Je n’ai jamais rencontré Viviane Hayward. De ses photos, j’ai connu d’abord celles qui figuraient dans les magazines de mode que je feuilletais distraitement quand le hasard voulait qu’il m’en tombe un sous la main. On les reconnaissait au premier coup d'œil à cause du flou qui nimbait ses modèles et qui donnait le sentiment de les voir de très loin, à travers la poussière du temps. Comme des personnes qu’on a connues, puis qu’on a oubliées et qui, un jour, vous reviennent en rêve.
Sur ces photos, les visages qui semblaient émerger de l’oubli retenaient l’attention plutôt que les vêtements. C'étaient de grands manteaux noirs aux cols relevés ou, à l’inverse, des robes d'écolières, claires et légères comme pour un été à la campagne. Et toujours il se dégageait de ces images une impression de luxe mais aussi de désastre. Il fallait que les jeunes femmes qu’elles montraient soient sportives, cultivées, libres, audacieuses, aimées par leurs familles et par leurs amants, en même temps qu’on ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’elles avaient échappé à la guerre, à des pogromes, à des rafles pour trouver refuge chez une tante qui avait sa maison en Normandie ou sur la côte basque, à moins qu’elles soient à courir encore dans les couloirs du métro parisien, leurs pas claquant sous les voûtes, poursuivies par des hommes en armes et par l’aboiement des molosses, tout crocs dehors, qu'ils s'apprêtent à lâcher.
Ce style si particulier qu’elle montre dans ses productions d’alors l’avait rendue célèbre, mais il lui faisait occuper une place marginale dans l’univers de la mode, et au fil des ans elle s’en est éloignée. Puis il est arrivé qu’un éditeur connu jusque-là pour ses livres érotiques lui demande d’illustrer une nouvelle de Marcel Schwob, Le Livre de Monelle. Et l’ouvrage remporta un tel succès que l’éditeur ne tarda pas à enchaîner les titres. Il y eut ainsi, à la suite:
La Chute de la maison Usher, d’Edgar Allan Poe (trad. Charles Baudelaire)
L'Île de la terreur, de Jean Ray
Celui qui hante la nuit, de H. P. Lovecraft
Histoire de l’œil, de Georges Bataille
La Légende du saint buveur, de Joseph Roth
Le Tour d'écrou, de Henry James
Le Golem, de Gustav Meyrink
Le Passant de Prague, de Guillaume Apollinaire...
et une demi-douzaine d’autres encore, dont j’ai la liste et que je cherche à acquérir mais dont les prix, chez les libraires spécialisés, dépassent mes moyens.
On retrouvait dans tous ces livres, quel que soient le thème, le genre, les lieux et l'époque où se déroulait l’action, la même figure de Judith, et le même noir et blanc rehaussé de halos rouges comme le rouge à lèvres, comme le sang. La même inquiétude. La même urgence. Le même danger.
Combien de milliers de photos dormaient à présent dans les cartons d'archives de Viviane Hayward, parmi lesquelles celles qu’elle avait choisies pour accompagner son livre d’entretiens avec Renji Takemura?
Dans le carton qu’elle récupère, rempli des centaines de photos que l’infirmière avait volées, Cynthia en retrouve seize glissées dans une enveloppe de papier kraft, sur laquelle Viviane a écrit au feutre bleu: “Pour le livre de Renji”. Mais comment savoir s’il n’y en avait pas d'autres, que l’infirmière aurait sorties de cette enveloppe pour les regarder à la loupe, pour se laisser envoûter par elles, et qui seraient à présent dispersées dans le fouillis des autres.
Renji prend l'avion pour assister à l’enterrement qui a lieu le matin, au cimetière de Caucade. Puis, après l’enterrement, Cynthia, Daniel et lui se retrouvent à l’appartement de la rue Verdi, où ils vont passer toute la journée et une partie de la nuit suivante à choisir les photos qui manquent pour le projet de livre, et à échanger des souvenirs concernant la défunte.
Cynthia invitera Renji, avant qu'il ne reparte, à choisir parmi les vêtements qui appartenaient à Viviane et dont elle avait rempli un vieux semainier bancal, qu'elle avait fait transporter de Paris à Nice, saucissonné par des cordes épaisses pour ne pas qu'il se disloque, un peu comme un corps humain soumis au rituel du bondage, et qui était près de son lit.
Mais je vais trop vite, j’ai sauté des étapes, il faut que je revienne en arrière.
Car lui, Daniel, combien de fois a-t-il rencontré Flora Zambetti, l’infirmière de Viviane, avant que les choses se compliquent?