Nous sommes à Buenos Aires, un après-midi, au plus chaud de l’été. Deux vieillards sont assis dans un glacier. Ils se sont donné rendez-vous ici, ils profitent de l'ombre et, devant eux, sur une table nue, on voit deux grands verres de lait.
La scène est muette, on voit qu’ils parlent mais sans entendre ce qu’ils disent. Ou plutôt, il y en a un qui parle et celui-ci est aveugle. En dépit de la chaleur, il n’a pas retiré sa cape, il se tient adossé à sa chaise, un sourire aux lèvres et le nez en l’air. L’air absent, ou comme s’il parlait pour lui seul.
De quoi, dans son propos, peut-il être question? Il peut s’agir de littérature classique — par instant, à lire sur ses lèvres, on croit reconnaître un vers du Dante ou la flexion élégante et ironique d’une phrase de Cervantès. Il peut s’agir de l'histoire de leur pays, des batailles, des guerres qui l'ont émaillée. Il peut s’agir d'un complot dans lequel ils ont été l'un et l'autre impliqués. Il n'est pas impossible qu'il s'agisse des trois à la fois. Et sans doute sont-ils les derniers à présent à se souvenir de ce complot qui engageait non seulement le destin de l’Argentine mais celui du monde entier.
Les derniers survivants du Cercle auquel ils ont appartenu.
Quand vous traversez le village, la nuit, des chiens aboient.
Un village dans les collines de Ligurie. La route qui le traverse est déserte à cette heure de la nuit. Vous marchez dans le silence et dans une obscurité de poix.
Quand vous revenez de dîner avec un petit groupe d’amis et que vous traversez le village pour rejoindre la chambre d'hôtes où vous pourrez dormir, des chiens aboient sur votre passage, et leurs aboiements résonnent sous le ciel, jusqu'à la mer.
Le matin, nous buvions des cafés sur la plage de Laigueglia. Il y avait foule, encore que le ciel était couvert, qu'il faisait froid. Les enfants jouaient dans le sable, emmitouflés dans leurs manteaux, nous pouvions les surveiller depuis la terrasse du café, et je me disais que je passerais volontiers un hiver ici.
Dans le passé qu’ils évoquent, le Cercle se compose de dix membres auxquels s'ajoutent le Maître, son Secrétaire et une femme. Le Cercle se réunit sur convocation dans les endroits les plus divers de Buenos Aires: des arrières-salles de cafés, des chantiers d'immeubles en construction, des sous-sols de garages. La première règle est le secret. L'existence du Cercle doit demeurer secrète, ce qui signifie qu'il ne faut jamais en parler à personne, jamais citer son nom, ne rien dire de ses activités, mais aussi ne jamais rien écrire qui le concerne, car, si vous veniez à mourir, des personnes extérieures au Cercle, en découvrant votre corps, pourraient mettre la main sur vos papiers.
Quel est le but de son action? Le Cercle travaille à l'harmonie universelle. Il prévoit la fin de notre civilisation occidentale et pourvoit aux moyens de lui survivre.
Comment fonctionne-t-il? Lors de chaque réunion, l'un des membres rend compte de la mission dont il a été chargé à l'issue de la réunion précédente. Les autres l'écoutent et lui demandent des précisions en toute liberté, hormis celle d'écrire. Seul le Secrétaire tient un grand livre. Un épais registre à couverture noire. Il se tient assis à la droite du Maître. Il s'appelle Fernando Auguri. C'est lui qui parle à la place du Maître, et c'est lui qui écrit, toujours à la plume, dans le même registre, le Maître se contentant au mieux de hocher la tête pour attester que la décision vient bien de lui, à moins qu'il se livre à des considérations concernant les dates, les heures du jour et les conditions atmosphériques. Ainsi, par exemple, il hâte la fin des réunions pour que celles-ci se terminent avant la nuit, ou quand il y a danger qu'il se mette à pleuvoir.
Les missions sont, en apparence au moins, le plus souvent anodines, mais elles peuvent aussi bien vous emmener à l'autre bout monde: dans la boutique d'un oiseleur d’Anvers, où vous êtes chargé d'acheter une perruche qu’il vous faudra ensuite transporter dans sa cage jusque chez un pharmacien, ou un chez libraire d'ouvrages hébraïques que vous ne connaissiez pas, dont l’adresse est à Prague ou à Jérusalem. Tandis que d'autres fois, il peut s'agir de faire dérailler un train, ou de retrouver un ancien clown, ou un ancien danseur de l'opéra de Paris, devenu clochard sur le Pont-Neuf, ou de déclencher une révolution, ou d'assassiner un prétendant à la succession du trône impérial d'Autriche.
Ainsi, entre deux réunions (le temps qu'une mission s'accomplisse), il peut se passer quelques jours à peine, tandis que d'autres fois, il faut attendre des années; et alors, à défaut de pouvoir interroger personne, comment ne pas douter si la mission a été accomplie, ou si le Maître lui-même n'est pas mort et le Cercle dissout?
Je parle du passé. Car, quand les deux hommes se retrouvent dans le glacier que j'ai dit, il y a plus de quinze ans déjà que le Cercle ne s'est plus réuni. Qu'ils n'ont plus de nouvelles de personne. Ils tâchent de se rappeler les noms. Pour le Maître, c'est facile. Comment pourraient-ils l'avoir oublié? Il s'appelait Lucian Cappadoro (à moins que ce fût là un pseudonyme). Quant à la femme, quant à l'unique femme du Cercle, Anna Maria Jimenez Durante, ses longs cheveux luisants, ses yeux noirs... Comment son souvenir pourrait-il jamais s’effacer de leur esprit?
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