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mardi 12 décembre 2023

La mercière de Clermont-Ferrand

Normandie, un matin de la fin d'été. Grand soleil et du vent. La maison est largement ouverte sur les prés et, plus loin, sur la mer. Les deux femmes se déplacent d’un étage à l’autre et d’une pièce à l’autre en ramassant du linge sale pour la lessive.
AGATHE: Tu as trouvé un train?
YOLANDE: Oui, celui de 4 heures, je serai à Rouen ce soir. Je dormirai chez maman, elle est prévenue, et demain je rentre à Paris avec Rosette.
AGATHE: Pierre t’attendra?
YOLANDE: Il n’a pas besoin de m’attendre. Je n’ai pas besoin de lui. Nous serons à Clermont mercredi, Rosette et moi, et j’aurai un peu plus de dix jours pour m’organiser avant l’ouverture du magasin.
AGATHE: Tu es sûre de vouloir habiter là-bas? Tu n’y connais personne.
YOLANDE: J’ai besoin de travailler. Et je ne veux pas le faire à Paris, où il y a Pierre, ni à Rouen, où il y a maman.
AGATHE: Tu m’as dit que tu as parlé au téléphone avec la patronne de la mercerie?
YOLANDE: Oui, deux fois, elle est très gentille. Elle se trouve trop âgée, elle voudrait lâcher le pied, et aucune des filles qui travaillent avec elle ne semble en mesure de la remplacer, je veux dire pour la comptabilité et les commandes, ni le souhaiter. Elle veut bien que j’essaie. D’ailleurs, elle restera présente, elle pourra m’aider.
AGATHE: La personne qui t’a recommandée est une amie de Pierre?
YOLANDE: Oui, elle s’appelle Léonie. Nous nous étions vues quelquefois, et Madame Ibari, la patronne du magasin, est sa tante. Léonie savait que je voulais m’installer en province, et comme sa tante cherchait quelqu’un…
AGATHE: Elle savait donc que Pierre te quittait?
YOLANDE: Oui, la plupart de nos amis le savaient aussi. Mais ce n’est pas pour elle qu’il me quitte, si c'est ce que tu imagines. C’est pour une personne que je ne connais pas, et que je ne tiens pas à connaître.
AGATHE: Tu n’as pas l’air d’en vouloir beaucoup à Pierre. Tu n’as pas l’air bien triste.
YOLANDE: J’ai pleuré, d’abord, mais maintenant je ne pleure plus. J’avais vingt-et-un ans quand j’ai rencontré Pierre, il en avait vingt-cinq de plus. Il sortait d’une longue liaison, qui le laissait un peu détruit. Il était séduisant. Je ne lui ai guère laissé sa chance. Trois mois plus tard, j’habitais avec lui dans son appartement de la rue Caulaincourt. Et, deux mois plus tard encore, j’étais enceinte. Il a rencontré sa nouvelle amie à l’université de Louvain, où il donnait un cours une fois par semaine, depuis l’automne. Elle est presque aussi vieille que lui, et elle enseigne la philosophie, elle aussi. J’ai su aussitôt qu’ils étaient intéressés l’un par l’autre. Qu’ils se plaisaient. Ils parlent d’écrire un livre ensemble. Ils sont tombés amoureux. Chacun a trouvé dans l’autre son reflet, son âme sœur. Ils se ressemblent. Pierre me l’a avoué. C’était facile à imaginer. Cela ne se discutait pas. Et d’ailleurs, il compte venir voir Rosette à Clermont-Ferrand aussi souvent qu’il le pourra. Je suis certaine qu’il le fera. Et moi, je crois que j’étais fatigué de la philosophie. J’aimais bien le voir lire, écrire. Mais au fond, ce qu’il lisait et écrivait, et ce dont il discutait des soirées entières avec ses amis, et ce dont il pourra discuter des soirées entières, maintenant, avec cette femme, il me semble que je n’y ai jamais cru.
AGATHE: Il s’agissait d’y croire?
YOLANDE: Je crois que je regardais cela comme un jeu, mais que je n’y ai jamais attaché la moindre importance.


Jérôme, le mari d’Agathe, est revenu de la ville avec leurs deux enfants et des paniers de provisions. On dresse la table devant la façade. On déjeune tous les cinq, en plein soleil et dans le vent. Puis les enfants rentrent jouer dans la maison. Les trois adultes s’attardent autour de la table, dans des poses diverses.
JÉRÔME (à Yolande): Tu es sûre de ne pas vouloir rester ici quelques jours encore? Finalement, nous ne rentrerons au Havre que la semaine prochaine. Cela te ferait du bien.
YOLANDE: Tu es gentil, mais non, c’est le moment du départ. Un jour, j’ai quitté Rouen pour Paris. Maintenant, je quitte Paris pour Clermont-Ferrand. Je ne connais rien à la mercerie, mais cette dame propose de m’apprendre. Sa nièce me dit que c’est une brodeuse de grand talent, et que son magasin est connu dans toute la région.
AGATHE (Un peu alanguie, elle fait signe à Jérôme de lui resservir du vin. Elle sourit à Yolande): Tu as le goût du voyage et de l’aventure.
YOLANDE (avec une moue): Tu te moques, mais c’est vrai. Qu’aurais-je continué de faire, près de Pierre, s’il ne m’avait pas quittée? Je suis sûre qu’il m’a aimée, et peut-être m’aime-t-il encore. Mais je commençais à m’ennuyer à le voir corriger ses copies et préparer ses cours. De plus, je n’aime que moyennement la musique classique. Je préfère les chansons. J’apprendrai à tenir un magasin, et le soir je broderai au point de croix en écoutant la radio. Vous viendrez me voir, et quand nous aurons des vacances, Rosette et moi, vous nous inviterez ici.

