Durant les trois premiers mois de sa maladie, Viviane n’avait affaire à l’hôpital que pour ses séances de chimiothérapie. Une ambulance venait la chercher le matin et la ramenait quelques heures plus tard. La faiblesse l’avait envahie d'un seul coup. En l’espace d’une semaine, elle l’avait transformée en fantôme. Et, le reste du temps, par ses propres moyens, elle était incapable de sortir.
Flora Zambetti était la seule à lui apporter de l’aide. Elle lui faisait une visite le matin et une autre le soir. Et Viviane ne tarissait pas d'éloges à son égard. Elles étaient devenues amies.
Flora faisait halte à la rue Verdi quand elle avait déjà vu tous ses autres clients, ce qui lui laissait davantage de temps, disait-elle, pour s’occuper de “sa malade préférée”, la plus jolie, la plus élégante dans ses manières, la plus célèbre, et celle qui lui parlait avec le plus de respect. Elle la soignait d’une main sûre, rapide, discrète, allant droit au but, mais aussi elles se racontaient tout ce qui leur passait par la tête. Il était question, dans leurs conciliabules, de mode, de photo, du Planning familial, des troubles psychiques, du féminisme, du cinéma de Chantal Ackermann, du droit au suicide, et de bien d'autres choses qu’on ne saura jamais. Elles avaient des fou-rire, et Viviane finissait par dire:
— Mais enfin, Flora, tu as vu l’heure qu’il est? Il faut que tu t’en ailles. Après, je rêve de toi sur ta mobylette, perdue, la nuit, toute seulette sur le Vieux Chemin de Gairaut, et que des loups te poursuivent!
Et Flora lui administrait alors le dernier cachet qui la ferait dormir presque aussitôt d’un sommeil paisible qui durerait jusqu’à deux ou trois heures du matin. Après quoi, plus personne ne pourrait plus rien pour elle. Ce serait le saut dans le vide.
Daniel venait le soir, lui aussi, et Flora le chargeait alors de passer des coups de téléphone, de sortir le linge de la machine à laver et de l'étendre, côté cour, à la fenêtre de la cuisine, d’aller chercher des médicaments à la pharmacie voisine avant qu’elle ferme, de faire de menus achats à la supérette du coin (“Pense à l'ail. Elle aime le goût de l’ail dans les coquillettes au beurre. Et pense aussi à l’ananas”). Autant dire qu’elle le tenait à distance du corps souffrant et décharné de la malade, qu’elle lui laissait peu d'occasions de passer le seuil de sa chambre. Et Daniel ne doutait pas qu’elle prenait ces précautions par délicatesse à son égard, ou par ce qu'on appelle “l’intelligence du cœur”. Et, lui aussi, il lui en était reconnaissant.
Et puis son état s’est aggravé, au point qu’il a fallu l’hospitaliser à plusieurs reprises. C’était une période critique: les hôpitaux, débordés par l’afflux des malades du COVID, ne savaient plus où trouver les lits ni les chambres nécessaires pour les accueillir. La priorité était de limiter les risques de contamination. Les autres patients devaient être gardés le moins longtemps possible, et ils étaient isolés tant bien que mal, souvent relégués dans des recoins improbables. On installait des lits dans des couloirs déserts, derrière des paravents, ou au fond d’annexes oubliées.
Viviane se retrouvait alors dans l’un ou l’autre de ces endroits sinistres. Et chaque semaine, une personne désignée sur sa fiche d’admission devait venir lui apporter du linge propre en échange du sale. Mais il n'était pas question que cette personne pénètre dans l'hôpital. Le linge devait être livré sur le parvis, soigneusement emballé dans un sac en plastique. Tout juste pouvait-on ajouter à ce ballot une carte postale, un dessin d'enfant, un petit mot d'amitié.
À l’entrée, les portiers devaient joindre le service concerné via une ligne téléphonique intérieure qui était saturée. Après de longues minutes d’attente, un aide-soignant finissait par apparaître, en blouse blanche, un sac de plastique à la main. On pouvait voir ses traits tirés par la fatigue quand il ôtait son masque blanc, le temps de respirer un peu de l’air frais du matin. Depuis combien d’heures n’avait-il pas dormi? Quel était le bilan de la nuit? Il ne le dirait pas. Il se contentait de tendre la main, d’aussi loin que possible, pour donner le sac de linge sale qu’il avait apporté et prendre en échange le sac de linge propre. Puis, sans un mot, il s’en retournait d’où il était venu, avalé par l’immense bâtiment désormais inaccessible aux gens de la ville, dressé sur la colline de Cimiez comme le château de Kafka devant l’Arpenteur.
Le nom de Daniel était indiqué sur la fiche d’admission de Viviane, ainsi que celui de Flora. Et chaque fois que l'hôpital faisait appel à eux, pour apporter du linge propre, ou des affaires de toilette réclamées par Viviane, ou des médicaments, ils se concertaient pour savoir lequel des deux se rendrait disponible. Et c'était chaque fois Flora qui se montrait la plus convaincante. Elle finissait par dire:
— Arrête, Daniel! Tu as autre chose à faire. Ce n’est pas de ton âge et c’est mon métier!
Et Daniel la remerciait alors, sans oser lui avouer combien l'idée d’aller là-bas lui faisait peur.