Alexandre dira plus tard:
J’ai fait, en arrivant à Hong Kong, une expérience spirituelle. Celle d’une déception. Et celle d’une acédie. Lorsque Chen Bao a eu fini son speech, qu’il m’a quitté sans attendre aucune réponse de ma part (il regardait sa montre, il regrettait de devoir me quitter si vite mais il avait un rendez-vous), je me suis demandé ce que je faisais ici, à quoi je pouvais bien servir, et d’abord je suis resté hébété, sonné comme si on m’avait donné un coup de massue sur la tête. Incapable de m'intéresser à rien, à aucune des marionnettes qui figuraient dans les vitrines. Incapable de penser. Et cela ne devait pas s’arranger dans les jours et les semaines qui ont suivi.
Quand je regarde le carnet à dessin que j’ai rapporté de là-bas, il est à peu près vide. Moi qui ne cesse de dessiner, où que je me trouve, aussi bien ce que je vois autour de moi que les marionnettes que j’imagine, je constate que durant les deux mois que j’ai passés à Hong Kong, je suis resté sec. À quoi pouvais-je occuper mon temps? En réfléchissant beaucoup, en fermant fort les yeux, j’arrive à me souvenir de promenades solitaires dans des parcs, d’une traversée en ferry sous un ciel couleur d’ardoise, et même de m’être perdu un soir dans le quartier du port. Mais, très vite, il fallait que je revienne à mon building, comme un chien revient à sa niche, ou un prisonnier à sa prison.
Je passais des journées à regarder la pluie derrière les vitres. Nous étions au mois de mai, il commençait à faire très chaud et la pluie ne cessait pas. Puis, un jour, comme je déjeunais dans mon restaurant habituel, où je commençais à être connu, j’ai entendu deux jeunes femmes qui parlaient en anglais, à la table voisine. Elles parlaient d’un studio de danse dont elles sortaient et qui devait se situer quelque part au milieu de ces tours. Et c’est ainsi, grâce à ces deux danseuses, l’une coréenne, l’autre irlandaise, que j’ai lié connaissance avec Annette Winkelmann, et que nous sommes devenus amis.