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dimanche 10 décembre 2023

Meurtre à Saorge

L’assassinat d’Adrienne Lombard a lieu à la fin du mois d’octobre. Le corps est découvert un matin par Madeleine Orengo qui s’occupe de son ménage et de sa cuisine. Celle-ci appelle aussitôt Julien Lombard, antiquaire à Monaco et le fils de la victime. Elle dit que la vieille dame est morte et que son visage est tuméfié. On l’a frappée. Julien Lombard lui demande de ne toucher à rien, de ressortir de la maison et d’attendre sur un banc, dans le jardin, l’arrivée de la police. Il avertit le commissariat de Sospel et aussitôt après il se met en route pour se rendre sur place.
À son arrivée, on ne le laisse pas entrer. Il faut attendre que le corps soit enlevé et que l’équipe de la police scientifique ait effectué ses relevés. Le commissaire François Charpiot vient le chercher dans le jardin. Il lui demande d’enfiler des protections par-dessus ses chaussures, et de bien vouloir le suivre à l’intérieur.
— Pardon de vous importuner. Je sais que le moment est mal choisi. Mais sans toucher à rien, pouvez-vous regarder attentivement ce qui nous entoure et me dire si vous vous souvenez de quelque chose qui était là, d’ordinaire, et qui aurait disparu? Prenez votre temps.
Le cadavre a été découvert dans le salon. Le contour de son corps dessiné à la craie reste visible sur le sol. Comme la trace d’un fantôme. Julien Lombard n’a pas besoin de beaucoup chercher. Il désigne un coffret posé sur le dessus de la cheminée, et il demande qu’on l’ouvre. Avec ses mains gantées de blanc, le commissaire soulève le couvercle et l’intérieur est vide.
— Il y avait là, déclare Lombard, quelques bijoux et de l’argent. C’est moi qui règle toutes les factures de ma mère, mais celle-ci était rassurée de savoir qu’elle pouvait payer dans l’urgence une ambulance ou un taxi.
— J’imagine que la somme n’était pas bien importante, suggère le commissaire.
— Tout de même. Quelques centaines d’euros.
— Et les bijoux?
— Oui, certains avaient de la valeur. J’en ai la liste à mon bureau. Je pourrai vous en fournir une copie, avec les estimations.
Le vol serait donc le mobile, et il ne resterait plus qu’à trouver le voleur. D’autres observations restreignent encore le champ des recherches. L’autopsie révélera que la mort est intervenue la veille au soir, entre vingt heures et vingt trois heures, après que la victime avait dîné. Sa porte n’a pas été forcée. Un visiteur a sonné chez elle. Elle lui a ouvert, l’a introduit dans son salon, et là, il l’a abattue d’un coup de poing en plein visage. Aucune trace de lutte, aucun désordre. Il fallait donc qu’elle le connaisse.
La maison de Mme Lombard est flanquée d’un beau jardin depuis lequel on a une vue vertigineuse sur la vallée de la Roya. Et, pour s’occuper de ce jardin, il faut un jardinier. Celui-ci est tunisien, il habite Sospel. On ne tarde pas à l’interroger. Il est placé en garde à vue, et bientôt relâché. Il a un alibi solide, une partie de loto dans un café de son village où dix personnes au moins assurent l’avoir vu. Le mystère s’épaissit et pendant le mois qui suit, on ne parle plus de l’affaire.

Edward Zambetti est notre nouvel instituteur. Plutôt jeune, bien bâti, une tignasse châtain toujours en bataille, des lunettes cerclées sur des yeux gris, les pommettes et le nez fortement marqués, il donne une impression de puissance, en même temps qu’il paraît un peu ailleurs. Attentif à certains moments et à d’autres distrait. Il est arrivé au village une semaine avant la rentrée, ce qui lui a laissé le temps d’investir le petit logement que la commune mettait à sa disposition, et d’aller se présenter au maire, Monsieur Sylvain Clérissi, qui est aussi notre boulanger.
Il arrive qu’on voie Sylvain à la mairie mais, quand on veut lui parler, le plus sûr est d’aller le surprendre au petit matin devant son four. Alors, sans cesser de pétrir la pâte et de surveiller la cuisson de son pain, il prend le temps de vous écouter et de vous répondre.
Nul n’assiste à l'entrevue qu'Edward Zambetti a avec lui, mais celle-ci se déroule à l’aube, devant les premières miches croustillantes et parfumées d’un matin de septembre où, au cœur de la montagne, l’été resplendit encore. Il s’avèrera que, malgré la différence d’âge, les deux hommes s’entendent aussitôt. Qu’ils se comprennent. Qu’ils s’apprécient. On ne sait pas trop ce qu’ils se disent, quelle passion commune ils se découvrent, mais le fait est que s’établit entre eux un rapport de confiance. Et au soir du premier jour de classe, c’est à notre tour de nous déclarer ravis.
Notre nouveau maître est gentil. Il nous a surtout interrogés sur les promenades qu’il est possible de faire aux alentours du village, et clairement laissé entendre que les leçons auraient lieu désormais en plein air au moins aussi souvent que devant le tableau noir. Du coup, ma mère s’alarme un peu à cause de ma claudication, qui m’empêche de courir comme je voudrais avec les autres enfants. Je traîne la patte. Il faut dire que les ruelles de notre village, au sol inégal, sont souvent voûtées, tellement étroites et tortueuses qu’il faut, pour y transporter un meuble, une bonbonne de gaz, le moindre sac de pommes de terre, un triporteur Vespa qui passe en pétaradant là où ne passerait pas une voiture. Et cela lui donne un bon prétexte pour aller le trouver et avoir avec lui une longue conversation.
Je me souviens que je jouais alors dans la petite cour, sous le tilleul. Par la fenêtre de la classe qui était restée ouverte, je voyais leurs ombres et j’entendais que déjà ils riaient. Je dois peut-être préciser que ma mère n’avait pas de mari, qu’elle s’intéressait à beaucoup d’hommes, et que beaucoup d’hommes du village s’intéressaient à elle. Dans le cas d’Edward Zambetti, ce fût une chance. Car, dès le samedi suivant, il est venu dîner à la maison. Et, à partir de ce premier dîner chez nous (maman avait préparé un lapin aux olives, et manifestement il s’en est régalé), j’ai connu deux Edward Zambetti: celui qui était notre maître à l’école, et celui qui, en dehors de l’école, était l’ami de maman et dont elle celle-ci ne cessait de me parler, parce que cet homme la rendait folle.
— Tu sais qu’il a été instituteur en Finlande, avant d’arriver ici?” me disait-elle en attachant un tablier dans mon dos, tandis que, debout devant l’évier, j’étais occupé à faire la vaisselle. 
— Tu sais qu’il a enseigné les mathématiques à Zurich, en Suisse? Et c’était à de grands élèves”, m’expliquait-elle encore en me frottant le dos, comme je sortais de la douche. 
Ou encore, en étendant du linge sur notre balcon trop étroit, au sol fait de grosses planches mal équarries qui vous laissaient voir, dans les interstices, le vide immense entre vos pieds: 
— J'ai compris qu’il a des amis professeurs à l’université de Cambridge, en Angleterre, et qu’ils s’écrivent de longues lettres, et qu’il lui arrive de faire des voyages là-bas pour participer à des séminaires, et même pour faire des conférences?
Et c’est ainsi qu’un jour elle m’annonça qu’Edward Zambetti, mon maître d’école, s’intéressait à l’assassinat d’Adrienne Lombard.
— Jusqu’à présent cette affaire ne l’intéressait pas, il n'y prêtait pas attention, mais il a appris (par Sylvain, je crois) que notre curé a pris sa retraite de manière un peu inattendue, et depuis, il me dit que cela fait tout de même une drôle de coïncidence.
— Il n’imagine tout de même pas que notre curé a assassiné la vieille dame? ai-je répondu.
— Certainement pas. Il ne l’a jamais vu, il ne sait rien de lui. Seulement qu’il est vieux et faible, presque aussi vieux et faible que Madame Lombard et que la brave Madeleine qui a trouvé le corps de Madame Lombard jeté par terre, et qui a failli en mourir d’une crise cardiaque. Mais il n’en estime pas moins que cela fait une drôle de coïncidence. Je me demande quel scénario il imagine. Avec cela, il me répète que je ne dois surtout parler à personne de l’intérêt qu’il prend à cette affaire, ni toi non plus.

