L’appartement paraît trop grand pour elle, une personne seule et fragile qui n’a pas eu le temps de s’y habituer, pas même celui d’y déballer toutes ses affaires. Les archives photographiques ont été déposées dans la pièce la plus grande, prévue pour servir de salon et dont la fenêtre donne sur la rue. Attenante au salon, elle aussi côté rue, une prétendue “chambre d’amis” où rien n’est à sa place, pas même le lit qu’on lui a livré, dont le matelas et le sommier restent emballés dans leurs linceuls de plastique transparent. Sa chambre s’ouvre à l’opposé de l'entrée, côté cours. À la différence des deux autres pièces, celle-ci est meublée sans qu’il y manque rien et avec goût. Enfin, attenante à la chambre, elle aussi côté cours, la cuisine.
Côté rue, côté cours, comme le jour et la nuit. Comme deux mondes différents. Et un vide (la peur) dans l’espace qui les sépare, qu’elle franchit la nuit, comme une somnambule, sans seulement allumer la lumière.
Les archives photographiques sont restées enfermées dans des caisses qui s’empilent partout dans le salon. Elles forment des tours de hauteurs inégales, comme celles d’une ville, et laissent juste assez de place au sol pour un fauteuil Eames Lounge et son repose-pied. Avec, à côté du fauteuil, une petite table ronde sur laquelle sont posés une théière japonaise, une tasse et un cendrier.
Le projet était simple: réunir une soixantaine de photos, parmi les plus connues et d’autres inédites, qui jalonnaient quarante ans de carrière et qui viendraient illustrer un livre d’entretiens composé en dialogue avec le créateur de mode Renji Takemura. Renji en avait eu l'idée, il l’avait soumise à son éditeur avant d’en faire part à sa vieille amie.
Renji est plus vieux qu’elle d’une dizaine d'années. Ils se sont connus quand Viviane était encore mannequin, et quand lui-même venait à peine de créer sa marque et d'ouvrir sa boutique de la place des Victoires. Et aujourd'hui, Renji est bien plus célèbre qu’elle, et bien plus riche. Sans lui, elle n’aurait jamais obtenu la commande de ce livre. Ils ne s’étaient plus rencontrés depuis longtemps, ou seulement en coup de vent, elle aurait dit qu’il l’avait oubliée, et voilà qu’il lui proposait un dialogue qui couvrirait une centaine de pages, au fil desquelles ils évoqueraient leurs carrières respectives, ils définiraient le sens de leurs recherches, elle finirait enfin par préciser ses intentions. Par dévoiler enfin certains souvenirs, heureux ou malheureux, qui nourrissaient son travail créatif. Sa manière si particulière de photographier des femmes. Ce côté sombre, ou nocturne et presque fantastique, en même temps que, sur ses photos, ces femmes sont si jolies. Et c’est l'idée de ce livre qui l’avait décidée de s’installer à Nice. Elle voulait profiter pleinement de cette opportunité qui lui était offerte et qui ne se présenterait pas deux fois. Elle voulait que Renji soit fier du livre qu’ils signeraient ensemble.
Et dans les premières semaines, le système a très bien fonctionné. Elle passait beaucoup de temps dans sa chambre, allongée sur son lit, où il lui semblait bien naturel d'avoir à récupérer de la fatigue du déménagement, à vider ses poumons de toute la poussière qu’elle avait respirée. Elle jouait au Sudoku sur son iPad, elle regardait des documentaires sur son écran de télévision. Puis, à d’autres moments, elle passait au salon pour ouvrir ses archives, feuilleter un album puis l’autre, allumer une cigarette, l'éteindre parce qu’elle avait un goût amer, et prendre des notes au feutre bleu, dans un cahier Clairefontaine qu’elle avait acheté tout exprès.
Et puis, très vite, le système s'est détraqué. Les pièces de la mécanique se sont enrayées, déboitées, les tours formées par les cartons d'archives ont semblé prêtes à s'écrouler. Une toux qui empirait et qui à présent la réveillait la nuit. Un médecin qu’elle avait consulté sur l'insistance de sa nièce, qui l’avait accompagnée jusque dans la salle d'attente de son cabinet. Une radio des poumons. Et, à peine trois jours plus tard, le verdict.
Reprenons.
