D’où viennent-ils? D’où me viennent ces petits personnages de Commedia dell’arte? Nous pourrions partir en tournée, nous nous produirions dans les villes et les villages, sur des tréteaux, sur la place du marché, si ce n’est qu’ils se refusent à apparaître ensemble, qu’ils vont toujours un seul à la fois, ce qui ne m'empêche pas de savoir qu’ils se connaissent, qu’ils forment une troupe de comédiens, qu’ils ont leur histoire secrète, leurs intrigues, leurs amours, leurs destins emmêlés, encore qu’il ne soit pas tout à fait exact de parler de comédiens, chacun d’entre eux s’en tenant à son seul personnage.
Chaque personnage porte un nom qui est connu en même temps qu’il apparaît. Il porte aussi, en même temps que son nom, une bribe d’histoire. Un épisode. Une circonstance. Pas forcément la même à chacune de ses apparitions. Ou même encore parfois une histoire qui se déroule sur une longue période mais qui alors (quand on le voit) se résume en quelques mots, et qui se raccorde ou ne se raccorde pas aux autres histoires qu’on connaît, qui nous sont révélées par les autres personnages. On regarde ces bribes d'abord comme les pièces d’un puzzle. Elles sont données en désordre et on voudrait croire qu’elles finiront par toutes s'emboîter pour faire un seul tableau, mais rien n’est moins sûr. Peut-être pas, après tout.
Karim est l’ami de Daniel. On le sait aussitôt qu’on le voit. Il rencontre les autres dans les rues de Nice-Nord, mais on sait aussi qu’il a affaire à l’autre bout de la ville, dans le quartier du port où habite sa grand-mère. Celle-ci s’appelle Leila et elle habite dans un grand immeuble du boulevard Stalingrad, derrière le port.
Leila est veuve et Karim lui rend visite presque chaque jour. Il n’est pas question dans l'histoire d’une mère ou d’un père de Karim qui serait l’enfant de Leila. Encore que ce ne soit pas vraiment dit, on comprend que Karim a été élevé par Leila. Où habite Karim, impossible de le savoir, mais pas chez elle. À coup sûr, dans le quartier nord, près de la faculté des sciences, ce qui l’oblige à traverser la ville presque chaque jour pour rendre visite à sa grand-mère. Pour lui apporter la nourriture qu’il achète près de chez elle, pour l’essentiel au pied de son immeuble, pour veiller à ce qu’elle se nourrisse et qu’elle prenne ses médicaments. Pour vérifier que son poste de télévision fonctionne (il arrive à l’aide ménagère de le débrancher en passant l’aspirateur, et ensuite Leila est en détresse, elle ne sait plus ce qui lui arrive, elle croit que le poste est en panne, ou qu’elle n’a jamais eu de poste de télévision, qu’elle a rêvé), pour vérifier que ses vêtements sont propres. Et lui parler un peu et l’écouter raconter ce qui lui passe par la tête.
Ce qui est important dans l’histoire qui le concerne, qu’on connaît aussitôt qu'on le voit, c’est le souci qu'il a de cette vieille femme. Pourquoi n’habite-il pas chez elle, dans l’appartement où il a grandi avec elle et son grand-père et où il a gardé sa chambre, c’est ce que je ne m’explique pas. Le fait est que les autres connaissent l’existence de Leila. Ils savent qu’à un moment ou un autre de la journée, et parfois même le soir, s’il ne l’a pas fait avant, il faudra que Karim les quitte pour s’en aller au port. Et chaque fois, c’est un peu difficile pour lui de s’arracher à eux. Tout ce chemin à parcourir, en tramway jusqu’à la place Masséna, puis à pied sur le bord de la mer, et retour une fois la nuit tombée, encore que ce n’est pas le pire itinéraire qu’on puisse imaginer. Les autres le savent et ils ne se moquent pas, ils ne protestent pas qu’il devrait rester. Plutôt ils voudraient l’aider. Cynthia la première.
