Cynthia sait que Daniel a connu le grand-père de Karim, et elle sait qu’il continue parfois d’accompagner Karim chez sa grand-mère, dans son appartement du boulevard Stalingrad, derrière le port, où cette grand-mère insiste pour qu’ils mangent quelque chose, un bol de chorba qui était prête depuis le matin et qui n’attendait qu’eux, ou un brick à l’œuf qu’elle prépare au tout dernier moment et qu'elle sert, brûlant, en le faisant glisser de la poêle dans leur assiette, avant qu’ils ne la quittent et ne remontent ensemble vers le quartier nord, ce que n’importe qui d’autre qu’eux ferait en profitant du tramway, tandis qu'ils préfèrent le plus souvent traverser toute la ville à pied, en parlant on ne sait trop de quoi, ou en ne parlant pas, allez savoir avec les garçons. Elle n’a jamais su ce qu’ils peuvent bien se dire quand ils sont seuls, s’ils se disent quelque chose. Et, bien sûr, Daniel a parlé à Cynthia de la disparition de ce grand-père, survenue un soir comme tous les autres où il était allé pêcher derrière le môle, puis de son corps retrouvé trois jours plus tard, mais il l’a fait sans entrer dans les détails, sans lui dire que, selon la police, il s’agissait d’un meurtre.
C’est comme s’ils s’étaient toujours connus, Daniel et elle, alors qu’elle n’habite Nice et qu’ils ne sortent ensemble que depuis deux ans à peine, et encore est-ce quand ils ne se sont pas disputés, quand ils n’ont pas décidé de ne plus se voir, quand ils ne se montrent pas, à la sortie des cinémas, avec d’autres éventuels partenaires, et quand elle n’est pas obligée de passer une semaine ou deux, à La Garde, avec ses parents. Et pour Karim et lui, c’est comme s’ils se connaissaient depuis bien plus longtemps encore, même si elle sait que ce n’est pas du tout le cas, qu'ils ne se sont rencontrés qu’à peine plus d’un an auparavant.
Dans l’histoire de Karim et Daniel, il y a ce que Cynthia imagine les concernant. Il se peut que ce soit à travers ses yeux que je les voie. Il se peut que ce soit elle qui raconte l’histoire, bien des années plus tard, quand elle est devenue une romancière un peu connue, qu’elle habite à Paris, et que Karim et Daniel ne sont plus pour elle que des figures à-demi effacées par le temps.
Elle se souvient de cet été interminable où ses parents l'avaient inscrite d’office pour un stage linguistique qui avait lieu dans le nord-ouest de l'état de Washington, sans qu’elle pût se dérober, et où, pendant toute la durée du stage, elle avait imaginé la chaleur étouffante à Nice, où les garçons quittaient ensemble l’appartement du boulevard Stalingrad à dix ou onze heures du soir pour aller acheter des glaces au comptoir d’une baraque située à l’angle du boulevard Franck Pilatte. Deux ombres dans l’obscurité du boulevard Stalingrad, avec les fenêtres grandes ouvertes au-dessus de leurs têtes, et la mer au bout du boulevard où arrivait le bateau de la Corse dont on ouvrirait le ventre pour qu’en sortent des files interminables de voitures, avec leurs phares allumés. Les deux garçons comme des chats.
J’ai revu le bonhomme de l’aube qui passe sous mon balcon. Il devait être 04:15, il est maintenant 04:26 et je me suis recouché. Encore une fois, je me suis réveillé spontanément et, pour voir s’il avait plu, s’il pleuvait encore, je suis sorti sur mon balcon, et là je l’ai vu tourner au coin de la rue et passer sans me voir sous ce balcon qui est pour moi comme ma loge d'opéra.
Il marche vite. D’un pas puissant et résolu. Il est petit. En marchant, il regarde sa montre, ce qui veut dire qu’il se rend à son travail. Le temps qu’il reste visible du haut de mon balcon ne peut pas dépasser trois minutes, aussi n’est-il pas surprenant que je le voie si souvent? Qu’il m'apparaisse si souvent? Que la rencontre ait lieu?
Une improbable coïncidence qui s'opère comme si j’avais attendu longtemps, debout dans ma loge, pour être sûr de ne pas le manquer. Ou, au contraire, comme si c'était lui qui avait longtemps attendu que j’apparaisse pour sortir soudain des coulisses, côté cour, et s'élancer sous la lumière des projecteurs.
Quel est son rôle dans l’histoire? Quel air s'apprête-t-il à chanter? Oui, sans doute, ce pourrait être celui de Leporello dans le Don Giovanni de Mozart:
Notte e giorno faticar
per chi nulla sa gradir;
piova e vento sopportar,
mangiar mal e mal dormir…
Voglio far il gentiluomo,
e non voglio più servir.
no, no, no, no, no, no,
non voglio più servir!
