Cet été-là nous avons voyagé en Espagne. Thérèse, ma grand-mère maternelle, était originaire de Palma de Majorque, mais elle n’avait jamais vécu qu'en Algérie puis à Nice, à partir de juin 1962, et elle disait qu’avant de mourir elle aurait voulu connaître ce pays dont elle avait gardé les traditions culinaires, d’autres plus ésotériques qui concernaient la voyance, et certaines connaissances de la langue. Et mes parents avaient décidé de faire ce voyage avec elle. J’avais rechigné à les suivre, au prétexte que l’Espagne était une dictature et que Picasso refusait d’en passer la frontière tant que Franco serait au pouvoir, ce qui revenait à dire tant qu'il ne serait pas mort. Je m'étais laissé convaincre parce que ma grand-mère était la personne de ma famille que j’aimais le mieux. Il n’empêche que, pendant tout le voyage, je n’ai pas ouvert la bouche, j’ai pris soin de ne pas sourire, j’ai refusé de me baigner sur les plages où nous nous arrêtions, j’ai passé tout mon temps à lire Karl Marx, couché dans nos chambres d’hôtels, assis dans la voiture ou aux terrasses des cafés. Nous étions en 1969 et j’avais dix-huit ans.
Mon père était comptable, c'était le plus sérieux et pointilleux des hommes. À longueurs d'années, il souffrait de migraines si violentes qu’elles lui provoquaient des paralysies faciales. Mais chaque été il nous entraînait dans des voyages dont il fixait l’itinéraire, au jour le jour, de façon totalement fantaisiste. Il était heureux de nous emmener, il était heureux de conduire, et il le faisait en chantant des chansons de Tino Rossi, de Luis Mariano et de Charles Trenet. Inutile de dire que cette année-là je n’ai pas chanté avec lui, ce qui a dû beaucoup le peiner. Nous nous disputions avec acharnement depuis le printemps 68 à cause des opinions politiques que je prônais alors, auxquelles je tenais d’autant mieux que j'étais tombé amoureux d’une jeune fille issue d’une famille communiste et qui était devenue, parmi notre petit groupe de lycéens, une égérie de cet idéal. Si bien que je ne garde de ce voyage qu’un très vague souvenir, à quelques détails près.
À Barcelone, nous visitons le musée Picasso où sont exposés plusieurs tableaux de la série Le Peintre et son modèle.
Pendant tout le temps que dure le voyage, je sais que c’est le dernier que je ferai avec mes parents, et j’ai mauvaise conscience de me montrer désagréable, de ne pas chanter avec mon père, et de ne pas interroger ma grand-mère sur son passé, sur les traditions qui lui font tirer les cartes et tourner les tables, sur son cher mari qu’elle a perdu, sur l’Algérie qu’elle a quittée.
Un soir, nous arrivons à la nuit dans une ville où mon père avait prévu que nous dormions et où il s'avère que tous les hôtels sont complets, ce qui nous oblige à repartir dans la direction d’une autre ville qu’on nous indique, obscure, à peine plus qu’un village. Le ciel alors se met à l’orage, nous roulons dans une plaine uniformément plate, sur une route peu éclairée, et quand enfin nous arrivons dans cette autre ville qui n’a pas de nom, il est très tard, nous craignons que l’unique hôtel soit fermé et les rues sont inondées de pluie, transformées en torrents.
Trois ou quatre ans plus tard, j’ai fait un rêve qui se rapportait à ce voyage. Le route que nous avions parcourue traversait des orangeraies écrasées de soleil qui s'étendaient à perte de vue. Dans le rêve, j'étais entré dans l’ombre, sous les arbres, je me promenais dans les allées et je rencontrais le jardinier qui habitait là, tout seul. J'étais un étudiant, je crois, ou un tout jeune chercheur en agronomie ou en géographie, ma démarche s’inscrivait dans un programme de recherche, et il acceptait de répondre à mes questions. Il m’invitait à m’asseoir avec lui sur un banc, devant sa cabane, et nous fumions des cigarettes. Devant nous, il y avait les allées qui s'enfonçaient dans l’ombre, où j’avais surpris un gros oiseau aux plumes colorées, qui sifflait, un peu come un jouet, un oiseau mécanique, perché sur une branche. Ces allées étaient parcourues par les rigoles d’irrigation et hantées par des serpents qui n’effrayaient pas mon hôte, mon guide et mon interlocuteur, qui le faisaient plutôt rire. Il se moquait d’eux. Il les trouvait ridicules et très laids. Au-dessus de nous et au-dessus des arbres, il y avait le grand soleil dans le ciel bleu, mais au loin se profitaient des montagnes imposantes, aux sommets enneigés. L’eau qui arrosait les orangers dont le jardinier assurait l’entretien s'écoulait de là-haut.
