C'était en mai. Il avait un peu plu en début d’après-midi. Le soir tombait dans un ciel humide et clair quand nous sommes arrivés. Les invités étaient déjà nombreux. Parmi eux, on parlait italien aussi bien que français. Et dans les premiers moments, elle a salué des personnes à qui elle disait: “Si je ne me trompe pas, tu es Elvire”, ou, “Par hasard, se peut-il que tu sois Thomas? Moi, je suis Sibylle, la nièce de Gérard, et voici mon mari”.
Les invités se sont réunis devant le buffet où des personnages muets, en vestes blanches, faisaient le service. Après quoi, on les voyait grignoter debout, leurs assiettes et leurs verres à la main, en bavardant, ou bien ils allaient s’asseoir à de petites tables disposées sous les fenêtres.
Gérard nous quittait puis il revenait vers nous. Je me demandais chaque fois s’il allait être question du père de Sibylle, s’il allait mentionner son nom, mais l’orchestre prenait place sur l’estrade, une guitare a égrené quelques accords, on réglait les enceintes acoustiques, enfin on a reconnu une chanson qu’on entendait alors sur toutes les radios, et les premiers couples se sont mis à danser.
Tournant le dos à l’orchestre, Gérard a dit: “J’imagine que vous avez rencontré la police en arrivant?” En effet, comme nous roulions sur le dernier tronçon de route étroit et sinueux qui conduisait au Château, nous avions rencontré trois voitures de police garées près d’un petit pont en pierre.
Gérard a dit: “Le corps d’une femme a été retrouvé il y a trois jours dans la rivière, retenu par des rochers, comme une branche morte. Il semblerait qu’elle ne se soit pas noyée toute seule. On parle d’un coup à la mâchoire qui l’aurait expédiée dans le courant, un peu en amont. Depuis, la police passe beaucoup de temps sur les lieux.”
Puis, il est arrivé que Sibylle et Martin ne parlent plus qu'entre eux. D’abord, quand pour la première fois il est venu vers nous, elle me l’a présenté. Elle a dit, avec un rire un peu confus: “Paul, je te présente Martin. Je t’ai souvent parlé de lui”. Maintenant, ils riaient ensemble, ils s'éloignaient des autres, et j’essayais de me rappeler ce qu’elle avait pu me dire le concernant.
Quand elle l’avait fait, les fois où elle l’avait fait, j’avais cru comprendre qu’elle me parlait d’un ancien amoureux, encore que rien dans ce qu’elle me disait ne trahissait la nature de leurs relations. Cela n'était pas nécessaire, je ne lui en demandais pas tant. Surtout, je n’avais pas imaginé qu’il fût de sa famille. Or, de le rencontrer là me donnait à penser qu’il pouvait s’agir d’un lointain cousin.
Il était plus âgé qu’elle et plus âgé que moi. Il était grand, bien bâti, avec des yeux clairs et le sourire modeste, presque enfantin, de quelqu’un qui a réussi dans les affaires sans songer à beaucoup s’enrichir ni se donner trop de mal.
Maintenant je me souvenais. Un jour, il l’avait emmenée chez ses parents, dans une villa qu’ils possédaient du côté d’Annecy. D’un mariage qui venait de se défaire, Martin avait eu un enfant qui s’appelait Gaspard et qui était alors âgé d’une dizaine d’années. C'était à la fin de l'été, l’enfant avait passé une partie des vacances chez ses grands-parents, et il s’agissait à présent de le ramener à sa mère.
La maison dominait un pré en pente. Elle était blanche et semblait posée là comme descendue du ciel. Sur l’herbe du pré, des fleurs sauvages et un seul grand érable. Sous son feuillage, on avait dressé une table qui était couverte d’une nappe blanche. Dans cette histoire, je ne sais pas pourquoi, je retenais la blancheur de la maison et celle la nappe contrastant avec l’herbe du pré et avec le feuillage de l’arbre bruissant dans le bleu du ciel, qui pouvait soudain se charger de nuages.
Le vin rouge était mis en carafe. Bientôt des tâches rouges se verraient sur la nappe comme des traces de baisers. Un peu à l'écart, deux fauteuils en rotin.
Ils ont déjeuné sous l'arbre. Puis, à la fin du repas, le grand-père a annoncé qu’il allait faire la sieste, et l’enfant s’est aussitôt écrié qu’il allait avec lui. Sans doute était-ce une habitude qu’ils avaient prise. Pendant ces siestes, Gaspard ne dormait pas mais il restait assis sur le même lit que son grand-père, occupé à faire des découpages, à coller des vignettes, en surveillant d’un œil le sommeil de son grand-père et en s’amusant de l’entendre ronfler.
Sibylle a tout de suite proposé de débarrasser la table. À voir le ciel, il n'était pas impossible qu’il se mît à pleuvoir. Mais la grand-mère a protesté qu’il n’en était pas question.
— Nous ferons cela après la sieste, a-t-elle dit. Allez vous promener, tous les deux, je vais me reposer, moi aussi. Nous prendrons le thé à votre retour, puis vous pourrez partir.
Alors, ils ont repris la voiture de Martin (à savoir laquelle, j’imagine une décapotable, comme celle que conduit Maurice Ronet dans je ne sais plus quel film) et ils se sont promenés sur les routes alentours, sans trop savoir où ils allaient, ni comment ils pourraient revenir, jusqu'à ce qu’une averse les oblige à s'arrêter sur le bord de la route pour tirer la capote.