Et, en effet, je me taisais. Déjà que les autres élèves se moquaient de ce que ma mère fût si copine avec le nouvel instituteur, je n’allais pas en rajouter. Quant à nous, nous observions surtout qu’il avait des carnets qui ne le quittaient jamais. Le matin, en arrivant en classe, il posait son gros carnet à spirale sur un coin du bureau, et de temps à autre, il l’ouvrait et se mettait à écrire, parfois avec un crayon, plus souvent avec un stylo à plume dont l’encre lui tachait les doigts. Et alors, il nous oubliait tout à fait.
Nous l’aimions bien, nous étions des enfants habitués à la liberté, nous avions grandi dans les rues du village, dans les prés alentour où nous avions nos ruches et nos carrés de légumes, et les parents de mes camarades étaient presque tous aussi farfelus que ma mère, si bien que nous le laissions travailler en paix. Puis, au bout d’un moment, il revissait son stylo, le glissait avec son gros carnet dans la poche de son pantalon, et comme pour nous remercier de notre patience, il nous emmenait en promenade.
Nous allions sur les sentiers, nous descendions parfois jusqu’à la Bendola où il retroussait le bas de ses pantalons pour entrer dans l’eau et construire avec nous des barrages faits de blocs de pierre que nous transportions, le dos plié, en balançant les bras pour former une chaîne. Et cela ne l’empêchait pas de nous apprendre beaucoup de choses, des choses étonnantes dont notre ancien maître ne nous avait jamais parlé. Par exemple, la différence entre une proposition grammaticale et une proposition logique.
— Votre ancien maître, Monsieur Vibert, vous a appris à distinguer les propositions grammaticales, disait-il. Il a eu raison. Il a bien fait. Mais savez-vous qu’une seule proposition grammaticale peut contenir plusieurs propositions logiques? Et qu’en fait, quand vous dites que vous êtes d’accord avec une proposition, vous ne voyez pas toujours qu’on vous en fait admettre une autre, ou même plusieurs autres, transportées en cachette par la plus apparente. Et que donc, si vous ne voulez pas vous laisser embobiner, si vous voulez penser par vous-mêmes, développer votre esprit critique, il faut que vous soyez capable de les découvrir là où elles sont, ces fameuses propositions logiques, capables de les extraire l’une après l’autre pour les considérer séparément. 
Les premières fois, nous sommes restés ébahis, mais il a poursuivi:
— Voyons, par exemple, si je vous dis “Le chien de Paul est noir”, nous avons bien là une seule proposition grammaticale, puisque nous avons un seul verbe conjugué, pourtant celle-ci contient plusieurs propositions logiques, à propos de chacune desquelles vous devez décider si elle est vraie ou fausse, si vous êtes d’accord ou pas. Lesquelles?
Et là, bien sûr, parce que maintenant nous étions entraînés, et parce que le jeu était amusant au possible, nous ne manquions pas de répondre:
— Trois, Monsieur.
— Bravo. Mais je veux les entendre.
Primo, que cet animal dont on parle est bien un chien, pas un loup, ni un canard (rires dans la classe).
— Bravo, Bertrand. Ensuite?
Secundo, que ce chien appartient bien à Paul et pas à Jacques.
— Bravo, Norma. Ensuite?
Tertio, que ce chien est bien noir et pas bleu…
— En effet, Joséphine. Je vous félicite. Vous êtes en train de devenir d’excellents détectives.
Et comment, par quel cheminement de la pensée, à partir d’une première intuition plutôt improbable, que lui-même aurait dite tirée par les cheveux, Edward Zambetti réussit-il à éclaircir l’affaire de cette pauvre Madame Lombard, et à démasquer le coupable, c’est ce que je vais essayer de faire entendre, en allant à l’essentiel, mais en essayant néanmoins de ne sauter aucune étape. Car, pendant plusieurs semaines, quand il était seul avec ma mère, sûr de n’être entendu par personne d’autre, ou seulement par moi, il ne fit que répéter:
— Pourquoi ce curé a-t-il pris sa retraite, si vite, du jour au lendemain, sans en avoir averti ses ouailles, sans dire au revoir à personne, comme si cela ne pouvait pas attendre? Lorsque nous aurons répondu à cette question, nous saurons aussi pourquoi la vieille Madame Lombard a été assassinée, et par qui.

