Après la mort de Viviane Hayward puis la fin de la crise sanitaire, la vie de Daniel avait beaucoup changé. En l’espace de quelques mois, il était devenu marchand et réparateur de vélos. Ses parents se sont associés pour acheter un garage qui existait déjà, rue Vincent Fossat, à deux pas de la rue Parmentier où il continue d'habiter, et ils en ont fait le gérant, rôle qu’il assumait avec beaucoup de sérieux. Il a renoncé au poker et il paraissait bien décidé à faire en sorte que son garage devienne l'un des rendez-vous incontournables du cyclisme azuréen. Il avait une stratégie pour cela: il allait courir le dimanche matin avec ceux de ses clients qui ont déjà leurs habitudes sur les routes de l'arrière-pays. Il s’accrochait à leurs roues, non sans mal, encore que la plupart étaient plus âgés que lui, et de chacune de ces randonnées il rapportait de courtes séquences vidéo qu’il avait réalisées avec une caméra frontale. Ensuite, il projetait ces films sur le grand écran qu’il avait fait installer dans le magasin.
Pour pouvoir suivre les vrais cyclistes amateurs, maigres comme des triques, sur les routes du dimanche qui les conduisent jusque très haut dans la montagne, il faut qu’il s’entraîne tout seul plusieurs fois par semaine.
À sept heures du soir, il a revêtu la tenue idoine, avec les chaussures spéciales qui le font marcher comme sur des œufs, il baisse le rideau métallique du garage et il s’en va souffrir sur les routes des collines.
Il n’a pas besoin de les chercher bien loin. Il monte jusqu'à la place Saint-Sylvestre où s'arrête la ville, et là, tout de suite, il faut qu’il se dresse en danseuse pour gravir le boulevard Jean Behra puis le Chemin du Col de Bast pour parvenir enfin sur la route de Saint Pancrace. Et sur les quatre kilomètres qu’il a parcourus alors, d’entrée de jeu, il s’est arraché les poumons. Ses jambes flageolent. Mais voilà que la nuit tombe, que les étoiles s’allument, qu’il s’est rapproché du ciel et que, dans les minutes qui suivent, comme par enchantement, les forces lui reviennent.
Quand Daniel me raconte ces sorties, je m’émerveille et je tremble pour lui, parce que ces routes sont dangereuses. Elles sont peu fréquentées mais elles sont tortueuses. Les voitures qui s’y rencontrent, à cette heure du soir, sont puissantes. Ce sont celles d’avocats, de chirurgiens, d’anesthésistes, de promoteurs immobiliers, d’oligarques russes, de membres de la Mafia, tous pressés de rejoindre leurs villas avec piscine, pour s'offrir un plongeon dans la piscine, une séance de massage, un whisky et (ou) peut-être un rail de coke. Mais je m’émerveille aussi parce que je connais ces paysages. C'était au début des années 70, je ne conduisais pas une voiture puissante mais une vieille Renault 4, brinquebalante, et ces routes étaient plus désertes encore qu’elles le sont aujourd'hui. Quelle attirance exerçaient-elles sur nous? Quel magnétisme?
Il y avait une heure du soir où nous laissions tout, dans la ville basse, nos études, nos métiers, nos amis, nos partenaires respectifs, pour nous y retrouver ensemble. Pour nous égarer entre les villages déjà éteints: Saint Pancrace, Aspremont, Colomars, La Sirole. Pour arrêter la voiture au milieu des vignes de Bellet et contempler de là-haut les avions qui planaient au-dessus de la mer, avec leurs pilotes occupés à viser au plus juste la piste de l'aéroport dont les balises clignotaient et vers laquelle les dirigeaient les aiguilleurs du ciel dans la tour de contrôle.