Chaque fois elle dit: "Mais enfin, Karim, tu ne veux pas que je t’accompagne, que je vienne avec toi, on fera le chemin ensemble. C’est stupide de t’en aller tout seul, je serais contente de connaître ta grand-mère". Et Karim hoche la tête, les yeux baissés. Il lui répond qu’elle est gentille, qu’un jour c’est sûr il l'emmènera, mais pas ce soir, tu comprends, elle est un peu malade et elle est habituée à moi, c’est moi qu’elle attend. Et Daniel les regarde tous deux, d’un peu loin, sans rien dire, ému qu'il est par la grâce de la jeune fille. Comme un ange.
Mais je me suis trompé, j'étais trop impatient, il m’arrive maintenant de les voir ensemble. Cynthia habite rue Parmentier, dans un trois-pièces qui appartenait à sa grand-mère, que celle-ci a habité jusqu'à sa mort, et qui, après sa mort, était resté inoccupé. Le père de Cynthia, Marc-Olivier Blanchard, est chirurgien à l’hôpital militaire de Toulon, la famille habite une villa sur les hauteurs de La Garde. Quand elle a été en âge d’entrer à l’université, Cynthia a choisi une spécialité qui n'était pas enseignée à l’université de Toulon mais qui l'était à celle de Nice, sur la campus Valrose de la faculté des sciences. Elle savait que l’appartement de sa grand-mère était tout proche. Elle savait que son père ne pourrait pas lui refuser d’habiter là. Et c’est la deuxième année qu’elle habite dans cet appartement qui est devenu le lieu de rassemblement du petit groupe.
Je n’en sais pas autant pour tous les personnages. Pour ce qui est de Daniel, par exemple, je ne sais pas où il habite. Je sais qu’il n’habite pas chez Cynthia. Il lui arrive de dormir chez elle mais pas toujours. Sans doute parce qu’il doit se lever très tôt le matin. Il n'est pas étudiant comme elle, il travaille au marché professionnel agro-alimentaire et horticole qui est très éloigné de ce quartier nord, puis, l’après-midi, il y revient pour donner un coup de main à un oncle qui tient un garage de motos à l’angle de l’avenue Saint Lambert et de la rue Von Derwies, et qui porte l’enseigne de la marque Ducati dont il est concessionnaire.
En fin d'après-midi on est à peu près sûr de le trouver occupé là à réparer une moto, ou juste à effectuer des réglages, et sûr de trouver là aussi d’autres membres du petit groupe. Daniel penché sur un moteur, qui vous regarde à peine, qui ne dit rien. Entre le garage Chris Moto et la rue Parmentier où habite Cynthia, il n’y a pas deux cent mètres.
Il arrive qu’on ne sache pas grand chose des personnes qu'on côtoie. Qu’il soit plus facile de prévoir leur avenir que de deviner le passé qu’ils cachent. Ou même le présent. Daniel n’est pas bavard. La plupart de ceux qui se retrouvent, le soir, chez Cynthia, pour manger des pizzas et boire de la bière, sont des étudiants comme elle. Daniel les écoute. Il est plus grand qu’eux, le métier de manutentionnaire au marché professionnel lui a fait des épaules larges, mais il ne parle pas beaucoup.
L’appartement est resté dans l'état où il se trouvait quand la grand-mère est morte. Il n’y restait que son lit, une table de cuisine, deux chaises et un fourneau à gaz. Cynthia y a ajouté un matelas qui est posé par terre dans une chambre vide, une penderie démontable, un transat de plage, un casier pour ses livres, des lampes, deux ou trois tabourets, une bouilloire, une théière, et quoi encore? Aux murs, l’affiche d’une exposition de Balthus (Le rêve, 1955). Des cartes postales.
Les tapisseries se décollent. Daniel a apporté deux bidons de peinture et un rouleau. Mais il ne s’en est pas encore servi.
Elle ne rechigne pas à faire la cuisine. Elle a fini par acheter une marmite en fonte émaillée dans laquelle elle prépare des daubes, mais le plus souvent ils se contentent de pizzas que les garçons vont acheter au dernier moment à une pizzeria voisine, qu’ils ramènent avec de la bière, et qu’on découpe aux ciseaux et qu’on sert dans leurs cartons.
