Et maintenant j’en sais un peu plus sur Daniel. Il a grandil avec sa mère. Quand son père les a quittés, Daniel avait cinq ans, ils habitaient rue Kosma, derrière le jardin Alsace-Lorraine, et sa mère a acheté une machine à coudre.
Elle recevait, de l’atelier Gaston Breuer, des commandes de jupes à piquer qu’elle devait livrer le vendredi soir pour qu’elles soient aussitôt expédiées à Paris par avion. Toute la semaine, elle avait la crainte de ne pas finir à temps, et comme Daniel était alors son seul témoin, il partageait cette crainte et avait à cœur de ne pas la distraire. Il s’occupait tout seul. Il apprenait à lire, il faisait des coloriages. Il préparait lui-même son goûter. Il restait de longs moments assis sous le meuble de la Singer qui prenait, quand on l’ouvrait, la forme d’une petite maison, à regarder les pieds nus de sa mère crispés sur la pédale métallique. Il jouait avec les bouts de fils qui tombaient sur le sol carrelé de tomettes rouges. Il craignait qu’à force, en faisant glisser le tissu sous la grosse aiguille, elle se pique un doigt.
À partir du mercredi, elle travaillait jusque tard dans la nuit, et quand arrivait le vendredi soir, ils couraient ensemble pour faire la livraison. Tout le long du chemin qui conduisait à l’atelier, Daniel imaginait l’avion prêt à décoller, avec ses hélices qui tournaient déjà, sur une piste de l'aéroport, et un homme, au pied de la passerelle, coiffé de sa casquette de pilote, qui s’impatientait en regardant sa montre.
Dans les premières années elle ne travaillait qu’ainsi, à la maison, et son statut à l’atelier était précaire. Daniel se souvenait d’un vendredi soir d’hiver où, comme chaque vendredi, elle craignait d'être en retard. Depuis midi, elle regardait sa montre d’un air affolé et, baissant la tête sur sa machine, elle piquait encore. À cinq heures, ils ont enfilé leurs manteaux, ils ont attrapé leurs écharpes et, elle avec sa lourde charge de jupes posées en équilibre sur l’avant-bras, et lui en la suivant comme il pouvait, accroché à son manteau, ils ont couru. Et quand ils sont arrivés à la rue Victor Juge où se trouvait l’atelier, la jeune femme a laissé son enfant à l'entrée de l’immeuble. Elle a filé dans le couloir au bout duquel se trouvait la porte d’accès à l’entresol. Et il l’attendue.
Il avait toujours un peu peur qu’elle ne revienne pas, qu’elle ne remonte pas à la surface, comme si les fantômes d'ouvrières en blouses blanches qu'il voyait évoluer à travers les soupiraux, sous des lampes à abat-jour pendues au plafond, avaient pu l’attraper par les cheveux et la retenir au fond de l’eau. Et, cette fois, il l’a attendue un peu plus longtemps. Mais, quand elle est réapparue, elle tenait dans son poing une petite liasse de billets de banque qu’elle lui a montrés en les faisant claquer dans l’air, et elle avait sur le visage un grand sourire.
Ils sont repartis, cette fois plus lentement, en se tenant la main, et comme ils retournaient chez eux par le boulevard Victor Hugo, un orage a éclaté. Tonnerres et éclairs ont rempli le ciel, et ils se sont abrités sous un porche pour se protéger de la pluie qui s’abattait soudain, mais aussi pour mieux voir le spectacle qu'elle offrait. Dans ces années-là, Daniel était le seul être au monde à accompagner sa mère. Son chevalier servant en même temps que son garde du corps.
Daniel avait eu le temps de reconstituer l’histoire. Quand ses parents s'étaient rencontrés, celui qui devait devenir son père, et qui s’appelait Gilbert Rocroy, occupait déjà un emploi de vendeur de voitures au garage Boccara, situé au bas du boulevard de Cimiez. Julius Boccara, le propriétaire de ce garage, était concessionnaire de belles américaines, et il était lui-même très amateur de voitures de sport, qu’il choisissait décapotables, et à bord desquelles il emmenait son épouse en promenades sur les routes ensoleillées et tortueuses de la Côte d’Azur.
