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mercredi 31 janvier 2024

La faute d’Alexandre Loujine

Au haut de l’avenue Borriglione, le tramway tourne dans la rue Puget en direction du boulevard Gorbella. Il croise auparavant la rue des Boers. Des maisons basses précédées de jardins. Des arbres qui débordent des grilles. Des fleurs et leurs oiseaux. Aucun commerce. Cette zone intermédiaire a un air de faubourg. C’est là que j’habitais.
La plupart de mes journées se passaient à la bibliothèque du boulevard Dubouchage où j’occupais un emploi subalterne; et chaque soir je prenais le tramway pour rentrer chez moi. Mon existence, durant bien des années, s’est résumée à cela. Je me souviens d’avoir fréquenté un cercle d’ornithologie dont l’activité principale consistait à observer les oiseaux gîtant à l’embouchure du Var, dans les roseaux. Puis, une autre surveillance m’avait requis, celle d’Alexandre Loujine.
Celui-ci avait été nommé conseiller culturel au consulat de Russie, et deux ou trois après-midi par semaine, il se mêlait au public de notre salle de lecture. Je voyais les ouvrages qu’il consultait. Il se documentait sur la communauté russe qui s’était formée à Nice au dix-neuvième siècle, qui y était demeurée après la révolution bolchévique de 1917 et à laquelle ma propre famille avait appartenu. J’avais en tête le but poursuivi par son administration, qui avait été annoncé par les autorités de Moscou et dont la presse locale et nationale s’était faite écho: celui d’obtenir de la justice française qu’elle accorde à la fédération de Russie le droit de propriété sur la cathédrale Saint-Nicolas située à proximité du boulevard Tzarévitch — ce qui reviendrait à en déposséder l’association cultuelle locale, qui l’avait administrée, protégée et animée religieusement, dans la plus pure tradition orthodoxe, pendant toute la période où l’ancien empire était aux mains des communistes. Et ce but, bien sûr, je le réprouvais. Pour autant, l’idée d’espionner Alexandre Loujine était absurde. D’abord parce qu’elle supposait qu’il y eût, dans la vie du personnage, un secret assez honteux pour le perdre de réputation. Ensuite, parce que Loujine occupait, dans l’administration consulaire, un poste aussi peu important que le mien à la bibliothèque municipale, et que par conséquent la fédération de Russie n’aurait eu aucun mal à se passer de lui pour venir à bout de son projet, si tant est que j’aurais réussi à le confondre. Enfin, parce que la cathédrale Saint-Nicolas, en changeant de patrie symbolique — c’est-à-dire en quittant l'archevêché des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale du Patriarcat œcuménique de Constantinople, pour entrer dans le diocèse orthodoxe russe de Chersonèse du Patriarcat de Moscou et de toute la Russie — ne perdrait sans doute rien de son charme ni de ses fonctions sacerdotales. Et, d’ailleurs, si moi-même je la fréquentais encore, ce n’était jamais qu’en me tenant au dernier rang des fidèles, près de la porte, pour assister aux offices trois ou quatre fois dans l’année, moins par attachement aux rites religieux que pour le plaisir d’entendre parler la langue que j’avais apprise auprès des miens, lorsque j’étais enfant.
Hélas, j’avais rompu presque toute relation avec les autres, si bien que je ne m’ouvris à quiconque de la sombre hostilité que m’inspirait le personnage. Si j’avais eu la bonne idée d’en parler à la patronne de la pizzeria de l’avenue Cyrille Besset où je passe du temps le samedi soir, point de doute que celle-ci aurait ri de moi et qu’elle m’aurait ainsi évité de m’enfoncer dans mon délire. Mais non, je me suis mis à espionner Alexandre Loujine par simple curiosité d’abord, parce que l’occasion se présentait de le faire, mais aussi parce que ma vie était vide, et parce qu’Alexandre Loujine me paraissait aussi riche et brillant que j’étais pauvre et effacé.


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mardi 12 décembre 2023

La mercière de Clermont-Ferrand

Normandie, un matin de la fin d'été. Grand soleil et du vent. La maison est largement ouverte sur les prés et, plus loin, sur la mer. Les deux femmes se déplacent d’un étage à l’autre et d’une pièce à l’autre en ramassant du linge sale pour la lessive.
AGATHE: Tu as trouvé un train?
YOLANDE: Oui, celui de 4 heures, je serai à Rouen ce soir. Je dormirai chez maman, elle est prévenue, et demain je rentre à Paris avec Rosette.
AGATHE: Pierre t’attendra?
YOLANDE: Il n’a pas besoin de m’attendre. Je n’ai pas besoin de lui. Nous serons à Clermont mercredi, Rosette et moi, et j’aurai un peu plus de dix jours pour m’organiser avant l’ouverture du magasin.
AGATHE: Tu es sûre de vouloir habiter là-bas? Tu n’y connais personne.
YOLANDE: J’ai besoin de travailler. Et je ne veux pas le faire à Paris, où il y a Pierre, ni à Rouen, où il y a maman.
AGATHE: Tu m’as dit que tu as parlé au téléphone avec la patronne de la mercerie?
YOLANDE: Oui, deux fois, elle est très gentille. Elle se trouve trop âgée, elle voudrait lâcher le pied, et aucune des filles qui travaillent avec elle ne semble en mesure de la remplacer, je veux dire pour la comptabilité et les commandes, ni le souhaiter. Elle veut bien que j’essaie. D’ailleurs, elle restera présente, elle pourra m’aider.
AGATHE: La personne qui t’a recommandée est une amie de Pierre?
YOLANDE: Oui, elle s’appelle Léonie. Nous nous étions vues quelquefois, et Madame Ibari, la patronne du magasin, est sa tante. Léonie savait que je voulais m’installer en province, et comme sa tante cherchait quelqu’un…
AGATHE: Elle savait donc que Pierre te quittait?
YOLANDE: Oui, la plupart de nos amis le savaient aussi. Mais ce n’est pas pour elle qu’il me quitte, si c'est ce que tu imagines. C’est pour une personne que je ne connais pas, et que je ne tiens pas à connaître.
AGATHE: Tu n’as pas l’air d’en vouloir beaucoup à Pierre. Tu n’as pas l’air bien triste.
YOLANDE: J’ai pleuré, d’abord, mais maintenant je ne pleure plus. J’avais vingt-et-un ans quand j’ai rencontré Pierre, il en avait vingt-cinq de plus. Il sortait d’une longue liaison, qui le laissait un peu détruit. Il était séduisant. Je ne lui ai guère laissé sa chance. Trois mois plus tard, j’habitais avec lui dans son appartement de la rue Caulaincourt. Et, deux mois plus tard encore, j’étais enceinte. Il a rencontré sa nouvelle amie à l’université de Louvain, où il donnait un cours une fois par semaine, depuis l’automne. Elle est presque aussi vieille que lui, et elle enseigne la philosophie, elle aussi. J’ai su aussitôt qu’ils étaient intéressés l’un par l’autre. Qu’ils se plaisaient. Ils parlent d’écrire un livre ensemble. Ils sont tombés amoureux. Chacun a trouvé dans l’autre son reflet, son âme sœur. Ils se ressemblent. Pierre me l’a avoué. C’était facile à imaginer. Cela ne se discutait pas. Et d’ailleurs, il compte venir voir Rosette à Clermont-Ferrand aussi souvent qu’il le pourra. Je suis certaine qu’il le fera. Et moi, je crois que j’étais fatigué de la philosophie. J’aimais bien le voir lire, écrire. Mais au fond, ce qu’il lisait et écrivait, et ce dont il discutait des soirées entières avec ses amis, et ce dont il pourra discuter des soirées entières, maintenant, avec cette femme, il me semble que je n’y ai jamais cru.
AGATHE: Il s’agissait d’y croire?
YOLANDE: Je crois que je regardais cela comme un jeu, mais que je n’y ai jamais attaché la moindre importance.