Ce rêve est le premier que j’ai jamais noté et il est au départ de toutes les histoires que j’ai inventées par la suite et que je qualifiais de fictions à l’exemple de Jorge Luis Borges.
J’aurais sans doute à revenir sur ces choses que j’ai qualifiées plus haut de “détails” et qui devaient s'avérer importantes pour moi avec le temps. Ce que l’écriture de fictions m’a fait découvrir, c’est que ma vie n'était pas faite seulement de ce que j’ai réellement vécu, mais aussi de ce que d’autres m’ont raconté de leur propre expérience, et aussi de ce que j’ai rêvé ou inventé, et aussi de ce que j’ai lu dans les livres ou vu dans des films ou entendu dans la musique. Et tout cela ne s’organise pas en quatre couches superposées, de profondeurs et d'importances inégales mais plutôt comme quatre brins de la même tresse.
Il en va ainsi, par exemple, de cette petite ville espagnole pantelante de pluie dont j’ai parlé plus haut et que je devais retrouver plusieurs décennies plus tard dans le roman de Marguerite Duras, Dix heures et demie du soir en été. Alors seulement j’ai compris combien cette nuit avait été importante pour moi, quelle place elle occupait dans mon imaginaire. Pas toutes les choses mais certaines choses au moins que nous lisons dans les livres font partie de l’aventure, et je continue d'écrire pour leur donner leurs places avant que je meure et qu’avec ma disparition sans doute elles soient perdues.
Terminé ce matin la lecture du livre de Christine Angot, derrière les vitres de la cafétéria Malongo de la Gare du Sud où je viens presque chaque jour lire et écrire sur mon téléphone. Dans Catherine Certitude, Patrick Modiano écrit: “Nous sommes toujours les mêmes, et ceux que nous avons été, dans le passé, continuent à vivre jusqu'à la fin des temps.” Je ne suis pas certain que nous soyons toujours les mêmes, mais je suis persuadé qu’en effet ceux que nous avons été, dans un passé parfois fort lointain, continuent de vivre à côté de nous, et peut-être sans nous. Le temps n’a pas prise sur eux. Ils ne s’effacent pas, ils ne s’effaceront jamais, encore faut-il que le hasard nous indique le chemin au bout duquel nous les retrouverons.
Le jour qui a suivi notre retour à Nice est l’un de ceux dont le souvenir s’est inscrit en moi de la façon la plus précise. J’ai déjà essayé d’en rendre compte. Je recommence ici.
C'était, me semble-t-il, le tout dernier jour du mois d’août, mon père était retourné à son bureau et, dès le matin, je m'étais remis au violon.
J’avais commencé l'étude du violon à huit ou neuf ans. Les premières années avaient été heureuses. Mon professeur était une dame d'austère et fière allure, qui habitait une maison cubique, entourée d’un jardin, au sommet de la colline Saint Philippe, sur l’emplacement de l’actuelle faculté de droit. Et qui était calviniste.
Au début, ma mère m'accompagnait et restait, le temps que durait la leçon, à tricoter dans le jardin, sous un kiosque semblable à une cage d'oiseau. Puis, ma petite sœur est née, ma mère a eu à s’occuper d’elle, il était sans doute difficile pour elle de pousser le landau jusqu'au sommet de la colline et désormais je m’y suis rendu tout seul.
L’avenue Estienne d'Orves était bordée de grands eucalyptus et, les soirs d’hiver, quand je sortais de mes leçons, il faisait déjà nuit et les passants que je croisais se réduisaient à quelques ombres éparses. La ligne de chemin de fer qui courait en contrebas contrastait dans ce paysage champêtre. Elle y ajoutait le caractère un peu fatal, un peu sinistre auquel m’avaient habitué certains poèmes d’Arthur Rimbaud et surtout les tableaux impressionnistes que je trouvais reproduits dans le magazine Confidences que ma mère achetait chaque semaine, que je lisais aussi, et dont elle détachait la double page pour en faire des sous-verre.
Je portais mon violon dans sa boîte de bois peint en noir qui ressemblait à un cercueil. Je me sentais un peu abandonné par ma famille. Mais en même temps, il me semblait reconnaître, dans ce paysage nocturne et dans la tristesse que j'éprouvais alors, l'élément imaginaire dans lequel je pourrais évoluer, et m'établir, et me complaire quand je serais grand.