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jeudi 7 décembre 2023

Tendres guerriers

Ils sont venus me chercher à la gare. Nous étions à la mi-décembre, il faisait froid, il commençait à neiger, même si la neige fondait presque aussitôt qu’elle touchait le sol. C’était l’après-midi, un rayon de soleil perçait les nuages, pas pour longtemps. Le conducteur s’appelait Igor, il m’a fait signe dans le rétroviseur, il m’a souri en même temps qu’il m’a dit son nom. Rodrigo était assis devant, à côté de lui. Ma place était derrière. J’ai ôté mon chapeau, j’ai poussé ma valise et je suis monté.
Un long voyage en train, assis du côté fenêtre, le paysage défilerait dans ma tête tandis que je dormirais, la nuit suivante, puis pendant d’autres nuits encore, et j’étais maintenant coincé avec ces deux hommes que je ne connaissais pas dans des embouteillages.
— C’est toujours pareil, a bougonné Igor, à n’importe quelle heure du jour, tous les jours de la semaine. Pour pouvoir circuler, il faut attendre le couvre-feu.
Rodrigo se retournait sur son fauteuil. C’était avec lui que j’avais traité. C’était lui qui m’avait recruté. Plus tard je devais comprendre qu'Igor était non seulement son chauffeur mais aussi son meilleur ami et son garde du corps.
— Nous sommes heureux de t’avoir avec nous, que tu aies pu te libérer.
Un savant célèbre, une ancienne légende de la linguistique. On disait que j’avais gardé mon bureau au MIT, ce qui était faux. Mais si j’étais aujourd’hui encore mondialement connu, c’était plutôt pour les prises de positions politiques que je proclamais. Que j'avais proclamées. 
Mon heure de gloire en tant que linguiste était passé depuis longtemps. Mes théories avaient été mises à mal, largement réfutées par de plus jeunes, mais chaque fois que l’alter mondialisme avait besoin d’un porte-parole, d’une caution scientifique, on savait où me trouver. Cette fois, on avait besoin d’enseigner la langue, de manière rapide et efficace. On se demandait comment s’y prendre. Accepterais-je de donner des leçons à des migrants en même temps que je formerais de nouveaux professeurs? Tous n’auraient pas un statut légal. J’avais répondu que oui. Il n’était pas prévu que je reçoive un salaire, l’organisation était pauvre, mais j’avais accepté. Pourvu que les personnes qui me seraient présentées aient réellement envie d’apprendre, qu’elles soient résolues à travailler dur, plusieurs heures par jour, le reste, je ne voulais pas le savoir. Que, dans le même public, il y ait de nouveaux arrivants, ne sachant que quelques mots, et d’autres instruits, capables de devenir très vite des professeurs, j’étais d’accord. Ce serait mieux ainsi. J’accueillerais tout le monde. La méthode, les outils nécessaires pour qu’ils apprennent étaient mon affaire. J’improviserais en fonction du public, mais aussi de quelques idées de base sur lesquelles je méditais et que j’étais curieux de mettre à l’épreuve.
Nous en étions là. Tels étaient les termes du contrat non écrit, noué entre la Brigade et moi, quand je suis arrivé à Nice, alors que nous tâchions de traverser la ville pour gagner le faubourg. Mais nous n’avancions pas. Des drones dans le ciel.
— Je récapitule donc. Tu habites chez nous, dans le faubourg. Nous avons préparé pour toi un petit logement au deuxième étage de la maison. Au rez-de-chaussée, tu verras, il y a un restaurant tenu par des amis, et à l’arrière de ce restaurant, donnant sur une cour, ce qui nous sert de salle de classe.
La nuit tombait. Quand nous roulions, c’était au ralenti. Aux façades des grands magasins, les vitrines de Noël et dans le ciel des drones qui nous surveillaient.
— Ils t’ont repéré, a dit Rodrigo en riant. Mais ils ne feront rien contre toi, ils ne peuvent pas se le permettre, tu es trop célèbre.
Mon arrivée à Nice et ma collaboration avec cette brigade altermondialiste avaient été annoncées de manière quelque peu tapageuse. Elles devaient être perçues comme un événement planétaire. “Le célèbre Antonin Nadal a quitté son confortable bureau de MIT pour le faubourg de Nice.” C’était le but, que la presse en parle, que toutes les télévisions s’en fassent écho, pour que le sort des migrants soit enfin mis au cœur de l’actualité, et qu’on s’intéresse aussi à l’organisation semi-clandestine qui se chargeait de les accueillir.
— Contre toi, ils ne peuvent rien”, répétait Rodrigo, et j’approuvais d’un hochement de tête. “Ils viendront t’interviewer, nous te laissons toute liberté de choisir à qui tu veux répondre, et ce que tu veux répondre.”
Il en faisait un peu trop dans le genre accueillant et flagorneur, et je manquais de sommeil, si bien que je ne répondais plus, brinquebalant à l’arrière du véhicule que conduisait Igor, un modèle déjà ancien.
Je n’étais pas loin de m’endormir, tandis que les drones venaient voler juste devant le pare-brise, qu’ils restaient comme immobiles à quinze centimètres de la vitre, juste devant Igor qui ne se laissait pas impressionner. Il leur faisait des grimaces, il leur tirait la langue. Les drones n’appréciaient pas la plaisanterie, ils frétillaient des ailes, ils s’envolaient ailleurs, puis revenaient.
Mes yeux se sont fermés. Quand je me suis réveillé, les deux hommes fumaient, les vitres ouvertes, il faisait tout à fait nuit, il faisait froid, nous roulions sur une route déserte, la neige sur les côtés et tout au bout, à un rond-point, une petite maison éclairée, c’était le Restaurant des Amis.
— Tu vois, ils ont gardé ouvert, a dit Rodrigo, ils nous attendent.
La table était servie, Lourenço, le patron, a dîné avec nous, nous étions quatre, pas d’autres clients. J’ai bu du vin rouge, puis une jeune femme est venue me chercher pour me conduire à ma chambre. Ils voyaient mon état de fatigue. J’avais du mal à suivre la conversation. Ils voulaient me ménager. Les autres sont restés à table, ils ont continué de manger du bacalhau avec des pommes de terre et boire du vin. On aurait dit une famille. J’ai eu la présence d’esprit de porter moi-même ma valise en montant derrière la jeune femme dont je n’avais pas bien entendu le nom. 
Ma chambre se trouvait au deuxième étage. Propre, faiblement éclairée, reposante. Un compotier avec des mandarines et une bouteille d’eau minérale sur une table ronde en plastique moulé. Une autre petite table, en bois celle-ci, appuyée contre un mur, avec une chaise, une lampe de bureau, une ramette de papier et des crayons. Ils avaient pensé à tout. Le bon parfum des mandarines. Dans un angle de la cuisine, une cabine de douche. J’en ai écarté le rideau et le parfum du savon de Marseille est venu se combiner à celui des mandarines. Ici, il faisait chaud.  J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer un peu de fraîcheur. Le parfum de la nuit d’hiver, le silence de la neige. La jeune femme avait un joli visage, elle souriait en me souhaitant bonne nuit.

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mercredi 29 novembre 2023

Structuralisme

J’ai compris que mon séjour se passerait dans la banlieue. Une voiture m’attendait à la gare. Piotr assis à l’avant, il donnait des ordres au conducteur. Nous parlons en nous regardant dans le rétroviseur. Nous traversons des quartiers anciens, places monumentales que je reconnais pour les avoir vues en photos. Il neige, il se mit à neiger. Les ailes blanches des oiseaux battaient dans le ciel des boulevards. Des nuages noirs emplissent le ciel où flottent des ballons qu’on voit pilotés par des êtres appartenant à plusieurs espèces animales. Échanges de tirs au laser. Plutôt rituels. La nuit vient trop vite. La banlieue, au contraire, apparaît dans un pâle soleil d’hiver. Ma chambre au premier étage ouvre sur une esplanade où s’est installé un cirque. Je découvre, sous ma fenêtre, ses caravanes peintes de couleurs vives. Je respire l’odeur des fauves, je les entends se plaindre dans la nuit, raconter leurs histoires. Occupé la plupart du temps à jouer aux échecs avec des inconnus dans un café où je prends mes repas. Puis, les cours de linguistique que je donne dans une salle des festins équipée d’un tableau noir. Mes étudiants gardent la tête baissée sur les cahiers où ils écrivent. Je ne connais pas leurs noms, ni le son de leurs voix. Je ne suis pas certain de leur compréhension. Ils repartent en tramway. Ils regagnent les écoles où ils enseignent à lire à des enfants. Certains, arrivés au port, s’embarquent pour leurs lointains pays. De celui qui était le plus timide mais aussi le plus studieux, nous apprendrons qu’il a participé aux émeutes qui ont entraîné la chute de l’ancien président, et qu’il occupe un poste important auprès de celui qui l’a remplacé.


mardi 28 novembre 2023

Les émeutiers

1.
Réveillé, la nuit dernière encore, par des bruits d'émeutes. Ils correspondent à des rêves. Je veux dire que je rêve d’émeutes et que j’entends les bruits de ces émeutes, les fracas à peine assourdis. Il se peut que ce soient mes rêves qui me les fassent entendre, mais il se peut aussi que ce soient des bruits que j’entends durant mon sommeil qui me fassent rêver.