Jérôme, le mari d’Agathe, est revenu de la ville avec leurs deux enfants et des paniers de provisions. On dresse la table devant la façade. On déjeune tous les cinq, en plein soleil et dans le vent. Puis les enfants rentrent jouer dans la maison. Les trois adultes s’attardent autour de la table, dans des poses diverses.
JÉRÔME (à Yolande): Tu es sûre de ne pas vouloir rester ici quelques jours encore? Finalement, nous ne rentrerons au Havre que la semaine prochaine. Cela te ferait du bien.
YOLANDE: Tu es gentil, mais non, c’est le moment du départ. Un jour, j’ai quitté Rouen pour Paris. Maintenant, je quitte Paris pour Clermont-Ferrand. Je ne connais rien à la mercerie, mais cette dame propose de m’apprendre. Sa nièce me dit que c’est une brodeuse de grand talent, et que son magasin est connu dans toute la région.
AGATHE (Un peu alanguie, elle fait signe à Jérôme de lui resservir du vin. Elle sourit à Yolande): Tu as le goût du voyage et de l’aventure.
YOLANDE (avec une moue): Tu te moques, mais c’est vrai. Qu’aurais-je continué de faire, près de Pierre, s’il ne m’avait pas quittée? Je suis sûre qu’il m’a aimée, et peut-être m’aime-t-il encore. Mais je commençais à m’ennuyer à le voir corriger ses copies et préparer ses cours. De plus, je n’aime que moyennement la musique classique. Je préfère les chansons. J’apprendrai à tenir un magasin, et le soir je broderai au point de croix en écoutant la radio. Vous viendrez me voir, et quand nous aurons des vacances, Rosette et moi, vous nous inviterez ici.

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dimanche 10 décembre 2023

Meurtre à Saorge

L’assassinat d’Adrienne Lombard a lieu à la fin du mois d’octobre. Le corps est découvert un matin par Madeleine Orengo qui s’occupe de son ménage et de sa cuisine. Celle-ci appelle aussitôt Julien Lombard, antiquaire à Monaco et le fils de la victime. Elle dit que la vieille dame est morte et que son visage est tuméfié. On l’a frappée. Julien Lombard lui demande de ne toucher à rien, de ressortir de la maison et d’attendre sur un banc, dans le jardin, l’arrivée de la police. Il avertit le commissariat de Sospel et aussitôt après il se met en route pour se rendre sur place.
À son arrivée, on ne le laisse pas entrer. Il faut attendre que le corps soit enlevé et que l’équipe de la police scientifique ait effectué ses relevés. Le commissaire François Charpiot vient le chercher dans le jardin. Il lui demande d’enfiler des protections par-dessus ses chaussures, et de bien vouloir le suivre à l’intérieur.
— Pardon de vous importuner. Je sais que le moment est mal choisi. Mais sans toucher à rien, pouvez-vous regarder attentivement ce qui nous entoure et me dire si vous vous souvenez de quelque chose qui était là, d’ordinaire, et qui aurait disparu? Prenez votre temps.
Le cadavre a été découvert dans le salon. Le contour de son corps dessiné à la craie reste visible sur le sol. Comme la trace d’un fantôme. Julien Lombard n’a pas besoin de beaucoup chercher. Il désigne un coffret posé sur le dessus de la cheminée, et il demande qu’on l’ouvre. Avec ses mains gantées de blanc, le commissaire soulève le couvercle et l’intérieur est vide.
— Il y avait là, déclare Lombard, quelques bijoux et de l’argent. C’est moi qui règle toutes les factures de ma mère, mais celle-ci était rassurée de savoir qu’elle pouvait payer dans l’urgence une ambulance ou un taxi.
— J’imagine que la somme n’était pas bien importante, suggère le commissaire.
— Tout de même. Quelques centaines d’euros.
— Et les bijoux?
— Oui, certains avaient de la valeur. J’en ai la liste à mon bureau. Je pourrai vous en fournir une copie, avec les estimations.
Le vol serait donc le mobile, et il ne resterait plus qu’à trouver le voleur. D’autres observations restreignent encore le champ des recherches. L’autopsie révélera que la mort est intervenue la veille au soir, entre vingt heures et vingt trois heures, après que la victime avait dîné. Sa porte n’a pas été forcée. Un visiteur a sonné chez elle. Elle lui a ouvert, l’a introduit dans son salon, et là, il l’a abattue d’un coup de poing en plein visage. Aucune trace de lutte, aucun désordre. Il fallait donc qu’elle le connaisse.
La maison de Mme Lombard est flanquée d’un beau jardin depuis lequel on a une vue vertigineuse sur la vallée de la Roya. Et, pour s’occuper de ce jardin, il faut un jardinier. Celui-ci est tunisien, il habite Sospel. On ne tarde pas à l’interroger. Il est placé en garde à vue, et bientôt relâché. Il a un alibi solide, une partie de loto dans un café de son village où dix personnes au moins assurent l’avoir vu. Le mystère s’épaissit et pendant le mois qui suit, on ne parle plus de l’affaire.