Puis, j’ai quitté mon professeur pour entrer au conservatoire et là j’ai découvert que je n'étais pas à la hauteur de ce qu’on attendait de moi. Et quand nous sommes revenus d’Espagne, je savais déjà que l'année d’étude qui allait commencer serait la dernière pour moi.
Je revenais du dernier voyage que je ferais avec mes parents, et je me préparais à la dernière année où je serais violoniste.
Je me souviens très distinctement du livre des Suites pour violon seul de J.-S. Bach que je retrouvais ouvert sur mon pupitre. Ce matin-là il pleuvait, une pluie fine, tiède et transparente comme de la soie. J’ai travaillé pendant une heure ou deux une page, la plus abordable du livre mais encore trop difficile pour moi. Puis je suis sorti et, au pied de mon immeuble, à l’angle de la rue Vernier, j’ai vu passer la Cycliste. Elle était à l’endroit du boulevard Gambetta où il lui fallait se hisser en danseuse, et la force et la grâce qu’elle montrait alors me la faisaient apparaître comme une sorte de divinité païenne, une nymphe, un idéal feminin qui me la rendait infiniment désirable en même temps qu’inaccessible pour le garçon que j'étais, de laquelle je ne pouvais pas imaginer qu’un jour elle pût porter le regard sur moi.
La piscine du Piol était ouverte sur le ciel, voisine du lycée du Parc Impérial comme l’aurait été la dépendance d’un château. Je me rendais au lycée, chaque matin en périodes scolaires, en tournant dans la rue du Rocher puis en gravissant des escaliers qui s'élevaient entre des villas aux façades peintes dont on apercevait les toits de tuiles par-dessus les murs de soutènement qui, depuis le printemps, débordaient de bougainvilliers.
Les vacances étaient sur le point de finir. Je suis monté à la piscine, ce matin-là, en songeant à la Cycliste et avec l’espoir d’y retrouver quelques-uns de mes camarades que je n’avais pas revus depuis le début de l’été.
Ils étaient une douzaine, filles et garçons, à nager sous la pluie. Une année après l’autre, l'étude du violon m’avait empêché de m’entraîner avec eux, mais je venais quelquefois les retrouver ici. Le lieu à ciel ouvert qui dominait la ville, et la beauté de leurs corps dans ce lieu, m’émouvaient d’une troublante manière, comme un bonheur dont j’aurais été exclu.
Un seul garçon était assis sur les gradins où je suis monté pour m’abriter. Je ne le connaissais pas. Il lisait dan las un gros livre. Je me suis approché de lui et il m’en a montré la couverture. C'était Les Mémoires d’outre-tombe. Nous avons un peu parlé. Il s’appelait Georges. Il était un peu plus âgé que nous. Il était le cousin d’un de mes camarades. Puis, la séance d’entraînement s’est terminée et se fut le moment de débandade où les serviettes-éponges claquaient pour rire sous les douches. Où on se poursuivait.
L’après-midi du même jour, nous nous sommes retrouvés à la plage. Il pleuvait à grosses gouttes à présent, le ciel était plus sombre. Les garçons jouaient au ping-pong dans la galerie aménagée en sous-sol de la Promenade des Anglais, les filles restaient groupées, posées sur les galets comme un banc de mouettes. Parfois, l’une se levait pour nager quelques brasses avant de revenir s'asseoir avec les autres, sous la pluie qui ne cessait pas, et l’une d’entre elles pleurait.
Nous nous connaissions, elle et moi, depuis le début des années de lycée, mais pas plus que les autres garçons je ne me suis approché d’elle une seule fois pour essayer de savoir ce qui la faisait pleurer. Puis Georges et moi sommes partis les premiers.
Nous avons marché tout droit vers le nord de la ville. Il était étudiant en histoire, nous avons parlé de politique. Puis, parvenus alentour du boulevard Tsarévitch, il m’a demandé si j’avais compris pourquoi cette fille pleurait. Et comme j’ai répondu que non, il me l’a expliqué.
Elle s'était trouvée enceinte d’un garçon qui faisait partie de notre groupe, qui avait joué au ping-pong, cet après-midi là, au milieu de nous. Et quelques jours auparavant, après que les deux familles s’en soient entendu pour partager les frais, elle s'était faite avortée. Et j’ai eu honte alors de n’y avoir pas songé.