J’ai appelé le commissariat central. J’ai dit que c’était à propos de la disparition de Monsieur Bilal Cherifi. Que j’avais entendu un témoignage troublant dont je voulais faire part aux enquêteurs. On a noté mon nom et mon numéro de téléphone, et on m’a dit que quelqu'un ne tarderait pas à me rappeler. J’ai attendu deux jours puis mon téléphone a sonné. La même voix m’a dit que le commissaire Langlois souhaitait me rencontrer. Il serait, le lendemain, en fin d'après-midi, au lycée des Eucalyptus où il donnerait une conférence. Il m’invitait à le rejoindre là-bas.
C'était un jour de grand soleil. L’air était frais. On y respirait le parfum de la neige signalée dans la montagne voisine. Nice est une ville de montagne bâtie au bord de la mer. Un parfum blanc, qui vous faisait tourner la tête, comme celui de l'éther, tandis que le ciel était pervenche.
Je n’ai plus l'habitude des rendez-vous. Je passe des semaines entières sans aucun rendez-vous. Je suis parti de chez moi beaucoup trop tôt. J’ai marché en direction de l’ouest, sur la Promenade des Anglais.
Un bulldozer avait été abandonné sur les galets. Il était posé là, un peu de guingois, comme un pachyderme métallique, dans l'attente de travaux de terrassement qu’il faudrait effectuer avant l’été. Plus loin, quatre jeunes femmes s'exerçaient au yoga, guidées par un coach qui leur montrait les figures. Leurs corps étaient longs et déliés, taillés en fuseaux. Ils dessinaient des courbes improbables qui s’étiraient, avec l’écume de la mer en arrière-plan, comme des mobiles de Calder dans les jardins de la fondation Maeght. Les promeneurs s'arrêtaient à leur hauteur et ils souriaient en hésitant à faire des photos.
Arrivé dans le quartier de Caucade, je suis allé faire un tour au cimetière. Les grands cyprès, les plaques de marbre avec, inscrits en lettres d'or, de courts messages adressés à l’au-delà. Des bouquets de fleurs en céramique. À l'entrée des allées, des arrosoirs près des arrivées d’eau, prévus pour l’arrosage des plantes et le nettoyage des tombes. Les visiteurs étaient rares. On les apercevait de loin. On voyait que certains étaient là comme chez eux. Quand ils en avaient fini avec la tombe des leurs, ils se penchaient sur celles des autres. Ils en balayaient les feuilles apportées par les derniers orages. Le silence et la transparence de l’air faisaient envie. Se peut-il qu'il existe un lieu où il ne soit plus nécessaire de se cacher, où on ne soit plus coupable de rien? Je suis resté un long moment assis sur le bord de sa tombe. Ma main caressait la pierre où est gravé son nom qui est aussi le mien, puis, quand l’heure est venue, je suis redescendu vers le lycée.
Le quartier de Caucade est situé à la limite de la ville, où ont été construits les studios de la Victorine à propos desquels on a pu croire, à leurs débuts, que Nice deviendrait “le nouvel Hollywood”. Le bâtiment scolaire se dresse à un carrefour en pente où s'entrecroisent des avenues qui dessinent de larges courbes. Elles sont dominées par d’anciennes villas et des immeubles bas, aux toits plats, dont les allées qui conduisent aux garages s’abritent derrière des bouquets de lauriers.
Le carrefour était désert. On entendait de loin le bourdonnement d’un cyclomoteur qui gravissait la pente. J’ai eu envie de faire une courte vidéo en format vertical. Il y a une poésie du format vertical qu’il n’y a pas dans l’autre.
J’ai sonné au parlophone. Quand j’ai dit mon nom, une voix m’a répondu que quelqu'un venait m’ouvrir. Le concierge corpulent et triste, qui a déverrouillé la porte, était accompagné par la proviseure, une femme grande qui portait une robe longue qui flottait sur elle. Chaussée de talons hauts, des bracelets aux poignets, le visage maquillé, éclairé par un grand sourire, elle m’a dit:
— Monsieur Auroux, heureuse de vous rencontrer! Le commissaire Langlois nous avait annoncé votre visite.
Elle m’a expliqué que celui-ci était arrivé plus tard que prévu. Son emploi du temps était toujours bousculé par les affaires urgentes. Il fallait qu’il s’adapte, on le comprenait bien.
— Il m’a demandé de vous conduire à la salle où il intervient, et de bien vouloir attendre qu’il termine. Il n’en a plus pour très longtemps.
