Ernest n’avait pas changé de place derrière la vitrine, mais cette fois un homme et une femme étaient debout devant lui et ils lui parlaient. Je ne pouvais pas entendre ce qu’ils lui disaient, mais ils semblaient soucieux et Ernest ne les regardait pas.
Il tenait son journal entre les mains, il semblait agrippé à lui comme à une bouée de sauvetage, mais il regardait dans le vide, le front baissé, l’air penaud, comme un écolier auquel le professeur vient faire une remarque, s'offusquant d’une faute légère qu’il a commise, d’une absence, d’un devoir qu’il n’aurait pas rendu, sans élever la voix. Sans montrer de colère. J’ai cru comprendre alors le sens du tableau que j’avais sous les yeux. Je suis entré. J’ai dit que je connaissais ce monsieur, que j'étais son voisin, et je n’ai pas eu besoin d’en dire davantage.
D’un ton tranquille, précautionneux, en le regardant toujours, la femme m’a répondu qu’il était là depuis l’ouverture, et que d’abord ils avaient cru qu’il attendait quelqu’un, un fils peut-être, qui aurait été occupé à côté, dans un hangar technique, avec les mécaniciens, mais qu’ensuite ils avaient compris qu’il était seul.
“Alors, nous lui avons demandé si nous pouvions faire quelque chose à son service, mais il n’a pas su nous répondre, ni même nous dire son nom, ni où il habitait.”
Je les ai remerciés. Je l’ai fait sans réfléchir. Puis, je leur ai dit son nom, sans préciser que c'était aussi le mien, et qu’il m'était facile de le ramener chez lui. Ils ont hésité, ils ont échangé un regard, puis ils ont accepté.
“Nous vous faisons confiance”, a dit la femme.
Je les ai remerciés. Et aussitôt que j’ai tendu la main, Ernest a posé la sienne sur mon bras, il s’est levé en silence et nous sommes partis.