Edward Zambetti est notre nouvel instituteur. Plutôt jeune, bien bâti, une tignasse châtain toujours en bataille, des lunettes cerclées sur des yeux gris, les pommettes et le nez fortement marqués, il donne une impression de puissance, en même temps qu’il paraît un peu ailleurs. Attentif à certains moments et à d’autres distrait. Il est arrivé au village une semaine avant la rentrée, ce qui lui a laissé le temps d’investir le petit logement que la commune mettait à sa disposition, et d’aller se présenter au maire, Monsieur Sylvain Clérissi, qui est aussi notre boulanger.
Il arrive qu’on voie Sylvain à la mairie mais, quand on veut lui parler, le plus sûr est d’aller le surprendre au petit matin devant son four. Alors, sans cesser de pétrir la pâte et de surveiller la cuisson de son pain, il prend le temps de vous écouter et de vous répondre.
Nul n’assiste à l'entrevue qu'Edward Zambetti a avec lui, mais celle-ci se déroule à l’aube, devant les premières miches croustillantes et parfumées d’un matin de septembre où, au cœur de la montagne, l’été resplendit encore. Il s’avèrera que, malgré la différence d’âge, les deux hommes s’entendent aussitôt. Qu’ils se comprennent. Qu’ils s’apprécient. On ne sait pas trop ce qu’ils se disent, quelle passion commune ils se découvrent, mais le fait est que s’établit entre eux un rapport de confiance. Et au soir du premier jour de classe, c’est à notre tour de nous déclarer ravis.
Notre nouveau maître est gentil. Il nous a surtout interrogés sur les promenades qu’il est possible de faire aux alentours du village, et clairement laissé entendre que les leçons auraient lieu désormais en plein air au moins aussi souvent que devant le tableau noir. Du coup, ma mère s’alarme un peu à cause de ma claudication, qui m’empêche de courir comme je voudrais avec les autres enfants. Je traîne la patte. Il faut dire que les ruelles de notre village, au sol inégal, sont souvent voûtées, tellement étroites et tortueuses qu’il faut, pour y transporter un meuble, une bonbonne de gaz, le moindre sac de pommes de terre, un triporteur Vespa qui passe en pétaradant là où ne passerait pas une voiture. Et cela lui donne un bon prétexte pour aller le trouver et avoir avec lui une longue conversation.
Je me souviens que je jouais alors dans la petite cour, sous le tilleul. Par la fenêtre de la classe qui était restée ouverte, je voyais leurs ombres et j’entendais que déjà ils riaient. Je dois peut-être préciser que ma mère n’avait pas de mari, qu’elle s’intéressait à beaucoup d’hommes, et que beaucoup d’hommes du village s’intéressaient à elle. Dans le cas d’Edward Zambetti, ce fût une chance. Car, dès le samedi suivant, il est venu dîner à la maison. Et, à partir de ce premier dîner chez nous (maman avait préparé un lapin aux olives, et manifestement il s’en est régalé), j’ai connu deux Edward Zambetti: celui qui était notre maître à l’école, et celui qui, en dehors de l’école, était l’ami de maman et dont elle celle-ci ne cessait de me parler, parce que cet homme la rendait folle.
— Tu sais qu’il a été instituteur en Finlande, avant d’arriver ici?” me disait-elle en attachant un tablier dans mon dos, tandis que, debout devant l’évier, j’étais occupé à faire la vaisselle. 
— Tu sais qu’il a enseigné les mathématiques à Zurich, en Suisse? Et c’était à de grands élèves”, m’expliquait-elle encore en me frottant le dos, comme je sortais de la douche. 
Ou encore, en étendant du linge sur notre balcon trop étroit, au sol fait de grosses planches mal équarries qui vous laissaient voir, dans les interstices, le vide immense entre vos pieds: 
— J'ai compris qu’il a des amis professeurs à l’université de Cambridge, en Angleterre, et qu’ils s’écrivent de longues lettres, et qu’il lui arrive de faire des voyages là-bas pour participer à des séminaires, et même pour faire des conférences?
Et c’est ainsi qu’un jour elle m’annonça qu’Edward Zambetti, mon maître d’école, s’intéressait à l’assassinat d’Adrienne Lombard.
— Jusqu’à présent cette affaire ne l’intéressait pas, il n'y prêtait pas attention, mais il a appris (par Sylvain, je crois) que notre curé a pris sa retraite de manière un peu inattendue, et depuis, il me dit que cela fait tout de même une drôle de coïncidence.
— Il n’imagine tout de même pas que notre curé a assassiné la vieille dame? ai-je répondu.
— Certainement pas. Il ne l’a jamais vu, il ne sait rien de lui. Seulement qu’il est vieux et faible, presque aussi vieux et faible que Madame Lombard et que la brave Madeleine qui a trouvé le corps de Madame Lombard jeté par terre, et qui a failli en mourir d’une crise cardiaque. Mais il n’en estime pas moins que cela fait une drôle de coïncidence. Je me demande quel scénario il imagine. Avec cela, il me répète que je ne dois surtout parler à personne de l’intérêt qu’il prend à cette affaire, ni toi non plus.