Ils parlent dans la rue, devant le comptoir extérieur de la pizzeria, en attendant que les pizzas soient cuites. Ils continuent de parler dans l’avenue Saint Barthélémy par où ils en reviennent, et ils parlent encore dans la cage d’escalier, et Cynthia les entend arriver depuis le bas des escaliers. Plusieurs appartements de l’immeuble sont inoccupés. Un immeuble ancien, mal entretenu, avec trop de travaux à faire, et qui se vide. Et la porte de leur appartement était restée ouverte.
En les attendant, elle a préparé une énorme salade. Elle refuse de dîner d’une pizza si elle ne peut pas l’accompagner d’une salade. Elle est pieds nus dans la cuisine. Elle porte une tunique très courte. Elle sort de la douche. À cause de la chaleur et des odeurs de cuisine, elle prendra une autre douche après qu’ils soient partis. Daniel, à côté d'elle, est chargé de préparer la sauce vinaigrette à laquelle il ajoute de l'ail, un oignon haché menu et de la tapenade. Elle lui interdit d’y ajouter aussi des copeaux de parmesan, ce qu’il s'apprêtait à faire. Au printemps et encore au début de l'été, on écosse des fèves. Le parmesan ira mieux avec.
La Cycliste n’appartient pas à leur petit groupe. Elle est plus jeune, dix-huit ou dix-neuf ans tout juste, elle ne les connaît pas et ils ne la connaissent pas. Elle n’a pas de nom et elle n’a pas d’histoire. Son image ne s’accompagne pas de ce genre d’informations. Elle m'était apparue plusieurs fois comme un oiseau qui traverse le ciel, toujours au même endroit, sans que je puisse la rattacher à rien, et elle m’est apparue de nouveau, toujours au même endroit, un jour d'été dont je garde un souvenir précis.
C'était à l’époque où j’habitais chez mes parents, sur le boulevard Gambetta, à l’angle de la rue Vernier. Ses apparitions ont eu lieu dans cette montée du boulevard et ensuite je m’en suis souvenu, et je continue de m’en souvenir, encore que je sois incapable de la décrire. Ni, après tant d’années, que je puisse dire quel présage il fallait lire dans son apparition.
C'était seulement une jeune fille qui montait le boulevard à bicyclette, dans une côte qui la faisait soudain se dresser en danseuse, debout sur les pédales, les mains agrippées au guidon. Il faut croire que l’image de son corps en mouvement, livrant un effort qui paraissait pour elle si facile, était d’une beauté saisissante. Je m'étonnais de ne pas la connaître, je me demandais où elle allait ainsi, et chaque fois que je l’ai vue je me suis dit que peut-être elle allait nager à la piscine du Piol qui était derrière le lycée du Parc Impérial où nous étions élèves.
Plutôt qu’un oiseau dans le ciel, un ange. Je suis en train de lire le dernier livre de Christine Angot, La nuit sur commande, où il est question des anges, et des différentes catégories parmi eux, dont elle parle à propos de L’Extase de sainte Thérèse par Le Bernin, qu’elle découvre avec sa fille Léonore dans l'église Santa Maria della Vittoria, à Rome. Et je me dis que la Cycliste est un ange, comme sont des anges Cynthia et ses amis, mais pas de la même catégorie.
Je me disais qu’elle s’en allait peut-être ainsi à la piscine du Piol parce qu’il était facile de supposer qu’elle était une excellente nageuse comme elle était cycliste, mais aussi parce que je fréquentais moi-même cet endroit où j’aurais pu la rencontrer. Pour autant, je ne l’y avais jamais vue. Peut-être y allait-elle d’autres jours que moi, et peut-être qu'un jour enfin nous finirions par nous y trouver ensemble, mais alors qu’oserais-je lui dire, et puis surtout serais-je bien sûr de la reconnaître comme elle serait alors, en maillot de bain, un bonnet de caoutchouc sur la tête, les yeux rougis par le chlore? Je l’avais vue si peu souvent et de si loin, si vite!