— Madame Sonia Delorme?
— Oui, c’est moi…
— Nous ne nous sommes jamais rencontrés mais je crois que vous connaissez mon nom. Je suis Alexandre Jacopo.
— Monsieur Jacopo? Oui, bien sûr. J’ai pensé à vous. Je suis contente de vous voir. Je m’y attendais un peu.
— Je voudrais échanger quelques mots avec vous. M’autorisez-vous à vous offrir un verre, à moins que vous ne soyez pressée?
— Non, la journée a été longue, mais maintenant je suis tout à fait libre. Où voulez-vous aller?
Il l’attendait à l'entrée de l’immeuble, rue du Congrès. Il l’a attendue longtemps. La pluie a cessé, bientôt il fera nuit. Elle dit qu’il lui arrive de boire un Martini, le soir, en quittant le cabinet, à la terrasse du Liber’Tea.
— Vous connaissez? C’est tout près d’ici.
Ils marchent côte à côte. Lui, lourd, les mains dans les poches de son imperméable ouvert. Elle, légère, pas bien grande, vêtue d’un tailleur. À un moment, sans se tourner vers lui et sans élever la voix, elle dit
— Je suppose que vous avez appris la nouvelle?
— En effet.
— Romain Cardix a songé à vous écrire, et puis il ne l’a pas fait. Il le fera plus tard. Je crois comprendre qu’il vous invitera à déjeuner.
— Au Club Nautique?
— Oui, au Club Nautique.
Ils ont attendu d'être installés à la terrasse, ils ont commandé les Martini, il lui tend son étui à cigarettes, un étui en argent ciselé. Elle sourit en avançant la main, et lui se souvient alors que c'était un cadeau de Pascale. Ils attendent d'être servis. Puis Alexandre se lance, il dit: "Pendant les deux années où nous nous sommes vus, je ne pouvais parler à personne de cette liaison qui m'occupait beaucoup, j'étais tenu au secret. Puis, quand Pascale a mis fin à notre histoire, j’ai dû me taire encore. Et maintenant qu’elle est morte, c'est comme si notre histoire s'effaçait. C’est comme si rien ne s'était passé dans la réalité des choses. Et c’est comme si une partie de moi-même se détachait de moi, une partie de mon histoire, ou peut-être un bras ou une jambe, une partie de mon corps. Pascale Cardix est morte mais elle a une existence réelle, ainsi que vous, ainsi que toutes les personnes qui se sont réunies pour assister à ses funérailles. Tandis que moi, voulez-vous me dire qui je suis? C’est comme si, pour partie au moins, je n’existais pas."
Son interlocutrice garde les yeux baissés, elle hésite à lui répondre, puis elle dit: "Vous aviez perdu le contact ou vous avez pu vous parler encore, je veux dire après votre séparation?
— Un jour, un soir, elle m’a appelé, répond le philosophe. Elle m’a longtemps parlé. Je la sentais très proche. Mais elle ne voulait pas revenir sur sa décision.
Puis, c’est Sonia qui dit: "Sa maladie s’est déclarée tout à coup. Nous avons su la gravité du diagnostic du jour au lendemain."
C’est au tour d’Alexandre d'hésiter, puis il dit: "Il y a tellement de choses que je voudrais savoir. Ses enfants étaient avec elle?
— Maud habite à Nice. Elle ne l’a pas quittée. Félix est rentré de Singapour au dernier moment. C'est lui, je crois, qui a le plus souffert.
Sonia a des mains courtes, les ongles coupés ras. Elle porte sur les deux mains cinq bagues en argent, qui évoquent l’Asie. Elle doit en posséder plusieurs autres qu’elle garde dans une coupe en cristal, posée sur un meuble, dans laquelle elle fouille, le matin, vite, distraitement, au moment de partir. Sonia est d’une douzaine d'années plus jeune que ne l'était Pascale, ce qui lui fait à présent l'âge approximatif qu’avait Pascale quand ils se sont rencontrés. Et inévitablement, entre l’une et l’autre, Alexandre va voir des ressemblances. Sonia lui dit: "Et moi, comment m’avez-vous trouvée?