Dans la journée, le plus souvent, je n’y pense pas, mais il m’arrive aussi, en me promenant dans les rues voisines, d’en repérer de possibles traces. Des éclats de verre, des boulons, des manches de pioches, des barres de fer, des éléments de carrosseries incendiées. Des véhicules blindés. Je découvre tel vestige repoussé sur le bord du trottoir, et je m’arrête pour mieux le regarder. Quand je lève les yeux, je croise le regard d’un autre passant qui s’est arrêté, lui aussi, devant la même découverte, et qui semble intrigué. Mais nos lèvres restent serrées et, bien vite, nous détournons la tête, nous reprenons notre chemin, chacun de son côté.

Une fois ou deux, ce furent même des traces de sang. Des flaques balayées. J’aurais dû noter le lieu et la date, mais je ne l’ai pas fait.

L’autre hypothèse serait que ces fracas nocturnes résonnent dans des films. Toutes les nuits, certains habitants du quartier regardent des films, avec une préférence marquée pour ceux les plus violents, et maintenant que les nuits sont douces (on entend le rossignol, la pluie et le vent dans les feuillages des arbres), il arrive tout naturellement qu’ils laissent leurs fenêtres ouvertes.

En fait d’émeutes, il peut s’agir d'échos de véritables guerres que se livrent les peuples de continents entiers, les uns contre les autres, voire de planètes séparées dans l’espace par des centaines d’années-lumière, et qui se rencontrent et s’affrontent dans la nuit, en laissant tomber sur notre terre les débris infâmes de leurs combats. Pourquoi leurs habitants éprouvent-ils le besoin de se faire la guerre? C’est quelque chose que je ne m’explique pas. Et d’ailleurs, n’est-il pas étonnant que le bruit de ces guerres ne se fasse entendre que la nuit?

La troisième hypothèse, la plus probable hélas, serait que ces émeutes ont bien lieu dans nos villes. Mais, dans ce cas, pourquoi n’en est-il pas question, au matin, à la radio ou dans les journaux? Je crains de devoir admettre que ces émeutes ont lieu, et je crains davantage encore que les hommes de la police et de l’armée, qui essuient ces combats, ne soient tenus d’en garder le secret.

Il faut, nuit après nuit, qu’ils vainquent les émeutiers mais aussi qu’avant le jour ils débarrassent les rues des traces de ces combats. Ma crainte terrible, mon angoisse (appelons un chat un chat) est que l’accomplissement de cette double tâche, se battre, affronter des démons, puis faire le ménage pour que, au point du jour, il n’en reste aucune trace, je crains que cela ne les épuise.

Cette mission qu’ils ont de nous protéger durant notre sommeil, on ne sait contre qui — car, dans mes rêves, j’entends les cris des émeutiers, leurs rires, les sarcasmes, les insultes lancées par-dessus les barricades, entre deux jets de grenades ou de cocktails Molotov, des boulons et des écrous énormes projetés avec des lance-pierres — je songe à leur fatigue et au poids du secret qu’ils portent — peuvent-ils, à tout le moins, se confier à leurs familles, quand ils rentrent chez eux, le matin, alors que leurs enfants se préparent à aller à l’école, avant qu’ils n’aillent, les malheureux, se jeter sur leurs lits, les bras en croix, sans avoir pris le temps (sans avoir trouvé la force) d’ôter leurs uniformes? Et j’ignore si les protagonistes de ces attaques sont seulement des voyous de chez nous, qui vivent le reste du temps sous les arches des ponts, dans des hangars abandonnés, dans des caves, ou s’ils reçoivent le renfort, nuit après nuit, de guerriers accourus d’autres planètes, en soucoupes volantes. Je veux dire, pensez-vous que l’empire soit réellement menacé? Pour cette fois, je me contenterai de poser la question.

2.
Reprenons. Je me suis reposé et je me sens capable de poser de nouveau la question, de la considérer comme on dit, “à nouveaux frais”. Allons!

Les personnes raisonnables ne sortent pas la nuit, mais cela ne signifie pas que les rues seraient désertes pendant les heures du couvre-feu. Au contraire, elles sont hantées par des bandes de pillards. Depuis que les journaux en parlent, certaines personnes parmi celles que je fréquente semblent trouver une sorte de poésie romantique aux violences commises, voire des justifications politiques et morales. Autant le dire, ce n’est pas mon cas.

L’idée de ces scènes de combats qui ont lieu sur nos places, dans nos rues, m’empêche de dormir. Je les trouve inacceptables, et je n’imagine pas que la police et l’armée puissent y répondre autrement que par des violences plus implacables encore. Comment peut-on dormir et rêver en sachant ce qui se passe dans nos rues, la nuit, dans différents quartiers de la ville, ou plutôt en tâchant de s’en faire une idée, en fonction des bruits que l’on entend et parfois de certains rougeoiements dans le ciel? Car si, aujourd’hui enfin, la radio et la presse ne font plus mystère de ces événements, les informations qu’elles fournissent restent des plus succinctes. Allusives.

3.
On entend, on lit, et ensuite on se dit, Ai-je bien entendu? Sur quelle page de quel journal ai-je pu lire cet entrefilet que j’aurais dû découper, ou qui donc m’a parlé (ou a parlé devant moi) de ce que lui-même avait vu, ou de ce qu’il avait entendu dire, qu’une autre personne lui avait rapporté? Car les semaines passent et nous n’avons pas de chiffres, ni aucune image.

Il semble que le mot d’ordre selon lequel toute trace doit être effacée avant le matin, soit toujours appliqué avec la même rigueur, mis à part que ce seraient les pompiers désormais qui feraient ce travail, en y employant des moyens qu’on imagine considérables. Et surtout, il n’est jamais question d’aucune arrestation et, par suite, d'aucune comparution devant les tribunaux, d’aucune décision de justice.

On voudrait savoir qui sont les voyous. Pour cela, il faudrait en attraper un et l’interroger. Comme on attrape et on étudie des phalènes. À la loupe. Il est probable que nos papillons de nuit (j’ai employé un déterminant possessif, vous avez remarqué?) bien souvent se brûlent les ailes aux incendies allumés par eux ou par la police, mais est-il possible que la police n’en attrape jamais un et le démasque? Nous saurions ainsi qui ils sont, d’où ils viennent, nous connaîtrions enfin leurs motivations. Si bien qu’il a fallu, la nuit dernière, que je sorte et que j’aille à leur rencontre. Plutôt que rester éveillé dans mon lit, cela ne valait-il pas mieux? Je vous pose la question.