Et, en effet, je me taisais. Déjà que les autres élèves se moquaient de ce que ma mère fût si copine avec le nouvel instituteur, je n’allais pas en rajouter. Quant à nous, nous observions surtout qu’il avait des carnets qui ne le quittaient jamais. Le matin, en arrivant en classe, il posait son gros carnet à spirale sur un coin du bureau, et de temps à autre, il l’ouvrait et se mettait à écrire, parfois avec un crayon, plus souvent avec un stylo à plume dont l’encre lui tachait les doigts. Et alors, il nous oubliait tout à fait.
Nous l’aimions bien, nous étions des enfants habitués à la liberté, nous avions grandi dans les rues du village, dans les prés alentour où nous avions nos ruches et nos carrés de légumes, et les parents de mes camarades étaient presque tous aussi farfelus que ma mère, si bien que nous le laissions travailler en paix. Puis, au bout d’un moment, il revissait son stylo, le glissait avec son gros carnet dans la poche de son pantalon, et comme pour nous remercier de notre patience, il nous emmenait en promenade.
Nous allions sur les sentiers, nous descendions parfois jusqu’à la Bendola où il retroussait le bas de ses pantalons pour entrer dans l’eau et construire avec nous des barrages faits de blocs de pierre que nous transportions, le dos plié, en balançant les bras pour former une chaîne. Et cela ne l’empêchait pas de nous apprendre beaucoup de choses, des choses étonnantes dont notre ancien maître ne nous avait jamais parlé. Par exemple, la différence entre une proposition grammaticale et une proposition logique.
— Votre ancien maître, Monsieur Vibert, vous a appris à distinguer les propositions grammaticales, disait-il. Il a eu raison. Il a bien fait. Mais savez-vous qu’une seule proposition grammaticale peut contenir plusieurs propositions logiques? Et qu’en fait, quand vous dites que vous êtes d’accord avec une proposition, vous ne voyez pas toujours qu’on vous en fait admettre une autre, ou même plusieurs autres, transportées en cachette par la plus apparente. Et que donc, si vous ne voulez pas vous laisser embobiner, si vous voulez penser par vous-mêmes, développer votre esprit critique, il faut que vous soyez capable de les découvrir là où elles sont, ces fameuses propositions logiques, capables de les extraire l’une après l’autre pour les considérer séparément. 
Les premières fois, nous sommes restés ébahis, mais il a poursuivi:
— Voyons, par exemple, si je vous dis “Le chien de Paul est noir”, nous avons bien là une seule proposition grammaticale, puisque nous avons un seul verbe conjugué, pourtant celle-ci contient plusieurs propositions logiques, à propos de chacune desquelles vous devez décider si elle est vraie ou fausse, si vous êtes d’accord ou pas. Lesquelles?
Et là, bien sûr, parce que maintenant nous étions entraînés, et parce que le jeu était amusant au possible, nous ne manquions pas de répondre:
— Trois, Monsieur.
— Bravo. Mais je veux les entendre.
Primo, que cet animal dont on parle est bien un chien, pas un loup, ni un canard (rires dans la classe).
— Bravo, Bertrand. Ensuite?
Secundo, que ce chien appartient bien à Paul et pas à Jacques.
— Bravo, Norma. Ensuite?
Tertio, que ce chien est bien noir et pas bleu…
— En effet, Joséphine. Je vous félicite. Vous êtes en train de devenir d’excellents détectives.
Et comment, par quel cheminement de la pensée, à partir d’une première intuition plutôt improbable, que lui-même aurait dite tirée par les cheveux, Edward Zambetti réussit-il à éclaircir l’affaire de cette pauvre Madame Lombard, et à démasquer le coupable, c’est ce que je vais essayer de faire entendre, en allant à l’essentiel, mais en essayant néanmoins de ne sauter aucune étape. Car, pendant plusieurs semaines, quand il était seul avec ma mère, sûr de n’être entendu par personne d’autre, ou seulement par moi, il ne fit que répéter:
— Pourquoi ce curé a-t-il pris sa retraite, si vite, du jour au lendemain, sans en avoir averti ses ouailles, sans dire au revoir à personne, comme si cela ne pouvait pas attendre? Lorsque nous aurons répondu à cette question, nous saurons aussi pourquoi la vieille Madame Lombard a été assassinée, et par qui.