— Pascale parlait souvent de vous, lui répond-il. Elle me disait "Si je ne me dépêche pas, Sonia va me gronder".
— Vous deviez me maudire!
— Il vous arrivait assez souvent de l’appeler quand elle était avec moi, ou c'était elle qui vous appelait au moment de partir. Et puis un jour, alors que je l’attendais, j’ai reçu un message de vous m’indiquant qu'elle ne viendrait pas."
Sonia voit où il veut en venir. Elle hoche la tête, elle dit: "Et ce message, vous l’avez retrouvé. Prodige de la technique! Et maintenant, qu’attendez-vous de moi? Des dates, des anecdotes, des photos?
— Des dates. Rassurez-vous, je voudrais seulement retrouver des dates. Rien que des dates, toutes nues, toutes crues. Cela me suffirait.
— Je comprends. Je ne vous demande pas si vous avez cherché sur l’agenda de votre téléphone. Combien en avez-vous retrouvé?
— Jusqu’à présent, zéro. Je n’en ai retrouvé aucune. Pascale m’avertissait de ses visites au tout dernier moment et il ne m’est jamais venu à l’idée de noter, après son départ, la date de sa visite, ni de la prendre en photo.
— Pourquoi?
— Je l'ignore… Parce que l’attitude m’aurait paru mesquine. J’aurais eu le sentiment de thésoriser sur la grâce de nos rencontres. Ou de tailler des encoches sur la crosse de mon fusil. Le fait est que, maintenant qu’elle est morte, je me trouve les mains vides.
— Et vous pensez que moi…?
— Nos rendez-vous avaient tous lieu l’après-midi, les jours de semaine. Ce qui veut dire que Pascale prenait sur les horaires de son cabinet. Et comme vous étiez sa secrétaire… Je ne sais pas comment j’ai compris, ou comment j’ai pu imaginer que vous teniez un agenda qui ne concernait qu’elle.
— Vous avez bien imaginé, vous ne vous trompez pas. Le cabinet possède son agenda électronique sur lequel s’inscrivent les rendez-vous de tous les collaborateurs, mais j’avais été engagée comme secrétaire personnelle de Pascale Cardix, qui était l’actionnaire principale. Elle m’avait fait confiance. J'étais pleine d’admiration pour elle. Elle m’appelait sa Bodyguard. Et, à côté de l’agenda électronique que je renseignais pour elle, je tenais aussi un agenda de papier.
— Si bien que…"
Sonia bascule son buste en avant, elle pose ses coudes sur la table, elle montre ses mains dont les doigts s'écartent en éventail, elle joue avec une bague. Elle semble réfléchir. Puis elle dit: "Au point où nous en sommes, autant vous l'avouer... Cet agenda, j’ai couru l’acheter la première fois qu’elle m’a demandé de déplacer un rendez-vous pour vous rejoindre."
En parlant, elle regarde ses mains. Maintenant, elle lève la tête et lui sourit. Et lui s'étonne:
— Elle vous l’a dit, je veux dire, qu’elle avait rendez-vous avec un homme?
— À la façon qu’elle a eue de me demander de déplacer ce rendez-vous, j’ai compris qu’elle n’allait pas chez le dentiste. Elle était blême et excitée comme une puce ou comme une jeune fille. Elle avait besoin de parler, de le dire à quelqu'un. Et c’était moi sa Bodyguard en même temps que sa confidente.
— Et cet agenda?
— Il tient en trois carnets de la marque Quo Vadis. J’ai refermé le troisième, deux ans plus tard, quand elle m’a annoncé qu’elle ne vous reverrait plus.
— Trois carnets, donc, que vous avez conservés?
— Bien sûr, ils sont chez moi. À l’abri!
— Et en face, ou à la place de chacun de nos rendez-vous, il est possible que vous ayez ajouté…?
— Un signe discret? Une icône? Peut-être un petit cœur? Cela n’est pas impossible, permettez que je garde mon secret. Mais oui, en effet, il suffit de vérifier."
Il recommence à pleuvoir. Ils regardent la pluie avant de se quitter.