4.
J’avais décidé de ne pas aller très loin, de faire le tour seulement de deux ou trois pâtés de maison, mais cela n’a pas suffi. Je n’ai rencontré personne, de lourds fracas se sont fait entendre mais ils paraissaient lointains. Il pouvait s’agir aussi bien de ceux produits, sur de vastes chantiers, par des engins de creusement et de levage qui sont comme des monstres. Et personne ne m’a vu.

Je suis rentré au bout d’une heure peut-être comme font les chats, mon lit était défait, je me suis recouché et cette fois j’ai dormi, mieux que je ne l’avais fait depuis bien longtemps. Si bien qu’en m’endormant, j’ai su que je ressortirais la nuit suivante pour aller plus loin encore, et ainsi sans doute, nuit après nuit, pour marcher chaque fois plus longtemps, poursuivre toujours plus loin mes explorations.

Ô je n’en suis pas vraiment malheureux, mais depuis cette première nuit que j’ai joué les vagabonds, que je me suis déguisé en voyou, bravant le couvre-feu, je ne me reconnais pas. Mon pas est devenu plus souple, mon dos se voûte, mes yeux s’habituent à la nuit, mes bras, mes mains se couvrent d’un pelage épais et semblent capables d’attraper plus loin, plus vite, mes moustaches s’allongent, et voici que mes oreilles elles-mêmes, à présent, se couvrent de poils et se terminent en pointe.

lundi 27 novembre 2023

Rêve de la cellule du PCF

Il fait nuit, la campagne a été inondée par les pluies. Sur une butte, une petite maison cubique aux fenêtres éclairées. Je gravis la butte, la pluie recommence à tomber, et je pénètre dans la maison. Une réunion du PCF s’y tient. Elle a commencé. Je m’installe dans un coin et j’écoute les propos qui s’échangent. C’est un petit homme qui les anime. Il se tient debout devant les autres qui sont assis, comme à l’école. Il ne parle pas de politique, je ne comprends pas de quoi il est question. Le petit homme ne s’adresse pas à moi, il m’ignore. mais sans que mon nom soit jamais prononcé, c’est de moi qu’il s’agit. Le petit homme plaisante, mais ses propos tendent tous à monter les autres contre moi. Je comprends que je vais me trouver bientôt exclu de cette cellule dont je suis le membre le plus ancien et le plus vieux, pas forcément le plus actif. Je me dis alors que j’en ai assez entendu, et je me lève pour partir. Personne ne semble s’en soucier. Mais lorsque je parviens à la porte, derrière eux, je me retourne et je vois que le petit homme glisse en riant un mot plus perfide encore que les autres, dirigé contre moi. Alors, je prends la parole, par-dessus les têtes de tout le groupe, et je lui dis: “N’as-tu pas honte de parler ainsi? Qu’as-tu à me reprocher? Si tu as un reproche à me faire, adresse-toi à moi, les yeux dans les yeux. Tu montes les autres contre moi, sans me nommer. Tu te comportes comme un imbécile. C’est toi qui n’as pas ta place ici. Tu irais mieux chez les trotskystes, qui sont les spécialistes du mensonge. Tu n’es pas un vrai communiste. Un vrai communiste est franc et sincère. Tu n’es ni franc ni sincère. Tu vois, j’allais partir pour ne plus revenir. Mais maintenant, c’est décidé, je reviendrai la semaine prochaine et toutes les autres semaines encore. Tu ne m’excluras pas de cette maison qui est la mienne. Maintenant, il est tard et je vais m’en aller, parce que je suis fatigué. Mais crois bien que vous me reverrez la semaine prochaine.” Et tandis que je m’adresse au petit homme qui reste bouche bée, je sens que la plupart des autres se sont retournés en ma faveur. J’entends qu’ils murmurent: “Il a raison!” Alors, j’ajoute: “Mais bon, les eaux sont encore montées. Je suis vieux et, dans toute cette obscurité, j’ai peur de tomber et de me noyer.” Et à ces mots, tout à coup, deux camarades se lèvent et disent: “Mais oui, attends-nous! Nous avons ici notre barque. Nous allons te raccompagner.”

Je conclus ce récit en déclarant à mon psychanalyste que ce rêve m’a paru très beau, qu’il m’a apporté beaucoup de bonheur. Celui-ci me sourit en retour et me demande de dire ce que j’ai à l’esprit, que je puisse associer à ce rêve. Alors je souris aussi, et sans réfléchir, je lui réponds que cela n’a sans doute aucun rapport mais que, lorsque j’étais très jeune, je lisais un petit livre de Louis Althusser intitulé Lénine et la philosophie. Et qu’au tout début de ce livre, l’auteur racontait que Lénine avait passé une partie de son exil à Capri, et que là-bas il s’était lié d’amitié avec les pêcheurs. Il ajoutait que les pêcheurs aimaient son rire, à quoi il reconnaissaient qu’il était bien “de leur race et de leur camp”. Et soudain, en disant ces derniers mots, ma voix se met à trembler et je pleure.

 (Mardi 6 juin 2023)

vendredi 24 novembre 2023

Les justes

J’ai joué aux échecs chaque samedi après-midi, dans un bistrot de banlieue, avec un ami toujours le même. Il prenait l’autobus au cœur de la ville et j’attendais son arrivée derrière la vitre du café en disposant les pièces. Je ne me souviens pas de quoi se nourrissaient nos conversations pendant ces parties interminables, seulement du bruit des camions qui passaient sur la route. Le soleil nous brûlait la joue. Un poste de télévision était installé derrière le comptoir, parmi les bouteilles d’apéritifs, où passaient en continu des clips de chansons. Les buveurs levaient des regards absents au-dessus de leurs verres pour suivre, dans la fumée des cigarettes, les déhanchements en couleurs criardes d’une chanteuse que le bruit de la circulation rendait presque muette.

Il neigeait

La nuit, la fenêtre éclairée au dernier étage de l’immeuble qui s’élevait de l’autre côté de la cour paraissait suspendue dans le ciel. D’où je me tenais, je ne voyais qu’un plafond. Selon mon humeur, il m’arrivait d’imaginer dans ce décor des scènes d’amour ou d’étude. Puis la révolte éclata. Elle fit des centaines de victimes dans les rues étroites de la vieille ville, alentour du palais, et j’appris par les journaux que la fenêtre éclairée en figurait le centre.

Ce logement était celui d’un jeune professeur de philosophie venu d’ailleurs. Les réunions avaient lieu dans la pièce éclairée qui lui servait tout à la fois de chambre et de bureau. On racontait qu’il offrait du thé et des cigarettes à ses hôtes. Que, parfois, pour des raisons de sécurité, le groupe préférait se partager le lit et l’unique fauteuil dans l’atmosphère empuantie par le tabac, jusqu’au matin.

