Puis, un événement inattendu s’est produit. Daniel s'est assis à une table de poker, dans un hôtel de la Promenade des Anglais. Cet hôtel était alors fermé à la clientèle comme tous les autres du pays. Mais quand on connaissait le concierge, il était possible de se faire ouvrir une chambre pour la nuit.
Bertrand Leca était un riche avocat, et c'était lui qui avait organisé la partie. Il avait invité à sa table un certain Guido Peters, joueur professionnel de grand renom qui avait fait le voyage de Malte pour être opposé à un petit groupe d’amateurs fortunés, des amis de Leca. Aucun d'entre eux n'avait le moindre espoir de battre Peters, mais ils ne voyaient pas d’inconvénient à perdre un peu d’argent pour avoir le privilège de jouer contre lui. Et, en plus de ce petit groupe d’amis, Leca avait invité Daniel qui s'était acquis à Nice, depuis le début de la crise sanitaire, une jolie réputation.
Dans certains cercles, on commençait à l’appeler “le Kid”. Le vrai enjeu de la soirée serait de voir le Kid opposé à Peters, le vieux maître qui n'était pas sans ressembler, par son physique rondouillard, au personnage de Lancey Howard, incarné par Edward G. Robinson, dans le film de Norman Jewison, Le Kid de Cincinnati (1965). Mais, par chance, Daniel était plus jeune et plus sage que le personnage d’Eric Stoner, incarné par Steve McQueen.
Au bout de deux heures trente-cinq exactement, ils se sont retrouvés seuls, face à face, et Daniel a tenu une heure vingt-trois encore avant d'être battu par une très improbable quinte flush contre son carré d’as. Et, sur ce coup, Daniel avait perdu la totalité des gains accumulés depuis six mois, mais pas davantage. Et quand Peters s’est levé pour reboutonner son gilet et sa veste, quand il a fini d'ajuster sa cravate, après avoir ramassé la mise, et quand il lui a tendu la main en lui disant: “Well done, Kid—since that’s what they call you. A few years from now, I might have to worry about you… but not just yet”, Daniel a trouvé moyen de sourire et de lui répondre: “I paid for the lesson. Thanks, boss!”
La Promenade des Anglais n’était pas belle à voir, par les nuits de ce printemps-là. Ou peut-être l'était-elle mais d’une beauté dont, par prudence ou par pudeur, on préférait se détourner. Tant de noirceur du ciel et de la mer, opposée à la lumière blanche des chambres d’hôpitaux où les malades étaient branchés sur des respirateurs artificiels, dont des infirmières en blouses blanches venaient, d’heure en heure, vérifier le bon fonctionnement. La maladie de Viviane suffisait, à elle seule, à remplir d’effroi les palmiers alignés comme une armée de crocodiles qu’on aurait coiffés de plumes.
Il pleuvait quand Daniel est sorti de l'hôtel et il ne s’est pas attardé devant ce spectacle. Il a tourné dans la rue de Rivoli et, le col relevé, les mains enfoncées dans les poches de son blouson, il est parti d’un bon pas en direction des quartiers nord.
Il se souvenait de leur dernière rencontre, sur ce banc du boulevard Victor Hugo, quand ils étaient convenus qu’il la remplacerait auprès de Viviane. Cynthia lui avait donné alors ses clés du vieil appartement de la rue Parmentier, en lui disant:
— Autant que ce soit toi, à présent, qui l’habite!
Et, depuis maintenant quatre mois, Daniel dormait seul dans le lit où ils avaient si souvent dormi ensemble. Et ce n'était pas sans qu’il se trouve bien malheureux quelquefois de ce que son amoureuse l’avait quitté pour se marier avec un autre. Mais le lit où il dormait était celui de Viviane et le sien, et secrètement il ne pouvait pas s’empêcher de penser que le jeu n'était pas fini.
Au moment de se quitter, ce jour-là de leur rendez-vous sur le boulevard Victor Hugo, ils ne savaient pas comment s'y prendre, ils hésitaient maladroitement à s'embrasser sur la joue ou sur les lèvres. Leurs mains restaient attachées sans qu'ils y songent. Cynthia lui a demandé d'être prudent quand il sortait, la nuit. Elle a dit que parfois, elle imaginait le pire. Qu’elle avait peur pour lui. À quoi il a répondu de façon un peu décalée, comme s’il avait appris cette réplique ailleurs:
— Ne t’inquiète pas, je sais me rendre invisible!
À quoi, elle a souri en le regardant dans les yeux. Et elle a dit:
— Je sais. J'espère bien.
Il revoyait les marbres, les velours, les miroirs, les torches électriques tenues par des mains coupées au poignet, les lustres de cristal et les couloirs déserts du vieux palace où s'était disputée la partie au bout de laquelle il avait perdu tout son argent. Et ce souvenir aurait dû l’attrister, tandis qu'il le faisait sourire.
Il pleuvait doucement. Son nez commençait à dégouliner de pluie, il en sentait le goût sur ses lèvres, mais c'était une pluie amicale qui déliait son esprit.
Il imaginait la scène transposée en BD. Une vignette montrerait en gros plan le visage matois de Guido Peters, les yeux plissés, avec au coin de la bouche un gros cigare éteint, et au menton la barbiche de Lucifer. Et surtout il était fier d’avoir déclaré au vainqueur, quand celui-ci lui avait tendu la main: “I paid for the lesson. Thanks, boss!”
Avec cette réplique, il était sûr que Guido Peters ne l’oublierait pas, en attendant qu’un jour ils se retrouvent autour d’une autre table, ici ou ailleurs, quand le monde aurait repris sa marche, et que les halls d'aéroports seraient de nouveau envahis de gens pressés.