D’abord elle est ravie de son quartier. Elle a pris le temps de l’explorer avant de signer le compromis de vente. Elle a bien noté que la gare se trouve trois rues plus haut, ce qui facilitera ses voyages à Paris ainsi que ses déplacements ailleurs (elle ne conduit pas). Elle a bien noté aussi que la plage est quelques rues plus bas, où elle pourra descendre tôt le matin pour se baigner et prendre le soleil avant qu’il fasse trop chaud. Elle a repéré la rue Alphonse Karr où sont les boutiques de mode. Plus à l’est, les Galeries Lafayette et la librairie Masséna. Elle s’est promenée toute une journée dans la vieille ville et du côté du port. Elle a déjeuné rue droite, chez Acchiardo. Par deux fois, elle a parcouru l’avenue Catherine Ségurane puis la rue de Foresta, depuis la place Garibaldi jusqu’au port. Arrivée là, il semblait que la tête lui tournait. Tant d’air et de lumière. Une sensation qu’elle avait éprouvée quelquefois à Marseille, aux alentours de l’Abbaye Saint-Victor. Que la terre se mettait à trembler, que les navires allaient s'élever sur l’horizon de mer avant de basculer et disparaître derrière lui, dans le vide. Elle était saisie d’émerveillement devant tant de beauté mais aussi de peur. Prise de vertige ou comme si elle allait se mettre à saigner du nez.
Quand elle était jeune, elle était mince mais pas tout à fait assez grande pour faire le mannequin, et un jour, dans le salon d’essayage de la place des Victoires, Renji Takemura lui a demandé de prendre des photos d’un modèle. Il savait qu’elle faisait des photos, qu’elle avait toujours son Nikon dans son sac, elle lui avait montré des photos qu’elle avait faites et qui lui semblaient pas mal, il les avait regardées très vite, sans faire de commentaire, ce qui l’avait déçue, mais ce jour-là le photographe de l’agence n’avait pas pu venir, et Renji Takemura lui a demandé de photographier sous tous les angles l’essayage d’une robe dont il n'était pas satisfait, sur laquelle il voulait travailler encore. Qui lui donnait du mal. Le temps pressait. C'était à la veille d’un défilé important, le premier depuis qu’il avait créé sa marque. Il n'était pas à prendre avec des pincettes. Toute la presse serait là. Elle a capté les moues, les sourires, les gestes et les mouvements du corps de la jeune femme qui se prêtait à ce jeu, et que la présence de Viviane semblait rassurer. Et, à partir de ce jour, Renji n’a plus cessé de faire appel à elle. On l’appelait au téléphone pour lui dire: “Renji Takemura vous veut près de lui pour son défilé de Londres ou de Milan, la semaine prochaine. Je lui dis que c’est possible?” Et elle répondait: “Bien sûr que c’est possible!” Elle était folle de joie qu’il pense encore à elle. Elle courait préparer son Leica et un Polaroid.
L'idée, quand elle s’est décidée à acheter cet appartement, était qu'elle puisse retourner à Paris très souvent et, en retour, qu’elle puisse recevoir chez elle ses amis parisiens, Judith bien sûr, Cynthia bien sûr, Paul et Louis, et pourquoi pas aussi Renji Takemura lui-même. Elle rêvait de lui faire découvrir la vieille ville, lui faire visiter l'église Sainte Rita où ils auraient allumé un cierge au pied de la statue, de l’emmener manger des ravioli à la daube chez Acchiardo, et de lui faire découvrir cette enfilade magique de l’avenue Ségurane et de la rue de Foresta qui débouche au-dessus du môle, sur le port.
Elle a pris l’autobus pour aller une fois à Monaco, une autre fois à Vintimille. À Monaco, elle a passé beaucoup de temps devant les aquariums du Musée Océanographique. Elle a acheté un chapeau cloche, en paille, avec un ruban, pour se protéger du soleil, qui la faisait ressembler aux modèles de ses photos, et à ce qu’elle appelait dans son esprit “une anglaise sur le continent”. Elle a relu Chambre avec vue sur l’Arno, elle a revu le film. Elle emportait dans son sac un thermos de thé et des biscuits. Tout s’est passé si vite. Elle emportait un guide touristique à la couverture verte. Elle se demandait d’où venait ce parfum d’aventures qu’on respire sur les corniches du bord de mer, quand on roule en direction de l’Italie. A l’époque, les restaurants étaient encore ouverts, mais elle préférait les bancs des jardins publics où elle mangeait des sandwichs au jambon, achetés dans des boulangeries avec des petites bouteilles d’eau.
Était-il possible qu'alors elle ne sache pas? La crise sanitaire n’avait pas commencé, elle en était à ses prémisses mais personne n’y prêtait attention, surtout pas elle. Les mesures restrictives sont intervenues dans la semaine de son déménagement. Soudain le monde a changé d'aspect. Le sang s’est retiré des places et des rues. Soudain on a porté des masques blancs et on a eu peur des autres. Et la même peur s’est déclarée à l’intérieur de son propre corps. Quelque part dans sa poitrine.