Une jeune femme fut arrêtée, porteuse d’une bombe. Elle avait été l’élève du philosophe et sa maîtresse. Je n’étais qu’un magister de l’école publique et, quand j’avais préparé ma classe du lendemain, que ma femme et mes enfants dormaient, que tout était éteint et silencieux chez moi, et même quand il neigeait, quitte à m’emmitoufler dans quantité de chandails et de cache-nez et me coiffer d’un bonnet ridicule, je sortais fumer une pipe sur mon balcon.

La prudence et la fatigue, presque un dégoût, m’avaient empêché de me mêler à la révolte, mais je songeais au philosophe. Son portrait et celui de la porteuse de bombes furent publiés dans les journaux. C’étaient des photos déjà anciennes. Elles montraient un jeune homme et une jeune fille dont on aurait pu croire qu’ils étaient frère et sœur, des êtres à peine sortis des forêts imaginaires de l’enfance, d’une légèreté, d’une transparence presque irréelles.

Comme pour me rendre le personnage du philosophe plus proche encore, le hasard voulut que je me souvienne d’une étude concernant Guillaume d’Ockham qui était parue, signée de lui, quelques semaines auparavant, dans une très savante revue de l’université. Son nom m’était alors inconnu mais, pour le plaisir ou par défi, j’en avais annoté le texte difficile au crayon rouge.

jeudi 23 novembre 2023

Des armes, des algues

Il effectue la dernière partie de son voyage assis sur des rouleaux de fil de fer, à l’arrière d’une camionnette, sous une bâche délavée. Il n’est guère plus de midi, c’est le mois le plus chaud de l’année. Aux cahots de la route, il dodeline du buste et de la tête. Puis la voiture s’arrête, le conducteur en descend et vient le réveiller. Il annonce: “Kilomètre 32”. Le voyageur remercie, il descend à son tour en clignant des yeux. La camionnette repart. Il reste seul au milieu de la route, le sac marin à ses pieds.

Il sonne à la grille, un chien accourt et se jette contre la grille en aboyant. Un homme apparaît, grand, en slip de bain et tricot de tennis, la peau brunie par le soleil. Il sourit. Il écarte le chien pour ouvrir la grille et invite le voyageur à entrer. Il l’embrasse. Il dit: “Je suis heureux de te revoir, Madeleine aussi sera contente.”

Une petite gare désaffectée (le train passait donc si près de la mer). Pas d’électricité, on y dîne aux bougies, sur une véranda qui domine la plage. En rade, un sous-marin. Il vient de Chine. À l’heure du dîner, on distingue un bruit de rames, cinq marins tirent leur chaloupe au sec et montent les rejoindre. Ils prennent place sur la véranda comme de vieux habitués. Ils se tiennent debout, à distance respectueuse de la table, mais n’en acceptent pas moins les verres de vin rouge et les fruits qu’on leur offre.

Le voyageur est surpris d’entendre ses amis parler leur langue. Puis, quand les marins repartent, c’est tard dans la nuit, ils sont un peu ivres et se bousculent en riant. L’un, qui fredonne à l’écart, s’arrête pour uriner.

Un trafic d’armes, ses amis le lui avouent, il s’agit bien d’un trafic d’armes, de venir en aide aux factions révolutionnaires, à ceux qui luttent, dans de lointains pays, pour leur indépendance. Ils ne doutent pas de sa loyauté, jamais ils n’ont songé à se cacher de lui, mais il faut encore qu’il les entende. Et quand son compagnon trop las se renverse sur son fauteuil d’osier, qu’il semble prêt à renoncer, c’est Madeleine qui s’appuie des deux coudes sur la table. Elle dit: "Écoute!" et trouve d’autres arguments.

Dans les jours qui suivent, le voyageur s’adresse aux marins eux-mêmes. Questions précises concernant la vie quotidienne des travailleurs engagés dans le vaste mouvement de la révolution culturelle. Réponses argumentées, avec des dates et des chiffres. Et ses amis traduisent, toujours après dîner, sur la véranda, à la clarté vacillante des bougies.

On boit du vin rouge, sa lueur dans les verres. Madeleine frissonne, blottie dans son fauteuil, son compagnon se lève, il disparaît dans la maison puis en ressort avec un châle. Discussions animées, violentes parfois, interminables. Les hôtes ne font plus que traduire.

Une nuit enfin, le voyageur repart avec le petit groupe des marins. Il se tient debout dans la chaloupe, tourné vers la maison, la véranda éteinte. Clair de lune sur une mer d’huile. Puis, au matin, quand ses amis se réveillent et repoussent les volets de leur chambre, le sous-marin est parti. Il file dans les profondeurs de la mer visqueuse où le caressent les algues.

> Une première version de ce texte était parue, en 1978, dans l'éphémère revue des éditions de Minuit que dirigeait alors le tout jeune Mathieu Lindon.

Vers la fin de la nuit

Vers la fin de la nuit, nous descendons à pied dans un quartier ancien. Nous sommes vêtus de pyjamas, les rues sont désertes. Ma femme me montre un square où nous pourrions nous étendre. Nous en passons la grille. L’obscurité nous accueille sous les branches, mais au-dessus le jour se lève et nous risquerions d’être surpris. Au sommet du square, le dominant de très haut, une cité HLM.

Nous sommes éblouis par la blancheur des constructions. Au pied de la muraille de la ville fantôme, nous découvrons un terrain vague où des enfants disputent un match de football. Ils ne jouent pas sur une pelouse mais dans la terre, une cuvette que leurs jeux ont creusée assez profond et sur le bord de laquelle nous nous tenons debout, l’un près de l’autre comme sur les gradins d’un stade.

Les deux équipes sont de onze joueurs chacune, le terrain présente les dimensions réglementaires et le match est arbitré par d’autres enfants attentifs et précis, qui usent de sifflets. Pas une parole échangée, pas l’ombre d’une contestation, seulement le bruit des respirations, des glissades dans la poussière et la violence des coups de pied.

Garçons aux pauvres tenues, les cheveux coupés ras, ils sont maigres. Algériens ressemblant aux Parisiens de leurs âges photographiés par Doisneau et Boubat dans les années 50, à l’Antoine Doinel des Quatre Cents Coups. Ils jouent avec sérieux, le visage grave, ils y mettent une force et une vélocité qui les épuisent. Le bruit de leurs souffles, les tricots de corps blancs salis par la poussière et la sueur. Dressés l’un près de l’autre, nous sommes les seuls spectateurs de leurs prouesses. Ils ne se soucient pas d’être vus, ignorent notre présence, leur beauté nous émeut. Puis au loin, vers le fond du décor, s’éclaire la perspective d’une rue. C’est le matin.

Nous empruntons la rue en pente et qui tourne comme une rue de Montmartre. Des deux côtés s’ouvrent des magasins. Sur les trottoirs, des portants couverts de vêtements à bon marché. Des passants nombreux, d’une gaieté souriante, pleine de gentillesse et de charme. Nous comprenons que cette rue est un décor construit en vue du tournage d’un film d’Alain Resnais, encore que le célèbre metteur en scène ne se montre pas, il est trop tôt, et que nous ne voyions ni rails ni caméra, ni aucun matériel cinématographique. Que les passants sont des acteurs.