Devant un public d’une cinquantaine d'étudiants, il décrivait les mécanismes du narcotrafic tel qu’il sévit chez nous, dans nos cités. Ainsi, j’ai eu le temps de l’observer. On m’avait parlé de sa patience, de sa rigueur, de ses exploits. Je me souviens de l’impression que m’ont faite ses yeux clairs derrière des lunettes sans montures. Une impression d’intelligence et peut-être d’extralucidité. Les étudiants le regardaient autant qu’ils l'écoutaient, ce qui les empêchait de prendre des notes. Tandis que nous parcourions les couloirs déserts, la proviseure m’avait dit:
— Vous savez, ce ne sont pas des lycéens, ce sont de jeunes étudiants qui sont passés par la filière technique et que nous préparons à présenter les concours d’entrée dans les écoles d’ingénieurs. Venus de milieux modestes. Volontaires, appliqués. La crème de la crème. L’avenir de la nation.
Elle était fière de son établissement. Et elle avait raison de l'être. Des escaliers et des couloirs d’une propreté parfaite. Pas un tag sur les murs, pas l'écho d’une quelconque altercation derrière les portes. Elle m’avait dit aussi:
— Le commissaire est un ami. Il nous fait le plaisir de venir, une fois par an, parler à nos étudiants. Je sais que certains restent en contact avec lui. Qu’il répond à leurs messages, qu’il leur donne des conseils.
Je me demande à présent si, en disant cela, elle n’avait pas un peu rougi.
Les étudiants se dirigeaient vers la sortie. La proviseure se tenait sur le seuil. Ils la saluaient au passage et, en retour, elle leur souhaitait d’agréables vacances.
— Travaillez bien, révisez vos cours, mais aussi, respirez, bougez, profitez de la plage!
J’ai compris alors que nous étions à la veille des vacances de Pâques, raison pour laquelle il ne restait que nous dans le bâtiment vaste et clos comme une forteresse.
Avant d’arriver à la porte, certains de ces jeunes gens marquaient une pause devant le bureau où le commissaire les voyait défiler, et ils échangeaient quelques mots avec lui, de très près, en lui parlant presque à l’oreille. Le commissaire les écoutait. Il souriait, hochait la tête, et je l’ai vu, au moins une fois, glisser la main dans la poche intérieure de sa veste pour en extraire ce qui devait être une carte de visite.
Je m'étais levé de ma place, au dernier rang de la salle et, quand tous les étudiants sont partis, le commissaire a dit:
— Monsieur Auroux, pardon de vous avoir fait attendre!
La principale nous a laissés. Je me suis approché de lui pour lui serrer la main, et c’est alors qu'a commencé un dialogue que je ne suis pas prêt d’oublier.
— Que je vous dise d’abord, a déclaré le commissaire, qu’il m’est arrivé plus d’une fois de vous lire. Je me souviens des articles que vous avez signés dans L’Autre journal. J’étais enthousiaste de cette écriture, à mi-chemin de la fiction littéraire et de ce que nous appelions le “nouveau journalisme”. Elle nous manque aujourd'hui. Cela remonte à loin. Mais j’ai appris que vous publiez à présent des romans policiers sous divers pseudonymes…
— Oh, un seul pseudonyme”, lui ai-je répondu. Et je lui ai dit lequel. Puis, nous en sommes venus au sujet principal.
Je lui ai parlé de Karim et de l’inconnu du môle, à propos duquel Karim avait pu s’imaginer qu’il s’agissait de l’assassin de son grand-père. Le commissaire a souri. Il a dit:
— J'avoue que je m’attendais un peu à ce que vous me parliez de lui. Karim a fait mention de ce personnage lors de notre dernier entretien.
Puisqu’il savait déjà, notre rendez-vous devenait inutile. Je n’avais plus aucune raison de le retenir. J’ai ajouté néanmoins:
— Karim se trompe sans doute. Mais j’ai craint qu’avec son ami Daniel, ils jouent les détectives. Qu’ils poursuivent le bonhomme et qu’ils se mettent en danger.