Julius Boccara avait eu, d’un premier mariage, deux garçons qui étaient entrés dans la finance, l’un à Londres et l’autre à Paris, et du second il avait une fille, Alice, qui était encore élève au lycée Calmette quand Gilbert Rocroy avait découvert son existence, parce qu’elle passait quelquefois au garage en sortant du lycée.
En quelques années, Gilbert était devenu le bras droit du patron, son “homme de confiance”, et bientôt Julius Boccara n’a plus fait au garage que des brèves apparitions. Il arrivait à un moment ou un autre de la journée, et il restait juste assez longtemps pour admirer les nouveaux modèles brillants de tous leurs chromes dans le hall d’exposition, pour signer les quelques documents que Gilbert avait préparés pour lui, et pour poser deux ou trois questions avant de repartir.
Il avait été veuf de sa première épouse, et la seconde lui donnait un regain de jeunesse. Elle n'était pas Grâce Kelly, il n'était pas davantage Gary Grant. Mais elle partageait son goût pour les promenades en voiture, de Nice à Monaco ou même à Saint-Tropez. Il aimait les foulards dont elle se coiffait, ses lunettes de soleil. Il aimait son rouge à lèvres et son parfum. Ils avaient une passion commune pour les “bonnes tables” dont ils faisaient le but de leurs promenades, et dont ils étaient de retour le soir venu.
Julius Boccara laissait entendre que, pendant une partie de son enfance, il avait dû rester caché, avec le reste de sa famille, dans une chambre de bonne, en soupente d’un immeuble de la rue Durante où, en plus d’une terrible promiscuité, ils avaient souffert non seulement de la peur qui ne les quittait jamais, qui leur faisait épier le moindre bruit, mais aussi de la faim. Il n’en disait jamais davantage, il n'ajoutait aucun détail, et on se gardait de le pousser à de plus amples confidences de crainte de réveiller chez lui de douloureux souvenirs. Mais maintenant qu’il était vieux, disait-il, qu'il avait échappé aux rafles de la Gestapo et aux dénonciations de la milice, maintenant qu’il avait vu sa première épouse enlevée par la maladie, qu'il avait élevé trois enfants beaux comme des astres, et comme il avait assez bien réussi dans les affaires, pour les années qui lui restaient à vivre, il ne voulait plus se soucier de rien. Et il avait trouvé en Gilbert Rocroy l'employé zelé, un double de lui-même, qui lui permettait de satisfaire cette modeste ambition.
Le bureau du garage restait le sien. On y voyait, épinglées aux murs, des photos d’un Julius Boccara plus jeune, qui posait devant l’objectif avec un grand sourire, en compagnie de personnages célèbres: un chef d’orchestre allemand, un pianiste virtuose italien qu’on reconnaissait à son air sombre et sa fine moustache, un couturier, plusieurs acteurs de cinéma. Mais, dans ce bureau, c'était Gilbert Rocroy qui officiait à présent.
Boccara lui avait indiqué l’adresse de son tailleur, et Rocroy portait désormais des costumes pareils aux siens, mis à part qu’il était plus grand et qu’il avait le ventre plat. Il avait adopté sa marque de cigarettes, et même certaines façons de s’exprimer, de traiter le client comme s’il avait toujours été un ancien camarade. De faire comme si le prix de la voiture ne comptait pas. Et sans doute était-il inévitable qu'un jour Gilbert se sépare d’Audrey, qui était devenue entre-temps la mère de Daniel, pour épouser, maintenant qu’elle avait grandi, la fille du patron.
Le plus extraordinaire dans l’histoire était que l'épouse délaissée ne semblait pas s’en désoler outre mesure. À dix ans, Daniel aurait voulu tuer mon père, l’étrangler de ses propres mains pour le punir de sa trahison. Mais sa mère ne l'entendait pas ainsi. Le mot de trahison la faisait sourire. Elle disait que ces choses-là arrivent, qu’ils n’étaient pas les seuls. Elle lui faisait valoir que son père continuait de payer leur loyer, ce qui leur permettait de rester dans l’appartement de la rue Kosma où Daniel avait grandi, qui étaient devenu bien grand pour le duo qu’ils formaient, mais dont les fenêtres ouvrait sur le jardin Alsace-Lorraine, planté de grands arbres, où ils étaient réveillés le matin par le chant des oiseaux. Et puis, la plage était tout près. En outre, Daniel devait admettre que, pour sa part, il était toujours bien accueilli dans la nouvelle famille de son père, où une petite sœur lui était née, qu’on l’emmenait chaque été en voyage, qu’on lui payait des leçons de tennis et de ski, et même qu’on lui avait offert pour ses quinze ans une caméra Bolex Super 8 avec laquelle il réalisait de charmants petits films.