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mardi 5 décembre 2023

Prodiges indiens

Nous sommes en Inde. Le rêve évoque une grande ville, située au bord de la mer, au sud du continent, et il évoque une île située à quelques centaines de kilomètres de là, plus à l’est. Dans les échanges que nous avons eus à propos du projet, nous avons pris l’habitude de leur donner des noms. D’abord, elles en changeaient sans cesse. Puis, avec le temps, la ville a fini par s’appeler Murmur, et l’île, par s’appeler Silent. Peut-être changeront-elles encore de noms. Peut-être parviendrons-nous à les situer sur la carte, dans la réalité géographique des choses, mais cela n’est pas certain. Nous parlerons donc de Murmur et Silent.
Nous sommes à Murmur, un matin. Un homme est couché dans une chambre d’hôtel. Il fait grand jour et la rue est déjà bruyante. La chambre est vaste, meublée de bois sombre, avec un grand ventilateur qui tourne au plafond. Une fenêtre est restée ouverte. L’homme était trop ivre pour la fermer quand il est rentré se coucher, après avoir bu un dernier verre de whisky sur le balcon, en fumant une dernière cigarette. Si bien que le bruit et la chaleur envahissent la chambre. Puis le téléphone sonne, pas un portable, celui de la chambre, un gros combiné noir posé sur la table de chevet. L’homme se réveille, allonge un bras et il décroche. Il identifie la personne qui lui parle et aussitôt il s’assied. On voit alors qu’il n’est pas jeune, une soixantaine bien sonnée, de type anglo-saxon. Il cligne des yeux à cause de la lumière. Sa bouche est pâteuse. Il dit: 
— Bonjour Maïa. Comment m’as-tu trouvé? 
— Bonjour Andrew. Je n’ai pas le numéro de ton portable, je veux dire le nouveau, depuis que tu en as changé. Mais tu es devenu célèbre. Les dates de ton séminaire sont publiées dans les journaux. D’ailleurs elles ne changent guère, une année après l’autre. Avec cela, j’ai des raisons de savoir quel est ton hôtel favori. Mais peut-être n’es-tu pas seul? 
— Je suis seul, Maïa. Et toi, où es-tu? À Silent?
— Oui, toujours sur l’île. Et toujours avec Tom. Et Tom est malade.
— Plus que d’habitude?
— Oui, plus que d’habitude. Une complication respiratoire. Il a un besoin urgent d’un médicament, et ce médicament est terriblement cher.
— Et tu veux que je paye. Quel est ton prix, dis-moi? Je veux dire quel est le prix de ce médicament?
— Deux mille dollars. Mais je ne veux rien. Andrew, ne le prends pas sur ce ton, s’il te plaît. Nous n’avons pas le temps de nous disputer. Il se trouve seulement que je n’ai pas deux mille dollars.
— Je comprends. Excuse-moi. Je paierai.
— Il ne suffira pas, cette fois, que tu paies. J’ai commandé la préparation à un médecin qui se trouve à Murmur. Il m’a dit qu’elle serait prête, sans faute, à deux heures cet après-midi. À trois heures et quart un avion s’envole de l’aéroport de Murmur pour atterrir sur l’île une heure quinze ou une heure trente plus tard. Cela dépendra des vents. Je voudrais que tu ailles chercher cette potion chez le médecin, puis que tu montes dans un taxi et que tu l'apportes à l’avion. Le pilote est prévenu. Il t’attendra sur la piste.
— Tu le connais?
— Oui, je le connais. C’est un ami. C’est mon ami.
— Ok. Je comprends.
— Non, tu ne comprends pas, Andrew. Je ne veux pas te raconter d’histoires. Je ne sais même pas si ce médicament est réellement indispensable. Je ne te dis pas que Tom mourra s’il ne reçoit pas une première injection de ce produit avant ce soir. Et je ne dis pas non plus que tout ira bien s’il la reçoit. Je n’en sais rien. Je dis juste qu’il est malade et que j’ai peur. Stephen n’est pas son père, tu comprends. Je ne vais pas lui demander de payer deux mille dollars pour un médicament dont on me dit qu'il est nécessaire pour soigner ton fils. Et le mien. Pour une fois, sois gentil, fais en sorte que je n’aie pas besoin de te supplier, ni même de t’expliquer. Note l’adresse. Fais-le, s'il te plaît.
Andrew attrape du papier et un crayon. Il note le nom du médecin et l’adresse de son cabinet. Il dit:
— Excuse-moi encore, je me réveillais. Tu as bien fait de m'appeler. Tu as dit trois heures et quart à l’aéroport? C’est entendu. J’y serai.
Une heure plus tard, Andrew s’est habillé, il est passé sous la douche et il a pris un petit déjeuner complet devant la fenêtre toujours ouverte, dans la même chambre inondée de soleil. 
Il rappelle Maïa. Celle-ci lui explique que le docteur Narendra Singh a son cabinet dans le quartier le plus ancien et le plus peuplé de la ville. Celui où les rues sont les plus étroites et les plus enchevêtrées. Un quartier dans lequel les taxis ne s’aventurent pas. Et elle ajoute:
— Tu te fais conduire jusqu’à l’entrée du jardin botanique. Ensuite, il faudra que tu continues à pied.
Elle lui indique l’itinéraire compliqué qu’il devra suivre. Andrew le note dans un carnet en même temps qu’il proteste:
— Mais enfin, avec Google Maps, cela devrait suffire. Je suis allé partout avec Google Maps, même à Tokyo, et je ne me suis jamais perdu.
— Oui, mais là-bas Google Maps ne s’y reconnaît plus. Les ruelles sont trop serrées. Si tu te fies à Google Maps, tu risques de te perdre. Si tu ne t’y fies pas aussi, d’ailleurs… Et je ne veux pas que tu te perdes, Andrew. Je veux que tu arrives au but. Un jour, avec moi, tu es arrivé au but, tu te souviens? C’était il y a six ans. J’étais encore très jeune. J’avais trente ans à peine.
— Tu étais d’une beauté remarquable, et tu ne me lâchais pas des yeux. Je vous parlais de François Truffaut et d’Alfred Hitchcock. Mon cours était tiré au cordeau. Je l’avais inauguré à l’université d’Austin (Texas) six mois auparavant, devant une cinquantaine d’étudiants ultra-connectés, cachés derrière les écrans de leurs ordinateurs portables et qui n’arrêtaient pas de prendre des notes. Je craignais à chaque instant que l’un d’entre eux ne lève la main pour corriger une erreur que j’aurais commise, concernant un titre, une date. Mais non, j’étais arrivé au bout du cours sans la moindre objection. Et voilà qu’à Murmur, vous n’étiez plus que douze, assis sur des coussins. Tu portais des bracelets aux chevilles et des bagues aux orteils.
— Bon, j’avoue que je m’étais assez bien débrouillée. Aujourd’hui, je suis tellement surprise et heureuse de parler de cela avec toi, comme on fait là, maintenant. Tu veux me dire pourquoi c’est la première fois que nous en parlons ainsi? Je voulais un enfant. J’avais décidé qu’il serait de toi. Pas parce que tu étais le plus célèbre, ni d’ailleurs le plus intelligent, mais parce que tu croyais en ce que tu disais. Tu parlais de Truffaut et Hitchcock comme s’ils avaient été de tes amis et tu voulais nous les faire aimer aussi. En plus, tu ne montrais pas le moindre mépris pour le cinéma indien le plus populaire. Tu en parlais avec sérieux. Nous avons fait l’amour trois nuits et trois jours d’affilée, pas quatre ni deux, dans ce luxueux hôtel où je t’imagine encore. Tu as été doux et délicat. Respectueux. Et aujourd’hui, tu payes. Est-ce si grave, dis-moi, que tu payes ce que tu payes pour ce que nous avons fait ensemble, au point que tu ne puisses pas en reparler avec moi et que tu ne puisses jamais voir cet enfant?
— Ma femme était malade, Maïa.
— C’est ce que j’ai cru comprendre. Tu ne m’en as rien dit alors, tu n’avais pas assez confiance en moi pour m’en parler, mais d’autres personnes me l’ont fait savoir. Et maintenant, c’est fini. Laisse-la partir, Andrew, laisse faire le temps. Tout est bien. Ta femme a été malade, maintenant elle ne l’est plus. Elle repose. J’ai un nouveau compagnon. Nous pouvons être amis.
— Ma femme était malade, Maïa, et maintenant elle est morte. Et je suis terriblement seul. Mais je voudrais que nous en revenions au programme de cet après-midi.

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samedi 25 novembre 2023

Baigneurs

Les baigneurs sont trop loin dans les dunes, écrasés de soleil, silhouettes à peine moins graciles que le parasol coiffé de bleu et blanc que le vent menace d’emporter, qui les fait se lever, tourner autour et danser une danse de Sioux, si bien que tu hésites à te prononcer sur l’âge et le sexe de ceux que tu aperçois, encore que ce soit bien la beauté de leurs corps qui t’émeut, lesquels sont alors, tracés en noir sur blanc, comme paraphe de leur âme. Ou ces autres, vus de haut, qui paraissent flotter dans le bleu comme des anges.

Le spectacle des êtres humains aperçus de si loin suffit à l’éblouissement d’un esprit lassé, qui n’a point perdu le goût de ses semblables mais qui souhaite les saisir au point où l’âme et le corps se confondent. Ne font qu’un. Comme Dieu lui-même les regarde d’où il est, ou les anges. Ou Alberto Giacometti.

Tel baigneur, comme tel piéton filiforme dans l’œuvre du sculpteur, serait-il moins connu d’être aperçu de loin, et qu’entre lui et nous pas un mot ne soit dit?

L’infirmière du couvent

Il est vieux et le dernier habitant d’un immeuble étroit et haut de cinq étages, isolé derrière une gare de triage, à l’écart de la ville. Il y occupe à lui seul un appartement assez grand pour une famille mais encombré de livres au point qu’il lui est difficile d’y circuler. Tous des romans d’aventure aux couvertures peintes: images grossières, vivement colorées, de scènes d’attaques et d’enlèvements, de masques, de luttes, de diligences, de poursuites en voiture, de baisers, d'assassinats au poignard, de coups de feu échangés, de tortures terribles, d’aveux, de terrasse du casino de Monte-Carlo éclairée dans la nuit, avec le bruit de la roulette qu’on devine en arrière-plan, la voix du croupier, de robes du soir, de fume-cigarette, de James Bond, de Fantômas, du docteur Fu Manchu, de Rouletabille, d’Arsène Lupin, de Sherlock Holmes, du chien des Baskerville hurlant sur la lande, de Lovecraft, de barques glissant dans l’obscurité d’un port entre les coques des hauts navires amarrés. De Maigret et sa pipe. Des livres de poche, des fascicules et des journaux de tous formats, imprimés sur du mauvais papier, dont beaucoup se déchirent, menacent de se défaire et que, dans ce cas, les mains expertes du vieux bouquiniste glissent dans des enveloppes transparentes, et dont, à leurs titres, on voit qu’ils sont écrits dans différentes langues européennes, et même en russe, en arabe, en chinois, en japonais, en hindi.