— Vous craignez qu’en lui courant après, ils ne prennent des risques. Ce qui suppose que le bonhomme en question puisse être le coupable. Eh bien, figurez-vous que je n’exclus pas cette hypothèse, moi non plus. On nous apprend très tôt à ne pas nous fier aux apparences. Et pourtant que ferions-nous sans elles? Les détectives de vos romans recueillent des indices. Ils interrogent les traces de pas, ils ouvrent les poubelles, ils secouent les tapis, ils prélèvent des fragments de peau sous les ongles des cadavres, les poussières amassées sous les meubles. Et nous faisons de même. Mais pourquoi, dans ce cas, dans le même esprit de recherche, tenir pour rien nos intuitions? Ce jeune homme a eu une intuition très forte, très profonde et qui l’a secoué, dont il ne parvient pas à se défaire…
Je commençais à comprendre. Je n’avais rien à lui apprendre, mais le célèbre commissaire Langlois, cet as de la police, m’avait fait venir pour me raconter une histoire. Pourquoi pas, après tout? J'étais curieux de la connaître. Il a dit:
— Vous allez voir, elle est amusante, et peut-être songerez-vous à en utiliser la trame dans l’un de vos prochains romans!
L’histoire remontait à quelques années déjà.
— Nous avions à traiter des trafics de drogue dans le quartier des Moulins. Nos équipes se tuaient au travail, mais à peine avions-nous réussi à démanteler un point de deal, qu’un autre apparaissait ailleurs. Et surtout, les violences entre bandes rivales faisaient des victimes jusque chez les habitants les moins impliqués dans l’affaire. Des balles perdues qui traversaient les murs. Des immeubles en flammes. Les enfants entendaient des cris et des coups de feu au milieu de leur sommeil. Le peu d’efficacité de nos interventions suscitait les critiques. Le maire et le préfet se renvoyaient la balle. Les équipes de télévision venaient filmer sur place. Les journaux de tout le pays et même ceux de l'étranger nous consacraient des pages. Il fallait agir vite, creuser plus profond, mais le but dépassait nos moyens. Une question restait pour nous mystérieuse. Elle concernait les armes utilisées par ces gangsters de dix-huit ans. Des armes lourdes, de fabrication étrangère. Comment arrivaient-elles ici? Elles se retrouvaient entre les mains de ces voyous sans qu’eux même sachent au juste où se situaient, sur la carte du monde, les pays pourvoyeurs. Il fallait que quelqu’un parmi eux ait un cerveau mieux organisé, et qu’il soit en relation avec les réseaux qui sévissent à l'échelle planétaire. Mais qui?
Nous touchions à la pointe de l'histoire. Souvent, au soir d’une longue journée de travail, quand il se sentait enfin libre de quitter son service, il arrivait que le commissaire Langlois retourne sur les lieux. Il voulait s’y retrouver tout seul, y flâner, observer, écouter, avec un but derrière la tête, bien sûr, mais en se fiant au hasard. Comme à présent il retournait à l’appartement du boulevard Stalingrad pour bavarder avec Karim et sa grand-mère, à cette époque, le soir, sans le dire à personne, il retournait aux Moulins.
— Je montais dans un tramway et je me laissais transporter jusque là-bas. Je me promenais au pied des tours. Je ne me cachais pas. Je poussais la porte de la médiathèque et je passais un moment à faire semblant de lire, assis dans un fauteuil. Je me faisais ouvrir la grille de l'école, quand une fenêtre restait allumée derrière laquelle une institutrice s’attardait à préparer ses cahiers du lendemain. J’entrais dans ces cafés où on ne voit que des hommes et où personne ne boit rien que du café, à toutes les heures du jour et de la nuit, ou parfois du Fanta. Je m’approchais des chibani. Vous savez qui sont les chibani? Ce sont les vieux. Ceux qui ont travaillé sur nos chantiers toute leur vie et qui ne sont pas retournés au pays au moment de la retraite. Ils marchent avec des cannes. Ils ont l’avantage remarquable de n’avoir peur de personne. Pour eux au moins. Dans la culture de leur communauté, on les respecte. Même le pire trafiquant de drogue, même le plus infâme criminel ne touchera pas à un cheveu d’un chibani sans perdre son honneur. Aussi leur arrive-t-il de parler. Oh, ils ne sont pas bavards, mais quand ils prennent conscience que leurs propres enfants sont en danger, quand ils entendent leurs femmes et leurs filles se plaindre tous les soirs de ces petits morveux qui campent à l'entrée des immeubles et qui les terrorisent, il leur arrive de lâcher un nom, l’adresse d’une cave. Et pourtant, même avec eux, je n'arrivais à rien. Je ne touchais pas la cible.
La suite ressemblait à un rêve, en effet, comme dans le récit de Karim.
