Joséphine avait des places pour l'opéra. Les premières représentations avaient lieu en soirée, elle s'y rendait avec ses parents, mais d'autres étaient données l'après-midi. C’étaient alors des récitals, des ballets, des œuvres symphoniques. Joséphine nous proposait de l’y accompagner, mais les garçons étaient attendus ailleurs. Ils iraient jouer au football ou faire de la moto. Je me retrouvais seul avec les filles. Je me tenais en retrait, sans rien perdre des propos échangés entre elles, mais sans rien y ajouter qui m’eût paru indispensable.
Elles sautaient d’un sujet à l’autre et revenaient aux mêmes. J’aimais leurs voix et leurs visages quand elles parlaient ainsi. Les parfums qu’elles portaient sur leurs vêtements et dans leurs cheveux contrastaient avec l’odeur de poussière et de tabac froid attachée aux fauteuils de velours rouge du théâtre de l'opéra. Un jour, devant les autres, j'avais demandé à Philippe pourquoi il ne venait pas à l’opéra avec nous. Il m’avait répondu, d’une voix assez forte pour que les autres entendent aussi, que Joséphine lui faisait écouter quelquefois de cette musique sur son pick-up, et qu’alors il n’y voyait pas d’inconvénient. Mais qu’en dehors de sa chambre, il trouvait la musique classique vite ennuyeuse. Et les autres avaient ri.
Il me semblait que l’ennui faisait partie du charme de ces moments. Je ne m’en plaignais pas. J’attendais avec plaisir les entractes où l’on montait au buffet pour fumer une cigarette et boire une coupe de champagne, debout parmi les autres spectateurs, tous plus vieux que nous. Joséphine parlait d’une cravate qu’elle devait acheter pour l’offrir à Philippe à l’occasion de son anniversaire, ce qui leur donnerait l’occasion d’aller ensemble à La Riviera, dès ce soir, en sortant du spectacle.
La mère de Camille s’appelait Marcelle. Elle était responsable d’un rayon de prêt à porter dans ce grand magasin qui se trouvait non loin de la basilique Notre-Dame. Elle traitait Joséphine à la fois comme une cliente importante et comme une camarade de sa fille qu’elle avait connue enfant. Joséphine de son côté l’appelait par son prénom, un usage qu’imitaient les trois ou quatre jeunes filles qui l’accompagnaient. Quant à moi, bien sûr, je l’appelais Madame.
Camille, dans ces moments, abandonnait sa réserve. Ses yeux étaient d’un gris si clair qu’ils semblaient transparents. Mais dans ces occasions elle quittait l’air égaré ou simplement mal réveillé qu’elle montrait dans les autres moments. Elle prenait la tête de la petite escouade, elle parlait pour les autres. Elle décrivait avec compétence les vêtements que les unes et les autres voulaient voir, que Joséphine pourrait acheter, et que les mains de sa mère, rapides comme l'éclair, allaient chercher dans les tiroirs et sur les étagères, ou enlever des portants. Elle donnait des conseils. Son vocabulaire était précis. Les rideaux des cabines d’essayage restaient entrouverts. Il arrivait que mes amies me demandent un avis en adoptant dans la glace des poses de mannequins. Je leur répondais par un geste ou une grimace qui les faisait rire.
D’autres fois, en sortant de l’opéra, nous allions boire un chocolat à la pâtisserie Auer, à l’opposée de la rue Saint François de Paule. Nous parlions à voix basse, le front incliné, en tournant les cuillères dans nos bols. Nous étions comme des anarchistes occupés à fomenter un complot ou à préparer un cambriolage dans la maison d’un riche bourgeois. Pourtant nous ne faisions qu’évoquer les manies de nos professeurs et les devoirs que nous devions rendre le lendemain. Puis c’était le retour par la Promenade des Anglais. Nous étions aveuglés par le soleil qui descendait au-dessus de l’aéroport. Les mouettes criaillaient autour de nos têtes et nous donnaient le tournis. Nous avions le sentiment d’en être aux répétitions, que tout cela ne comptait pas, que le vrai spectacle de la vie commencerait plus tard. Mais nous nous trompions. Le temps au contraire était suspendu et nous n’avions rien à attendre de mieux. Tout le meilleur nous était donné, au contraire, en une seule fois.