Comment se passent ses journées? En se dirigeant vers la ville le long de la voie ferrée, il rencontre le premier bistrot à quelques centaines de mètres de son immeuble. Il s’y rend à pied chaque jour pour déjeuner, puis il revient comme il est allé, et il y retourne le soir encore. Mais le soir, aucun repas n’y est servi, alors il boit quelques verres au comptoir en attendant la fermeture au milieu des autres, sans trop se mêler à leurs conversations, puis il se sépare du petit groupe devant la porte, sous l’enseigne qui s’éteint, et il rentre chez lui. Il dîne d’une poêlée de légumes, ou d’une boîte de conserve, parfois seulement de café et de pain. Près du bistrot, un bureau de poste où il retire et dépose les paquets de livres qu’il achète ou qu’il vend par correspondance. Jamais rien de très volumineux, et ce n’est pas tous les jours. Et une épicerie qui lui fournit les denrées indispensables pour ses repas en solitaire. Trois ou quatre fois par an, un voyage en train vers une foire où s’échangent des livres, de vieux disques vinyle et des timbres. Elle se tient en Bourgogne, sur la place d’un marché couvert, ou alors en extérieur, sur la place de la mairie ou de la cathédrale, avec des bâches qui abritent les étals du soleil ou de la pluie selon les saisons, une seule de ces villes étant assez lointaine pour qu’il doive y dormir une nuit, dans un hôtel près de la gare, et c’est à peu près tout. Et puis, un soir de mai...

Il retourne chez lui dans l’odeur de pluie et la nuit qui descend, et de loin il aperçoit une grosse automobile stationnée au pied de son immeuble, il reconnaît une Cadillac, et il distingue les silhouettes de deux hommes debout, tournés vers lui, qui l’attendent, et tout de suite il a peur. Ses jambes se mettent à trembler, il se dit qu’il va mourir et que peut-être il devra souffrir avant de mourir, il a lu cela dans les livres qu’il lit, qu’il achète et qu’il revend, si bien qu’il songe à s’enfuir, à s’en retourner vers le bistrot, à courir aussi vite qu’il peut et appeler au secours, mais il sait que ce serait inutile, la place où se trouve le bistrot est maintenant déserte et d’ailleurs il n’aurait pas le temps de l’atteindre, à peine ferait-il mine de rebrousser chemin que les deux hommes monteraient dans la voiture et que celle-ci démarrerait en trombe, cinglerait vers lui, les phares allumés dans la nuit violette, alors il se dit qu’au contraire il doit garder son calme. 

Il continue d’avancer au même rythme, en essayant de ne pas trop regarder les hommes dont les silhouettes grossissent dans le paysage nocturne et désolé de ce faubourg, tout deux en chemises blanches, le col ouvert et les manches retroussées, une veste jetée pour l’un sur l’avant bras, pour l’autre sur l’épaule. Ils fument des cigarettes et ils sourient, et le vieux bouquiniste essaie de sourire lui aussi, au fur et à mesure qu’il s’approche. Il les voit mieux maintenant, il entend les propos qu’ils échangent en un anglais d’Amérique qu’il ne comprend pas. Il reconnaît même la marque des cigarettes qu'ils fument. Des Lucky Strike. L’un, tourné vers lui, parle en premier. Avec un fort accent, il dit: “Vous êtes monsieur Venturi? Bruno Venturi, le bouquiniste?” Et comme celui-ci acquiesce d’un hochement de tête, le même visiteur ajoute: “Nous venons de loin, nous avons pris l’avion (là, il écarte les bras pour imiter les ailes). Nous ne pensions pas arriver si tard mais nous sommes à la recherche d’un livre. Si vous voulez bien, nous monterons avec vous.” Et le bouquiniste sourit encore, du sourire triste et enfantin d'un vieil homme qui a peur. Et il montre son trousseau de clés, il le lève bien haut comme une clochette qu’il fait sonner. Et ils montent l´un derrière l´autre dans l´escalier qui tourne. Lentement. Pesamment. Et il ouvre la porte.

Ils sont maintenant chez le bouquiniste, debout tous les trois au milieu des étagères qui montent jusqu’au plafond. Le second visiteur annonce que le petit livre qu'ils recherchent est paru en italien, en 1964. Il s'intitule L'infermiera del convento et est signé Octave Morin.
— Avez-vous ce livre ? Ne perdons pas de temps. Nous pensons que oui, et il nous le faut.
Le bouquiniste hésite, il feint d’ignorer la menace contenue dans le propos, il se pince une lèvre entre le pouce et l’index, puis il dit: 
— Vous savez, beaucoup de ces modestes publications sont répertoriées sur des catalogues numériques que je peux consulter, mais d'autres ne le sont pas. L'auteur m'est inconnu, probablement un pseudonyme. Je l'ai peut-être lu, il est peut-être ici, perdu parmi les autres. Ce titre me dit quelque chose. Comme un rêve que j'aurais fait. Avez-vous une idée de ce qui s'y raconte?
Alors, le premier visiteur (il est plus grand, plus fort, avec un visage plus débonnaire) tire à lui une chaise et s'assied, les genoux écartés. Il raconte précautionneusement, en choisissant ses mots, tandis que les deux autres restent debout devant lui et écoutent. 
 — D’après ce que j'ai compris, nous sommes à Rome, en 1943, dans la confusion et la violence qui précèdent la capitulation de Pietro Badoglio et l’arrivée de nos troupes. Un officier allemand, mortellement blessé, est recueilli dans un couvent. Une infirmière le soigne. Elle prétend être suisse, protestante, membre volontaire de la Croix-Rouge suédoise, mais devons-nous la croire? Dans son délire, l’officier raconte qu’il a confié à un prêtre un carnet où se trouvent indiqués des noms, des dates, des sommes d’argent, des circonstances précises, pour qu’il le cache dans le tabernacle d’une chapelle. Mais que, depuis, il a appris que ce prêtre était mort, probablement exécuté par un réseau de partisans communistes. L’officier veut donc récupérer le carnet qui lui servira de sauf-conduit pour s'enfuir d'ici et retourner à Hambourg où sa famille l’attend. Mais Hambourg est alors sous les bombes et que reste-t-il de sa famille? L’infirmière ne doute pas qu’avec ou sans ce carnet dans la poche de sa vareuse, l’officier mourra bientôt de ses blessures qu'elle soigne avec du linge mouillé. Elle est jeune et belle. Libre. Intrigante. Ambitieuse. La nuit elle se penche vers lui pour éponger son front. Éhontément, elle use de ses charmes pour convaincre l’officier de lui livrer le nom de la chapelle dans laquelle le carnet est caché, en promettant de le lui rapporter aussitôt et de s’enfuir avec lui. Et, dans son délire, l’officier confond l’infirmière avec une cousine (ou sa sœur?) dont il était amoureux. Il l’appelle par son nom: “Magdalena!” Dans le même délire, il livre son secret et aussitôt il meurt. Puis, Rome est libérée, et il faudra un an et demi encore pour que la guerre se termine. Enfin, un épilogue montre la même créature en 1955. Elle conduit une voiture décapotable dans les rues de la Ville éternelle. Il fait soleil. Elle porte des lunettes noires et un long foulard rouge comme sa voiture. Elle se rend au Vatican. La voici maintenant qui marche à grands pas, des pas aussi grands que permet l’étroitesse de sa jupe, en martelant le sol de ses hauts talons, dans des couloirs où les portes s'ouvrent à deux battants devant elle. Jusqu'à celle d'un bureau où un prélat, qui paraît de haut rang, se lève de sa chaise et vient à sa rencontre pour lui baiser la main. Il dit: “Contessa, à quoi devons-nous le plaisir de vous voir?” Et l’histoire se termine là.