Langlois revenait des Moulins. Dans le tramway, il se trouve assis en face d’un homme, jeune encore, le nez penché sur un livre. Il est grand et maigre, habillé comme un marginal, dit Langlois, ou un ancien gauchiste. Les cheveux longs, le visage émacié, les yeux sombres, de longs cils, le teint d’un fumeur de cannabis. Ses longues jambes croisées. Le dos courbé, les coudes serrés, comme pour abriter son livre des regards extérieurs, et qui lit avec une attention dont rien ni personne ne semble pouvoir le distraire.
Langlois remarque que son livre est une édition de poche, et que l'exemplaire n’est pas neuf. Comme s’il l’avait acheté le jour même chez un bouquiniste, ou comme s'il était en sa possession depuis fort longtemps déjà et qu’il ne faisait que le relire, peut-être pour la douzième fois. Langlois opte pour la seconde hypothèse. Cet homme ne fait que relire un roman qui le passionne. Et à un moment, le hasard veut que Langlois en aperçoive le titre. Il s’agit du Maître du Haut Château.
Voilà, ce soir-là, dans le tramway, il y a un inconnu qui lit Le Maître du Haut Château dans un livre de poche de la collection J'ai lu. Mais il se trouve que, quelques jours plus tard, un soir encore, il le revoie. Et l’inconnu est occupé à lire (ou à relire) un autre livre du même auteur. C’est, cette fois, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? Et ce n'était pas fini.
— Il a fallu que je le revoie une troisième fois, m’a dit Langlois. Que le hasard soit de mon côté une troisième fois. Et en plus de le revoir, il a fallu que l’inconnu soit occupé à lire (ou à relire) Ubik du même Philip K. Dick. Cela faisait beaucoup. J’ai pris la décision tout à fait irréfléchie de descendre du tramway avant lui. Sur le quai, je me suis retourné. J'ai vu son profil qui transparaissait derrière la vitre. Lui aussi m’a vu. Son visage était grave, comme s’il voyait son destin écrit sur ma propre figure. Et, avec mon téléphone, avant que le tramway redémarre, j’ai fait une photo.
Il était tard. La voix de Langlois résonnait dans cette salle trop grande pour nous deux. La proviseure nous a rejoints. Elle a dit:
— Prenez votre temps, messieurs. Je partirai avec vous.
— Merci Édith”, a répondu Langlois. Et tout de suite, il a failli se reprendre, il a hésité. Venait-il de commettre une erreur, comme avait fait l'inconnu du tramway? Si c'était le cas, elle n'était pas bien grave.
La proviseure se tenait dans l’encadrement de la porte. Elle lui souriait, elle se retenait de rire. Ils étaient comme Humphrey Bogart et Lauren Bacall dans Port de l'angoisse. Puis, s’adressant à moi, il a enchaîné:
— La suite, cher monsieur, vous la devinez. Nos services ont réussi à l’identifier, et d’abord le résultat des recherches nous a déçus. Le type avait milité dans les rangs des trotskistes. Il avait été instituteur en Seine-Saint-Denis. Il s'était mis en congé de longue durée pour cause de dépression nerveuse. Il avait disparu à l'étranger deux ou trois ans, puis on le retrouvait à Nice, quartier des Moulins, où il vivait en couple avec une mère célibataire qui travaillait comme infirmière à l’hôpital Pasteur. Il s'occupait de l’enfant. Il le conduisait à l'école, le matin, et il retournait le chercher à sa sortie. Il l’emmenait alors à la médiathèque où il lisait des albums avec lui. Il lui préparait ses repas et ceux de sa mère. Aux dires des institutrices, on ne connaissait pas de père qui fût plus doux et plus attentif à l'éducation de son enfant. Plus respectueux des règles. Mais il y avait un détail pourtant qui nous chiffonnait. Que faisait-il de ses journées? Et pourquoi quittait-il le quartier des Moulins à la nuit tombée? Où allait-il alors? Nous devions en avoir le cœur net.
Langlois a repris souffle. Il parlait depuis longtemps. Derrière les fenêtres, il faisait nuit. En se tournant vers la proviseure, il a dit:
— Je termine, chère amie”, et il a poursuivi. “Nous l’avons filé, sans relâche, et nous avons ainsi découvert qu’il passait des heures entières dans des boutiques d'accès internet situées dans des quartiers toujours différents, aux quatre coins de la ville. Nos meilleurs spécialistes du deep web se sont mis à l’ouvrage. Je ne saurais pas vous dire comment ils s’y sont pris, mais ils ont établi que c'était lui que nous cherchions.
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