Je cherchais un mot pour le désigner. Je pensais aux beffrois du Nord et aux petits personnages qui y apparaissent pour marquer l’heure. J’avais oublié leur nom. Je l’avais sur le bout de la langue, mais impossible de le retrouver. J’ai interrogé ChatGPT et voici la réponse qu'il m'a faite: “On appelle ces personnages mécaniques des jacquemarts (ou parfois jaquemarts). Ce sont des automates souvent de forme humaine, placés sur les beffrois ou les horloges monumentales, et chargés de frapper les cloches pour marquer les heures. Le terme vient probablement du nom Jacques qui, au Moyen Âge, était utilisé comme nom générique pour désigner un personnage commun. Certains jacquemarts sont célèbres, comme ceux de l’Hôtel de Ville de Dijon ou du beffroi de Douai.”
Le petit personnage de ma rue est visiblement un ouvrier, j’ai imaginé qu’à cette heure il pouvait être attendu dans une boulangerie de l’avenue Borriglione, ce qui en ferait en effet un jacquemart, c’est-à-dire un “personnage (du) commun” selon ChatGPT. Et, quant à moi, je sais lire mon nom.
Quand grand-père Bilal lui demande s’il connait une fille, que lui répond Karim? Peut-être qu’il est amoureux d’une seule qui s’appelle Cynthia et qui est la copine de son meilleur ami, et qu’elle ne le sait pas. Mais peut-être lui fait-il une toute autre réponse, ou peut-être ne lui répond-il pas.
C’est le soir, quand grand-mère Leila demande à Karim de ramener son grand-père de l’endroit où il pêche, derrière le môle.
Ils reviennent par le quai Lunel. Ils ont devant eux tout le temps qu’il faut pour faire le tour du bassin du Commerce. Et c’est alors qu’ils se parlent, quand grand-mère Leila n’est pas là pour les voir ni les entendre.
Ils marchent tout près l’un de l’autre, ils se parlent à l’oreille, sans se regarder. Maintenant, c’est Karim qui interroge. Il dit:
— Que faisais-tu en Italie, pendant la guerre?
— Je suis devenu apprenti marbrier à Alger. Mon patron était italien, c’est lui qui m’a envoyé à Massa Carrara où il avait un frère. J’ai travaillé pour ce frère, puis il a été question que j’épouse sa fille. La guerre se préparait. On m’a un peu forcé à m’engager dans l'armée. De cette façon, je deviendrais italien et je pourrais épouser la fille de mon patron. J'étais très jeune, d’abord j’ai accepté, mais ensuite j’ai déserté et je suis venu me réfugier à Nice où j’ai rencontré ta grand-mère.
— Il aurait donné sa fille à un Arabe? Tu m’étonnes. Peut-être qu’il était déjà trop tard pour la lui refuser?
— Je me suis enfui par les cols. Je me suis arrêté une saison à Sospel. Après, je ne suis plus jamais retourné à la montagne, tellement j’avais eu froid. Mais tu ne dis rien à ta grand-mère! Elle m’a fait promettre de ne raconter cette histoire à personne.
Plus tard encore, ou est-ce une autre fois, Karim change de sujet. Il dit:
— Parle-moi de ma mère!
Parfois, pour ne pas réjoindre trop vite le boulevard Stalingrad où Leila les attend, ils prolongent leur promenade sur le quai des Deux Emmanuel puis sur le quai des Docks. Le luxe et les lumières des yachts sont alors derrière eux. Ils s’enfoncent dans une obscurité plus profonde, ce qui les aide à dire. Et Bilal lui répond:
— Je t’ai déjà tout dit, tu sais tout, mon petit!
— Oui, mais redis-moi encore!
— Quand elle est partie en Corse, c’est qu’elle avait rencontré cet homme, et elle savait qu’avec nous, tu ne serais pas malheureux. Et puis, tu le sais, elle est tombée malade.
— J’ai fait le calcul. Entre le moment où elle est partie à Ajaccio et celui où elle est morte, il s’est passé quatre ans. Et pendant ces quatre années, elle n’a pas demandé une seule fois à me revoir, et elle ne vous a pas fait une seule visite.
S’ils n’étaient pas tous les deux dans le noir, Karim ne pourrait pas parler ainsi. Et, pour lui répondre, Bilal doit faire un effort démesuré. Il dit:
— Ta grand-mère a parlé avec elle plusieurs fois au téléphone.
— Pas toi?
— Pas moi. Cet homme était plus vieux qu’elle, il avait déjà trois enfants, et il était invalide, il ne travaillait pas. C’est elle qui travaillait. Elle tenait une supérette. Et cet homme venait prendre dans sa caisse tout l’argent qu’elle gagnait.
— Et toi, tu ne lui parlais pas mais tu renflouais la caisse chaque fois qu’elle appelait.
— Tais-toi, mon fils, tais-toi! Il faut maintenant qu’on rentre. Tout ça, c’est du passé.