La nuit se passera ainsi... Les visiteurs sont assis sur des chaises inconfortables et ils lisent ce qui leur tombe sous la main. Quelquefois, ce sont des bandes dessinées qui les font rire comme des enfants, d'autres fois ils sont graves, d'autres fois encore ils somnolent et la cigarette qu'ils fument roule sur le sol. Pendant ce temps, le bouquiniste poursuit ses recherches. Il disparaît de longs moments dans d'autres pièces. On le voit grimper en haut d’une échelle, on le voit ramper à plat ventre pour fouiller dans les rayons les plus bas, où la poussière le fait éternuer, puis, en s’époussetant, il revient consulter son ordinateur hors d'âge. À un moment, très tard, il ose enfin une question: 
— Savez-vous pour quelle raison ce livre est important? 
C'est toujours le même visiteur qui répond, celui qui a raconté l’histoire de l’infirmière. L’autre pendant ce temps regarde, écoute et semble attendre le moment d'entrer en action avec des tenailles, une scie à métaux, une perceuse électrique, pour le faire parler.
— Nous l’ignorons. Nos experts de l’Agence, eux, le savent. Notre rôle consiste à le ramener à tout prix. C’est notre job, voyez-vous? Ne m’en demandez pas davantage.
Le bouquiniste feint toujours d’ignorer la menace. Il poursuit son idée et dit:
— Nous devons imaginer que le carnet existe bel et bien, et que le livre que vous cherchez mentionne le nom de la chapelle où il a été déposé… (Ici, un silence. Le bouquiniste réfléchit, il hésite. Son interlocuteur ne l’aide pas.) Une chapelle où peut-être, après tant d’années, il se trouve encore... 
Le visiteur acquiesce, et c’est lui à présent qui enchaîne. Il dit: 
— Et le personnage de cette infirmière libertine, faut-il croire qu’il ait existé? Si ce n’est pas le cas, s’il n’existe aucune infirmière libertine qui soit devenue contessa en vendant le carnet à certaines autorités vaticanes qui se seraient compromises dans des actes de collaboration, alors, oui, le carnet peut se trouver toujours à sa place dans le tabernacle, et du coup notre mission prendrait un sens, puisqu’il s’agirait, grâce à vous, de le récupérer.
Venturi ne répond pas. Il s'éloigne. Il fait trois pas dans le couloir puis il revient. La tête baissée, il marmonne:
— Rome compte des dizaines, voire des centaines d'églises et de chapelles désaffectées. On n'y dit plus la messe, elles sont fermées. Et si le calepin a été déposé dans le tabernacle de l'une d'entre elles, alors, oui, il peut y être encore.

À un moment de la nuit, ils ouvrent des boîtes de conserve et une bouteille de vin. Ils mangent des maquereaux et des sardines sur des tranches de pain. Le bouquiniste ajoute à ce régal un bocal de cornichons. Plus tard encore, il fera cuire des œufs et du jambon dans une poêle. L'infirmière du couvent semble oubliée. Se peut-il qu’elle soit réellement oubliée? Qu’au matin, les deux Américains repartent sans elle? Le bouquiniste ne le croit pas, et comme il ne veut pas mourir, alors il continue de raisonner. Tant qu’il raisonnera et qu’il fera raisonner ses bourreaux, il restera en vie. Il dit:
— Ou peut-être devons-nous prendre les choses à l’envers, peut-être pouvons-nous imaginer que votre Agence possède déjà le livre, que vos experts l’ont déjà lu, qu’ils en savent la valeur, qu’ils n’ont plus rien à apprendre de lui, pas la moindre information, mais qu’ils veulent à tout prix éviter que la partie adverse, à son tour, s’en empare, ce qui signifierait qu'il faut à tout prix localiser et détruire les autres exemplaires qui sont susceptibles de dormir sur les étagères de vieux bouquinistes comme moi. Et qui dit que, d’après leurs calculs, le mien ne soit pas le dernier?
Le visiteur le regarde, plisse les yeux et sourit: “On m'avait dit que les bouquinistes français étaient tous des ivrognes…”
Venturi lui répond: “On ne vous a pas menti. Surtout les italo-français qui vivent, comme moi, près de la frontière belge… Mais le vin rouge n’empêche pas de raisonner.”
Le visiteur acquiesce: “Votre hypothèse me paraît la plus probable. Il faut que nos analystes aient eu le livre entre les mains pour évaluer l'importance des informations qu'il contient, et nous envoyer ici, auprès de vous…”
Venturi l’interrompt: “De quand date la dernière visite d'un pape aux États-Unis?”
Le visage de son interlocuteur s’illumine. Il dit: “Je revois des images à la télévision. Elles sont déjà anciennes. Vous voulez dire qu’une prochaine visite serait prévue? Qu’elle serait en préparation? Et que nous aurions pour mission, en quelque sorte, de déblayer le terrain?”
Cette fois, son comparse se réveille. Il dit: “Je crois qu’il ne fait de mystère pour personne que la plus haute administration vaticane est infiltrée par la Mafia. Peut-être, sans le savoir, sommes-nous engagés, mon camarade et moi, à défendre le Saint Siège et, à travers lui, la Présence réelle…”  

