J’ai su leurs noms en les voyant apparaître, l’un après l’autre. C'était au printemps, aux coins des rues. J’en voyais apparaître un et aussitôt je savais son nom. Et je savais aussi qu’il n’apparaissait qu’à moi. Que je l'inventais.
Il m’arrivait d'hésiter. Un instant, je pouvais me demander s’ils existaient vraiment, mais aussitôt qu’à leur image s’ajoutait un nom, je savais qu’ils n’étaient pas de ce monde.
Quand ai-je su qu’ils se connaissaient? Je les apercevais dans la rue, au hasard des rues de mon quartier d’abord. La première qui me soit apparue ce fut Cynthia. La jeune fille en jupe courte qui revenait du tennis club de Gorbella. Quand ai-je compris qu’ils formaient un groupe, une troupe de petits comédiens, le casting d'une histoire?
Il y a eu un signe avant-coureur. C'était en mars, il pleuvait beaucoup. J’ai l’habitude de me réveiller au milieu de la nuit, et j’ai l’habitude de profiter de ce réveil pour sortir sur mon balcon. La rue est déserte, je regarde le ciel, je regarde si la pluie a cessé, je fais un signe de croix, je dis quelques mots d'une prière, puis je rentre me coucher.
Debout, les mains dans les poches de mon peignoir, pieds nus sur le carrelage du balcon. Où il fait froid. Je rends hommage à notre sœur la nuit et je salue le jour qui vient. Où, sortant du lit, je frissonne. Et une première fois j’ai vu ce personnage qui tournait à l'angle de la rue des Boers et qui marchait d’un bon pas dans la rue Puget, en direction de la faculté des sciences.
Pas jeune, l’allure d’un ouvrier. Je me suis dit qu’il se levait bien tôt pour aller à son travail, j’ai pensé à une boulangerie-pâtisserie de l’avenue Borriglione, tout près de là, je l’ai trouvé sympathique. J’ai songé qu’il avait bien du courage. Et à le regarder ainsi, c'était comme de veiller sur lui, le saluer d’un peu loin, du haut de mon balcon, sans qu’il le sache. Et quand il a disparu sous le feuillage d’un arbre dégoulinant de pluie, je suis retourné me coucher, pour me rendormir aussitôt d’un bon sommeil. Rien d’extraordinaire à cela. Rien de miraculeux dans cette apparition, si ce n’est que je devais le revoir qui marchait du même pas, sur le même trottoir, dans la rue déserte, au milieu de la nuit suivante, et que je devais le revoir encore, dans les mêmes circonstances, une nuit après l’autre, cinq ou six fois peut-être. Et ce matin encore, si tant est qu'on puisse parler de matin à trois ou quatre heures de la nuit, quand se réveille le chant des oiseaux, quand ils célèbrent sans qu'on les voie le sacre du printemps.
Une répétition qui rend cette rencontre à distance tout à fait improbable. Je me réveille au milieu de la nuit mais jamais exactement à la même heure, et le moment où je peux voir le piéton passer sous mon balcon, c'est deux ou trois minutes à peine. Il marche vite.
C’est comme s'il attendait au coin de la rue des Boers que je sorte sur mon balcon pour quitter la coulisse, tout prêt, tout grimé, tout costumé, quand le metteur en scène ou le régisseur enfin lui donne le signal, qu'il lui dit: "Allons Marcel, c'est à toi, c'est ton tour, tiens-toi droit, gonfle le torse, redresse les épaules, tout le monde te regarde, fais-toi confiance!" Comme s'il faisait partie de cette troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois, dont parle Arthur Rimbaud.
Et soudain, le ciel a été balayé, lessivé, c'était le matin, et à partir de ce jour ont commencé à m’apparaître ceux qui n’existaient pas.
Aux nuits de pluies giboyeuses (René Char) succède, un beau matin, le bleu du printemps. Un bleu de lavande. Un bleu de toile de Nîmes délavée. Confondu à celui de la mer le long des plages. Comme s’il avait fallu que les dernières nuits de mars soient plus obscures encore que celles de l’hiver, que la terre y soit détrempée pour que sa profondeur se gonfle, se boursoufle de mottes, se soulève, se creuse, et que se raniment les vies grouillantes qui sommeillaient à l'intérieur. Qui rampent à présent, qui se tordent et s’enroulent, qui pointent sous la lune, qui remuent la queue, qui montrent un œil. Pour donner lieu soudain aux piaillements des oiseaux invisibles.
Couinements de petits mammifères, hululements, battements d’ailes sous les branches. Craquements. Claquements, caquètements rythmés, sifflements, glissements, frottements, clapotis, borborygmes. Le poil mouillé d’un castor qui s’ébroue. Son museau, ses moustaches. Luisances à la surface des rivières, des mares au petit jour.
Imaginer que, de la nature qui se réveille, on ne perçoive que des sons et des parfums. Il a fallu que le travail d’incubation s’effectue dans le noir. La gésine. Et soudain, le grand ciel bleu. Ce matin, avant que le soleil étende ses rayons sur la ville, il faisait froid. Et le garçon de café a dit: "La neige n’est pas loin".
J’ai pensé qu’il faisait partie de ces niçois qui, en hiver, profitent de la montagne. Et j’ai pensé que Cynthia, elle aussi, doit pratiquer le ski. Je ne suis pas persuadé que Daniel, son amoureux, l'y accompagne. Ce sera une autre affaire que de savoir ce qu’il fait en son absence, où il va, qui il fréquente. Mais pour Cynthia, il n’y a guère de doute, je la vois vêtue d’un anorak, un bonnet sur la tête, bien assurée sur ses skis, au bas des remontées mécaniques, quand la brume roule sur les pentes comme une avalanche muette. Je vois que sa peau et ses yeux sont trop clairs. Et, la nuit venue, je la vois danser dans la boîte de nuit de la station. Puis, plus tard encore, s’en aller avec deux ou trois autres comme elle. De loin, d’où on les voit, comme sur l'écran d’une caméra de vidéo surveillance, difficile de la reconnaître parmi les autres, qui titubent et vomissent dans une benne à ordures avant d’arriver à l’hôtel.