La rue descend. D’un banc public à l’autre, les figurants se font plus rares. Sans que rien ne l’indique, nous sortons du décor. Dans un tournant, une dernière boutique. Elle est fermée. En appuyant nos fronts contre la vitre, nous pouvons voir l’intérieur. Un magasin de couture. Étroit. Au centre, des mannequins que l’on n’a pas fini d’habiller mais dont les pièces de vêtements qu’ils portent, sans luxe et presque toutes noires, nous paraissent d’un chic très sûr. Autour, des portraits découpés dans du contreplaqué et peints en noir sont accrochés à des cintres, eux-mêmes suspendus à des tringles.

Ma femme reconnaît et nomme les quatre frères Marx exposés au plus près de la vitre. À l’arrière-plan l’autre Marx – Karl, qui est gros et barbu – tout à côté de Freud, de Fred Astaire et de Chaplin. Et, comme nous nous réjouissons de pouvoir identifier tour à tour chacun de ces personnages, un rayon de soleil frappe la vitre. Une tache de vert irisé de bleu.

mercredi 22 novembre 2023

Bendejun

1. 
Bendejun a occupé une place importante dans la vie de notre famille. En 1965, mes parents ont acheté un morceau de terrain. Nous l’avons défriché puis ils y ont fait construire ce qui n’était qu’un cabanon en dur. Dès le début du printemps, nous montions y passer les fins de semaines. Quelques terrasses caillouteuses, un pays d’olives et de tomates dominé par les plumes hautes et nonchalantes des cyprès.

Quand nous revenions à Nice le dimanche soir, les rues étaient désertes. L’ennui, la vague nausée que je ressentais en voiture et que ne faisait qu’aggraver le parfum des fleurs coupées, ou quelquefois du thym et de la menthe que ma grand-mère maternelle avait pris soin de rapporter des collines, posés sur ses genoux. La lumière était bleue, d’une transparence à vous crever le cœur, comme le plumage d’un oiseau. Nous traversions des quartiers de H.L.M., descendions des boulevards rectilignes, et tout, à ce moment, me paraissait abouti, connu et justifié, ce qui n’empêchait pas un début de migraine.

2.
La campagne au printemps prenait des allures désordonnées, vaguement impudiques. C’est à Bendejun, au tout début des années 70, que j’ai lu pour la première fois, de Francis Ponge, Nioques de l’Avant-Printemps et surtout L’opinion changée quant aux fleurs, dans deux numéros de L’Éphémère.

L’idée de chantier m’était familière depuis la fin des années 50. Mon père avait alors quitté son emploi chez Renault pour devenir comptable dans une entreprise d’électricité où son frère Pascal l’avait précédé et où celui-ci occupait un poste de contremaître.

La construction du cabanon en dur fut rendue possible grâce à l’aide d’un petit peuple de maçons, de plombiers, d’électriciens et de peintres, qui étaient des amis de mon père et surtout de mon oncle Pascal. Ils travaillaient à ce chantier en dehors des heures qu’ils devaient à leurs patrons, souvent le samedi et le dimanche. La plupart étaient originaires d’Afrique du nord, ainsi que nous, et ils portaient des noms italiens, ce qui nous les faisaient regarder un peu comme des frères.

À midi, ma mère préparait de grosses marmites de spaghettis que nous mangions ensemble sur la terrasse. Puis, mon oncle Pascal a acheté un morceau de terrain, lui aussi, à deux pas de chez nous, et il y a construit, avec l’aide de ses camarades, une maison bien plus vaste et confortable que la nôtre. À Bendejun, les deux frères avaient réussi à reproduire, pour un temps, le paradis qu’ils avaient connu puis perdu aux Bains Romains, de l’autre côté de la mer.

Tout, dans notre maison de Bendejun, était objet de récupération, des fenêtres aux tasses à café, en passant par le lavabo de la salle de bains, le réfrigérateur, le poste de télévision, le buffet et les chaises. Rapporté de notre appartement niçois après déjà un long usage, trouvé sur des chantiers ou acheté à bas prix dans des hangars à brocante. Une maison construite et meublée de bric et de broc, qui demeurait au fil des années une œuvre ouverte. Chaque objet y paraissait tout à la fois insuffisant et superflu, inadapté à sa place. Mais mes parents n’en souffraient pas. C’était leur fierté d’avoir réalisé ce rêve, une caravane immobile, une arche de Noé, avec si peu d’argent.

Beaucoup de petites habitations construites sur cette commune illustraient la même culture du cabanon, différente de celle de la villa en ce qu’elle ne connotait aucune idée de luxe. Dans la culture populaire des villes méditerranéennes, le cabanon se comprenait plutôt comme un accessoire du jardin. Il servait à abriter un four à gaz (bouteilles de Butagaz que nous allions chercher à l’épicerie du village et que nous rapportions à pied, ou, plus tard, quand le chemin fût rendu carrossable, dans le coffre de la voiture, avec la crainte qu’elles n’explosent), des lits ou quelquefois de simples matelas que nous déroulions le soir venu et disposions à même le sol. Il permettait de mieux profiter du jardin, d’y passer plus de temps, de ne point craindre l’orage. Mais l’on pouvait aussi bien s’en passer, se contenter d’un toit de tôle ondulée ou de canisses appuyé contre le mur d’une restanque, ou encore, se balançant entre deux arbres, d’un hamac pour la sieste.

Ainsi, dans les premiers temps, nous arrivions chargés d’une table et de chaises pliantes, d’une marmite de spaghettis ou d’une daube gardée au chaud dans une Cocotte minute, des cocas préparées par Thérèse, ma grand-mère maternelle, qu’elle transportait dans des plats enveloppés de torchons blancs noués aux quatre coins, d’une bouteille de vin, sans oublier les verres et les glaçons conservés en l’état dans une bouteille Thermos.

Sur notre terrain, en contrebas du chemin carrossable, un vieux cerisier avait du mal à se tenir debout. Thérèse, qui était pourtant lourde, y grimpait chaque printemps assez haut pour en cueillir les fruits. (Plus jeune, elle avait tiré les cartes et fait tourner les tables.)

Quant à mes parents, cela aurait pu demeurer comme l’ouvrage de leur vie. Le cabanon et le jardin étaient à leur image, mais ils ont convenu d’y renoncer, en 1981. Ils ont vendu. Je n’ai jamais su pourquoi. Bendejun fut ainsi une aventure qui eut un début et une fin, comme ces phalanstères fouriéristes installés en Amérique du sud par des anarchistes italiens, à propos desquels je me propose depuis toujours de m’instruire, doutant s’ils ont bien existé, si ce n’est pas un mythe, un rêve jamais réalisé auquel j’aurais fini par croire.