Georges rangeait des bandes dessinées et des romans graphiques. On aurait pu le prendre pour un employé de la boutique mais il était juste un ami du patron, et dès les premiers mots échangés Daniel s’est senti en confiance. Il lui a dit son ignorance de l’univers des jeux vidéo et son désir d’être initié, et Georges lui a répondu qu’il n’y avait rien de plus facile. Puis la conversation a dévié. Ils se sont mis à parler de romans de science-fiction, et au fil de la conversation il est apparu que Daniel en avait lu beaucoup. Il était capable de dire dans quel chapitre de Dune tel héros apparaissait pour la première fois, et quand il était tué dans une bataille contre les Harkonnens. Georges a souri de tant d’érudition et il lui a demandé s’il jouait aux échecs. Et c’est ainsi qu’ils sont devenus amis.
Georges, lui non plus, ne s'intéressait pas beaucoup aux jeux vidéos. Outre les romans de Philip K. Dick, son domaine de compétence, c'était la musique.
— Quels genres de musiques?
— Oh, un peu tous les genres. Je suis disquaire chez Harmonia Mundi. Tu connais le magasin?
Daniel n’y était jamais entré et il ne voulait surtout pas lui parler du violon.
Il est allé le retrouver quelques fois dans sa boutique. Il y allait le soir, en sortant du lycée. À cette époque, le disquaire écoutait surtout de l'électro et des musiques de films. Il lui a fait écouter une musique de Vangelis et Daniel a tout de suite reconnu que c'était celle de Blade Runner. Georges lui a parlé aussi de sa copine. Elle s’appelait Victorine et elle était étudiante en philosophie.
— Il faudra que tu la connaisses. Il faudra qu'un soir, tu viennes dîner chez nous. C’est moi qui fait la cuisine.
Cela se passait dans les tout derniers temps où Daniel habitait chez sa mère, dans la rue Kosma. Avant qu’elle lui apprenne qu’elle allait se marier avec le fils Breuer, et que tout à coup il lui vienne à l’esprit que la liaison de sa mère avec le fils Breuer était peut-être ancienne, qu’elle avait peut-être commencé dès avant que son père ne les quitte pour épouser la fille de son patron. Comment était-il resté des années sans rien voir ni rien comprendre de ce qui lui crevait les yeux? Et peu de jours auparavant, il avait été bouleversé d’apprendre la disparition du grand-père de Karim.
On avait retrouvé le corps, un pêcheur l’avait ramené dans ses filets. Et le commissaire de police était venu leur dire qu’il s’agissait d’un meurtre. Avant de se noyer, Bilal avait reçu un coup à l'arrière du crâne, assené par un lourd objet métallique, quelque chose comme la crosse d’un pistolet.
Karim avait basculé dans l’eau froide des cauchemars en même temps que son grand-père basculait dans l’eau du port. Et Daniel ne s’attendait pas à la révélation qui lui serait faite bientôt après. Il flottait entre deux noirceurs, entre deux catastrophes qui devaient changer sa vie.
Daniel n’avait pas encore répondu à l’invitation de Georges. Mais Georges lui avait parlé aussi d’une boîte de nuit où on pouvait écouter un bon orchestre et une chanteuse géniale. C'était La Barque rouge, elle se trouvait sur le port.
— Avec moi, le patron te laissera entrer.
Et c’est ainsi qu’un jour, Daniel lui a rappelé sa promesse et qu’ils se sont accordés sur une date.
Georges lui a donné rendez-vous devant les grilles du jardin Alsace-Lorraine. Daniel se demande pourquoi dans cet endroit plutôt qu’au port où La Barque rouge a son enseigne, quelque part sur le quai des Docks. La soirée est claire et douce comme si le jour ne devait pas finir.
Il est content d’avoir trouvé cette occasion de sortir pour ne plus penser au grand-père de Karim. Des enfants jouent encore sous les grands arbres. Les allées dessinent des courbes compliquées. Le ciel est bleu et rose avec des traînées de gris. Il y a des balancements de palmes, des froissements de buissons. Il se souvient de l'époque où lui aussi jouait dans ce jardin, jusqu'à l’heure tardive où le gardien parcourait les allées en faisant entendre son sifflet pour annoncer qu’il ne tarderait pas à en fermer les grilles. Ses camarades et lui jouaient au ballon et, quand la nuit venait, ils étaient essoufflés, trempés de sueur et ils ne voyaient plus leurs mains, comme s’ils risquaient de les perdre, comme si la bouche ouverte de la nuit avait pu les leur prendre.
Il entend les voix des enfants qui rechignent à partir. Il ne s’impatiente pas. Il ne comprend pas qu’il y ait si peu de circulation sur le boulevard Victor Hugo, que les passants soient si rares et si vite disparus. Il pourrait attendre longtemps encore sans s’impatienter, jusqu’à ce que la nuit l’efface à son tour. Jusqu’à ce qu’il s’en aille tout seul chercher La Barque rouge, là où elle est, au bout du quai des Docks. Puis Georges arrive, sans qu’il l’ait vu venir, et il lui dit:
— Tu sais, la chanteuse ne se produit pas avant onze heures. Nous ne sommes pas pressés.