C'était un après-midi de décembre. Nous nous étions retrouvés comme à notre habitude autour d'un banc du boulevard de Cessole, tout près de la rue de L'Orme qui est pour moi, on le sait, un endroit sensible entre tous. Les arbres avaient gardé beaucoup de leurs feuillages et ceux-ci rivalisaient dans les ors avec le soleil couchant. Le matin même, j'avais identifié plusieurs spécimens de ginkgo biloba, tous dans le même état de gloire, sur le square de la place Wilson. Nous étions plusieurs à les photographier. Une dame nous expliquait que le square était menacé par le projet de construction d'un parking souterrain à son emplacement.
Albert dit: “Quand je l'ai vue tout de suite j'ai pensé à Camille. Elle était venue s'asseoir à une table devant moi, à la terrasse du Liber'Tea, et tout de suite j'ai pensé à Camille. C'était troublant, je ne pouvais pas m'empêcher de scruter son visage, ses mains, la courbe de sa nuque, pourtant impossible de se tromper. Camille avait son âge quand je l'ai rencontrée.”
Axel a parlé d'une planète sur laquelle nous pourrions nous transporter pour former une colonie. Armand a parlé d'un signe qui nous permettrait de nous reconnaître secrètement à travers tout le Système, et grâce auquel il deviendrait possible de collaborer à nos projets alternatifs. Cynthia a hoché la tête, elle semblait ne pas y croire, puis elle a parlé d'un très minime dérèglement de la grammaire, auquel elle travaillait et qu'il lui arrivait d'expérimenter dans les usages qu'elle faisait de la langue avec nous, sans que nous y ayons jamais rien vu de suspect. Explique-nous, a dit Axel, mais elle a répondu que c'était trop tôt, que le procédé n'était pas encore tout à fait au point, qu'il fallait qu'elle y travaille. Et puis, ce soir-là, elle ne pouvait pas rester plus longtemps.