrais venir dormir chez toi”, et elle accepte. Mais souvent elle ajoute: “Ce soir, j’ai prévu d’aller au cinéma. Si cela ne t'ennuie pas de m’attendre…” Et lui, il ose à peine lui dire que cela ne l’ennuie pas du tout, même s’il devine qu’elle n’ira pas au cinéma toute seule, et même si, après le cinéma, elle s’attarde en ville avec ses amis, et même si un garçon la raccompagne à pas d’heure, et qu’ils n'en finissent pas de parler dans la voiture arrêtée, le moteur éteint, au pied de l’immeuble.
Il aime l’attendre. Se trouver chez elle, écouter de la musique, regarder un film sur le petit écran de son ordinateur, prendre une douche dans sa salle de bain, fumer une cigarette devant sa fenêtre ouverte sur la rue, se servir un verre de lait d’une bouteille qu’il va chercher dans son réfrigérateur, la clarté qui vient de l’intérieur éclairant son visage et son corps, lire trois pages d’un roman qu’elle a laissé ouvert près de son lit, et enfin s’endormir. Quand elle se glisse sous le drap, qu'il sent sa main posée sur lui, il ne regarde pas l’heure.
Bilal, quand il revient de la pêche avec son petit-fils, quand ils sont à marcher, tous deux, dans l’obscurité du quai des Deux Emmanuel ou sur le quai des Docks, il lui arrive de dire:
— Ton patron, là-bas, à La Dominante, dis-moi s’il te respecte!
Sa voix alors s'étrangle. Et comme Karim l'assure que oui, que monsieur Rostagni est très gentil avec lui, qu’il leur arrive, le dimanche après-midi, de jouer aux échecs, il l’interrompt pour dire:
— Parce que, tu vois, mon fils, ce monsieur doit savoir que, dans notre famille, nous avons de l'honneur.