À l'aube le bouquiniste extrait le fascicule d'une pile, il l'époussette et le remet au visiteur. L'Américain y jette un coup d'œil. L'illustration de couverture montre l'officier allemand couché dans son lit. Il souffre, agonise, tandis que l'infirmière outrageusement sexy fait mine de panser une blessure béante au haut de sa cuisse. L'Américain dit: “Vous n'imaginez pas comme vous me simplifiez le travail.”
Le bouquiniste répond: “Je crois deviner.”
Et le visiteur ajoute: “Bon, eh bien, avant que nous partions, ce livre a un prix.”  
Sa veste est restée suspendue au dossier d'une chaise. Il en retire, d'une poche intérieure, une grosse enveloppe qu'il remet au bouquiniste. Celui-ci la garde dans ses mains sans oser l'ouvrir. Le visiteur explique: “Vous trouverez là un billet d'avion pour Key-West. Un aller simple. Un studio y est réservé à votre nom, avec un petit balcon sur le port de pêche. Les apéritifs, à la tombée du jour, sont délicieux. Vous n'aurez pas à vous soucier du loyer. L'appartement nous appartient. En outre, l'Agence vous a ouvert un compte bancaire suffisant pour vous fournir en boîtes de conserve le reste de vos jours, et quelquefois en langoustes. Le vin rouge de là-bas vous décevra sans doute mais, avec un peu d’entraînement, vous saurez vous rabattre sur la bière et le bourbon... Ne tardez pas ! Si nous vous avons trouvé, les autres ne manqueront pas de vous trouver aussi. Ils nous suivront de près. Et ils ne vous feront pas de cadeau. Ce ne sera pas comme avec nous.”

Le bouquiniste baisse la tête, il est ému et remercie. Déjà les visiteurs sont partis. Le vieil homme se tient à la fenêtre. Il fume une cigarette. L’air des nuits de printemps est délicieux pour tout le monde. Même au milieu des pires difficultés. Surtout au milieu des pires difficultés. Il les voit, en bas de l’immeuble, qui montent dans la voiture, celle-ci démarre, mais à peine a-t-elle parcouru une centaine de mètres, qu’elle s'arrête et fait demi-tour. Alors, le bouquiniste descend à leur rencontre. Il ne saurait dire quel espoir ou quelle crainte le pousse à descendre si vite les cinq étages sans ascenseur de l’immeuble désert, mais il l'a fait. Le visiteur est sorti de la voiture. Il attend le bouquiniste devant la portière grande ouverte. Il dit: “Avouez, Venturi, vous ne comptez pas partir?” Et Venturi répond: “Je ne parle pas anglais. Tous mes livres sont ici.” Le visiteur hoche la tête. Il ne s’attendait pas à une autre réponse. Il dit: “Alors, prenez ceci.” Il ouvre la main et lui montre une petite boîte en fer. À l'intérieur, une capsule de cyanure. Il dit encore: “S’ils viennent, ne tardez pas, ce serait inutile.” Le bouquiniste prend la boîte, remercie et remonte chez lui. Trois mois plus tard, on le trouve assis, le front posé sur son bureau. Il est mort. Derrière lui, les livres ont été pris dans un maelström. Mais Venturi semble ignorer ce désordre, et l'autopsie montrera qu'il n'a eu à souffrir d'aucune violence hors celle, rapide, du poison qu’il s’est lui-même administré.

(Janvier 2020)

vendredi 24 novembre 2023

Pierre Lanteri

Pierre Lanteri apparaît accompagné par un capitaine de gendarmerie. Arrivé à l’hôtel de ville, il demande à voir monsieur le maire. On doit aller quérir celui-ci aussitôt, quitte à fermer la mairie, le temps qu’il faudra pour le trouver, et la secrétaire accourt à la scierie qui est à la sortie du village, sur la route du col, et d’où, bientôt après, l’édile redescend le cou nu, la chemise trempée de sueur, en courant presque, sous une petite pluie d’octobre qui sent le champignon et le cierge, à vous glacer les os.

Les deux hommes restent enfermés, seul à seul, un peu moins d’une heure, à la suite de quoi il est annoncé que Pierre Lanteri aura accès aux livres de comptes, aux registres d’archives, qu’il logera dans l’ancien cabinet médical, où lui sera dressé un lit et où on lui fera apporter ses repas, sauf ceux, bien sûr, qu’il souhaitera aller prendre à l’auberge.

Il demeure tout l’hiver. Le soir, dans la grande salle à manger de l’auberge, il regarde jouer aux cartes et au billard sans jamais jouer lui-même ni se mêler aux conversations. Il fume des cigares et ne boit pas de moindres quantités de vin que les autres habitués. Puis, pour regagner le cabinet médical, il doit traverser la place sur le pavé de laquelle la neige s’est couverte d’une croûte de glace. Une paire de vieux nigauds se cachent alors dans l’encoignure d’une porte pour l’épier. Ils se bourrent les côtes en pouffant de rire, convaincus qu’il finira par faire une glissade et se retrouver le cul par-dessus tête. Mais le bonhomme va sans hâte. Parfois il s’arrête au milieu de la place et, faisant mine d’ignorer la présence de ceux qui gloussent dans son dos, il pisse abondamment, la tête renversée vers le ciel.

On dit aussi qu’il se lie avec le curé. Les deux hommes auraient passé de longs après-midi ensemble sans beaucoup se parler. Pierre Lanteri s’intéressait aux fresques qui ornaient les murs d’une chapelle de la paroisse. Elles dataient du Moyen Âge et les représentations qu’elles donnaient de certaines stations du chemin de Croix paraissaient maladroites à l’excès, comme si l’artiste n’avait pas lu le texte de l’évangile, dont il confondait les personnages, intervertissant leurs rôles de manière grotesque ou peut-être provocatrice, ou comme s’il ne l’avait pas compris. Un effet de l’ivrognerie assez répandue dans la corporation des fresquistes? Ce n’était pas impossible. Mais Lanteri n’était pas convaincu par l’idée. Il penchait plutôt pour un message crypté, de caractère hérétique. Et il tâchait d’expliquer ses soupçons au prêtre. Mais celui-ci, de son côté, n’avait d’autre passion que la psychanalyse, discipline qu’il étudiait dans le texte allemand de Sigmund Freud. Et il ne répondait pas à celui qui l’interrogeait, se contentant de hocher la tête. Parfois, comme l’autre insistait, il le regardait d’un œil glauque puis repiquait le nez dans sa lecture.