Edmond raccompagne Maïa chez elle, rue de Malte. Nous sommes au milieu de l’hiver. C’est une jeune habitude. Après le réveillon de Noël, Iliazd Mierevelt lui a dit: “Maïa a été heureuse de vous rencontrer, elle vous trouve sympathique. Vous aurez deviné qu’elle sort beaucoup, pas toujours en très bonne compagnie. Je crois comprendre qu’elle accepterait que vous l'accompagniez quelquefois. Cela me conviendrait assez. Je vous donne son numéro de téléphone, à vous de vous montrer convaincant.”
Et c’est donc arrivé deux ou trois fois déjà, qu’Edmond l’accompagne dans des soirées où elle va, et dont il la ramène à des heures et dans des états à peu près décents.
Les amis de Maïa, quand ils le voient arriver avec elle, portent sur lui des regards dédaigneux, comme ceux qu’ils adresseraient à un chauffeur ou un garde du corps qui sortirait de son rôle, et Edmond y répond en se tenant à l'écart pendant toute la soirée. De loin, il la regarde danser, il la regarde boire et flirter, et quand il la ramène, à l’heure convenue — une heure qu’il lui rappelle en s’approchant d’elle de façon aussi discrète que possible, en lui prenant le bras, en lui parlant à l’oreille et en obtenant son accord qu’il n'était pas certain de pouvoir obtenir —, c’est Hélène, la sœur aînée qui leur ouvre la porte. Elle récupère Maïa dans l'état où elle est, et, ce faisant, le regard qu’elle porte sur Edmond n’est guère plus sympathique. Mais Maïa trouve alors moyen de le remercier. Elle l'embrasse sur la joue et, l’œil vague et la bouche un peu pâteuse (mais ce que ne dit pas mon récit, c’est le gris de ses yeux), elle lui dit:
— C'était bien, monsieur Chauvé, vous êtes un charmant garçon. Sage et solide. Ne faites pas attention aux autres. Mais vous ne faites pas attention aux autres. Il faudra que nous recommencions. Je vous appelle demain ou après-demain. Maintenant je vais dormir. Vous me répondrez, n’est-ce pas?” Si bien qu’Edmond s’en retourne ravi.
(Cynthia dit, Les deux sœurs dont la plus jeune suce son pouce, ça vient du Grand sommeil, bien sûr, l'arrivée de Philip Marlowe chez les Sternwood. On devine qu'il va lui arriver des misères, à cette petite, mais aussi qu'à la différence de ce qui se passe chez Chandler, ce n'est peut-être pas l'aînée qui remportera la partie. La cadette n'est pas évidemment stupide, elle montre de vraies attentions à l'égard du comptable, même si, bien sûr, par ailleurs, le goût du jeu, une tendance hystérique à l'exhibitionnisme, à la nymphomanie, à toutes les formes d'addictions... Il devra se débrouiller avec tout ce fatras, notre comptable, dont on devine qu'il est son amoureux, même s'il ne le sait pas encore. Secundo, le costume loué dans la boutique d'un tailleur, quand il fait déjà nuit. Là, on est de toute évidence dans l'héritage de Eyes Wide Shut. Et on attend de voir la suite. Enfin, la flaque d'eau. Le point central ou fatidique où tout bascule. Tu cites Chrétien de Troyes, Perceval qui tombe en extase devant les trois gouttes de sang laissées par une oie blessée sur la neige. C'est de bonne guerre, on ne peut pas te le reprocher, mais permets qu'on songe aussi à David Lynch et à l'oreille coupée qu'on trouve tombée dans l'herbe, au tout début de Blue Velvet. À quoi, je lui réponds: “Je ne nie pas, mais tu ne dis rien de Murmur, des entrepôts sur le port, du commerce de denrées entretenu avec l'autre rive de la mer, de la nuit sur les quais où s'allument les lumières de la Barque rouge, que hante l'ombre de l'Homme à tête de chien, qui m'appartiennent en propre, si tant est qu'on sache jamais ce qui nous appartient en propre ou ce qui relève plutôt du discours de l'Autre.”)