J’étais encore très jeune. Dix-huit ou dix-neuf ans peut-être. C’était l’été à Bendejun. Un après-midi, il m’avait embarqué dans sa voiture pour un achat de matériel que nous devions faire à Contes, dans la vallée. Il faisait chaud. Et, quand nous sommes arrivés sur la place, une estrade et des chaises étaient installées pour un bal qui aurait lieu le soir.
Il avait garé sa voiture, nous étions sur le point d’en sortir, quand soudain il a refermé sa portière et il m’a dit: “Les bals me font peur. Un soir, ton père était resté à étudier dans notre chambre et j’avais emmené Arlette et Thérèse à Hussein-Dey, où il y avait un bal. J’avais dansé avec l’une puis avec l’autre. Nous étions entourés de camarades. C’était un rendez-vous familial, il y avait des gens de tous âges, des enfants qui couraient entre les jambes des danseurs. Nous connaissions les musiciens montés sur l’estrade. Nous échangions avec eux des plaisanteries entre deux chansons. Puis, un Arabe s’est approché de nous et il a invité ta mère. Celle-ci a refusé poliment, je me tenais à l’écart, puis il a insisté. Il faut comprendre que les filles qui étaient avec nous ne dansaient pas avec eux. Il y avait une raison à cela, c’était que les Arabes ne venaient pas avec leurs sœurs. Ils n’autorisaient pas leurs femmes ni leurs sœurs à fréquenter nos bals. On ne les voyait jamais. Et comme nous ne pouvions pas danser avec elles, il ne pouvait pas être question qu’ils dansent avec les filles qui nous accompagnaient. Nous en avions fait une question d’honneur. C'était un mot d’ordre entre nous et ils le savaient. Et comme le type insistait, et comme il rigolait en même temps qu’il faisait mine de l’inviter, et comme ta mère rougissait de confusion, je me suis approché. Le ton est monté très vite. Il a voulu que je sorte avec lui. Le mépris et la haine se lisaient sur son visage. Il a dit “Si tu es un homme!”, et nous sommes sortis.
“Il était plus grand et plus lourd que moi, mais j’étais entraîné. Je savais qu’il me suffirait de le toucher une fois. Mais deux autres hommes qui étaient avec lui nous avaient suivis sans que je les voie, et à trois ils m’ont accablé de coups. Je n’ai pas pu me défendre. Ils ont continué à me battre quand j’étais au sol, puis ils sont partis.
“Je crois que j’avais perdu connaissance. Quand je me suis réveillé, j’étais seul, dans le noir. Il y avait une fontaine au pied d’un grand platane. Je me revois me traîner jusqu’à la fontaine et me plier en deux, comme je pouvais, pour mettre ma tête sous l’eau. J’entendais la musique du bal. Je saignais. Je suis resté longtemps dans le noir à haleter en attendant que les forces me reviennent. Arlette et Thérèse et d’autres camarades me cherchaient partout. Puis, ils m’ont trouvé, et je ne sais pas comment ils ont réussi à me ramener à Belcourt.
“J’ai demandé aux filles de retourner chez elles, et je suis monté seul. J'ai frappé à la porte, doucement, pour ne pas réveiller notre mère, et c’est Antoine qui est venu m’ouvrir. Nous dormions dans la même chambre. Il m’a déshabillé, il m’a assis sur sa chaise, devant son petit bureau encombré de livres, il a mis des compresses sur mon visage, il a palpé mes côtes douloureuses, il m’a aidé à m’allonger sur mon lit. Avant de fermer les yeux, j’ai dit: “Les filles vont bien, ne t’inquiète pas!” Mais il le savait, mon frère, que les filles allaient bien. Ce n'était pas la peine que je le lui dise. Il ne pouvait pas en douter une seconde. Alors, il a hoché la tête, et il a dit: ‘Dis-moi qui t’a fait cela!’ et, comme un imbécile, je le lui ai dit. J’aurais dû me taire, mais je lui ai dit le nom de cet homme avant de m'endormir, parce que nous le connaissions, ce n’était pas la première fois que nous avions affaire à lui, qu’il nous narguait de loin, et le hasard a voulu que, quelques jours plus tard, Antoine le rencontre sur la plage, en plein soleil de midi.
“Ils se sont ainsi trouvés, face à face, sur la plage déserte. Qu’est-ce que l’autre lui aura dit? Il se sera moqué de lui, il se sera moqué de nous... Ton père avait un pistolet dans la poche et il s’en est servi.”