Et bientôt il devait comprendre aussi que sa mère ne s'était jamais habituée aux costumes dont son père s’affublait pour ressembler à Boccara. Qu’elle n’aimait pas les voitures américaines. Qu’elle n’avait jamais aimé le garage qui rompait le charme de ce quartier si élégant et si tranquille du bas de Cimiez, où sa structure de béton et de verre le faisait ressembler plutôt à un jouet d’enfant. Enfin, ce divorce l’avait poussée à trouver un travail, et elle était heureuse d'être devenue une couturière.
D’ailleurs son statut au sein de l’atelier Breuer avait évolué au fil des ans. Elle n'était plus désormais une “petite main”, une piqueuse extérieure à l'équipe, elle était devenue la contre-maîtresse qui disposait de son bureau au rez-de-chaussée de l’immeuble, où elle recevait les clients et prenait les commandes.
Plusieurs des ouvrières étaient devenues des amies, avec lesquelles on passait les réveillons de Noël, on voyait des films, on faisait les magasins, on échangeait des cadeaux et, dès les premiers beaux jours, on fréquentait les plages. Et puis, à Gaston Breuer, le père, avait succédé Simon Breuer, le fils, qui montrait à l'égard de son employée de délicates attentions.
Il lui arrivait d'avoir des places pour l’opéra de Monte-Carlo, et très gentiment il en faisait profiter Audrey et son fils. Il venait les chercher en voiture, ils s’en allaient tous les trois, vêtus de leurs plus beaux atours.
Les représentations étaient somptueuses. Daniel s'étonnait de la beauté du lieu, des décors, des costumes, de la musique qui montait de la fosse, et surtout de la présence si immédiate des actrices et des acteurs qui chantaient et qui bougeaient sous la lumière des projecteurs.
À seize ans, il avait acquis une bonne connaissance des opéras de Verdi et de Mozart. Il avait vu se produire les compagnies de Pina Bausch et d’Anne Teresa De Keersmaeker. Il avait assisté à une soirée toute entière consacrée à la musique répétitive de Steve Reich.
Au retour, il leur arrivait de s'arrêter pour dîner au Club nautique de Villefranche-sur-mer. Rien d’exagérément luxueux. Rien qui ressemblât à de l’épate. Simon Breuer parlait de son épouse et de leurs enfants, il interrogeait Daniel sur ses activités scolaires, il lui demandait des nouvelles de son père et de sa demi-sœur. Si bien que Daniel n’avait rien vu venir. Qu’il n’avait rien supposé, qu’il n’avait rien imaginé, comme un idiot qu’il était, pendant combien d’années au juste, jusqu'au jour où sa mère lui avait annoncé que monsieur Breuer était maintenant divorcé, et qu’elle ne tarderait plus à aller habiter avec lui, ni d’ailleurs à se marier, avant d’ajouter que, bien sûr, là où elle habiterait, il pourrait habiter avec elle.
Car elle craignait alors qu’il voulût habiter chez son père. Mais la révélation qu’elle lui faisait provoquait chez lui un séisme qui n'épargnait ni l’un ni l’autre de ses deux parents.
Daniel se souvenait maintenant de la quasi-indifférence avec laquelle, douze ou treize ans plus tôt, elle avait accepté la défection de son père qui la quittait pour la fille de son patron. De l’indulgence moqueuse que, depuis lors, elle avait toujours exprimé à son égard. Et soudain, Daniel en venait à se demander si la liaison de son père avec la jeune Alice Boccara n'était pas déjà ancienne quand la séparation d’avec sa mère lui avait été annoncée, et si cette dernière n’en était pas informée depuis longtemps déjà. Et du même coup, comme pris de vertige, il en venait à se demander si la liaison de sa mère avec Simon Breuer n'était pas très ancienne, elle aussi.
Soudain il se rendait à l’évidence que l’un et l’autre lui avaient menti, depuis toujours. Il avait dix-huit ans alors et, de ce jour, il est parti de la maison.