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dimanche 17 décembre 2023

Le maître de piano

 

Lorsque le crime de Dolorès Ortiz a été découvert, que tout le village en a parlé, l’idée m’a traversé l’esprit que Domenico Gripari pouvait être le coupable, mais je n’en ai rien dit. D’abord parce que je n’étais alors qu’un enfant. Ensuite parce qu’il ne pouvait échapper à l’attention de personne que la victime était une élève de Gripari, qu’elle séjournait au village depuis plus de six mois pour prendre des leçons de piano avec lui. Enfin parce que Domenico Gripari était mon ami.
Altrosogno est un bourg perdu dans la montagne. Si, à cette époque, ce nom était cité quelquefois dans la presse, c’était dans presque tous les cas parce que Domenico Gripari s’y était retiré. Il avait fait une carrière de soliste. Une célébrité acquise très tôt lui avait donné l’occasion de se produire partout dans le monde, puis un jour il avait arrêté. Il avait déclaré qu’il était fatigué des voyages, des salles de concert trop grandes, de la discipline de fer à laquelle il devait s’astreindre pour accomplir, soir après soir, les plus invraisemblables prouesses.
— Je ne suis tout de même pas un singe savant, disait-il. Je ne suis pas un perroquet. Ni un artiste de foire.
Désormais, il recevrait quelques élèves chez lui, dans le nid d’aigle qu’il avait découvert et qu’il était en train d’aménager. Il avait le projet d’enregistrer ou de réenregistrer certaines œuvres, mais il le ferait dans son salon. Enfin, il n’excluait pas de se produire de nouveau en public, mais il s’agirait désormais de concerts uniques, annoncés un mois à l’avance et donnés dans des cloîtres, pourquoi pas dans des granges?
Pour ma part, j’étais Edmond, le fils unique de Bruno Calabre, un postier qui était mort en service.
Un après-midi d’hiver, celui-ci avait eu l’idée d’apporter l’argent d’un mandat à une vieille femme qui habitait seule, à l’écart du village, et dont on n’avait pas de nouvelles depuis plusieurs jours. Il était parti à pied, la neige encombrait le chemin. La vieille femme lui avait servi du café au lait et des biscuits confectionnés par elle, qu’elle conservait dans une boîte en fer. Elle lui avait raconté des histoires de filiation. Il lui fallait aller chercher très loin dans sa mémoire, où se confondaient quelquefois le père avec le fils, la fille avec la mère, ou l’inverse; et, d’après son témoignage, quand le postier était reparti, la nuit tombait déjà.
Ma mère ne l’a pas vu revenir. À cause de la neige qui ne cessait pas, elle a pensé que sans doute il dormait chez cette dame. Puis, le lendemain, à midi, quand il n’était plus concevable qu’il se fût attardé si longtemps, elle a prévenu la police. Des hommes sont montés au village avec des chiens, et ils ont entrepris des recherches. Il neigeait toujours, la nuit est tombée vite, et le corps de mon père ne devait être retrouvé qu’au dégel du printemps, plusieurs semaines plus tard.
De toute évidence, le soir de l’accident, la nuit était si noire qu’il s’était écarté du chemin, et qu’il était tombé dans un fossé où il s’était brisé la nuque.
Cette mort accidentelle devait valoir à ma mère une pension, mais nous avions vécu jusque là dans un appartement de fonction, au-dessus du bureau de poste que mon père tenait seul, et bien sûr nous avons dû le libérer. Nous aurions pu aller habiter ailleurs, dans la ville dont nous voyions les clochers se profiler au loin, dans la plaine. Ma mère avait des talents de couturière qui lui auraient permis de compléter sa pension, mais elle a choisi de rester au village, dans un petit deux-pièces qu’elle a trouvé à louer, que j’ai commencé par habiter avec elle et où elle est demeurée le reste de sa vie.
Domenico Gripari ne donnait pas de cours de piano à des enfants, seulement à des étudiants confirmés qui visaient l’entrée dans les grands conservatoires nationaux, quelquefois aussi à des solistes qui traversaient une période de doute ou qui souhaitaient élargir leur répertoire à des œuvres plus difficiles. Mais j’étais le fils d’un homme qui avait rempli au risque de sa vie sa mission de postier. Domenico Gripari eut écho de ce drame. Il fit dire à ma mère que, pour moi, il ferait une exception. Non seulement, il consentait à me donner des leçons de piano, mais celles-ci seraient gratuites.
Ma mère a accepté. C’était un grand honneur que le maestro nous faisait. Les gens en ont parlé. Je devais me montrer à la hauteur de la chance qui m’était offerte, et ainsi je me suis rendu chez Domenico Gripari pour apprendre le piano. Mais, après trois leçons seulement, il est apparu que je n'avais pas les dons nécessaires pour jouer de cet instrument . Faire travailler mes deux mains en même temps de manière asymétrique était impossible pour moi, et les leçons ont cessé. En revanche, dès ma première visite, Domenico Gripari m’avait proposé de m’enseigner les échecs, et tout de suite il a été surpris par les prédispositions que j’y montrais. Se pouvait-il que j’aie été champion d’échecs dans une vie antérieure? Ou peut-être général d’armée? Domenico Gripari m’a alors offert un échiquier portatif. C'était était un joli ouvrage d’ébénisterie, un objet de collection, sur lequel je pourrais m’entraîner, le soir, après l’école. Et il a été convenu que je reviendrais, chaque fois que j’en trouverais le temps, pour disputer des parties avec lui.

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mercredi 13 décembre 2023

Le meurtre de Michèle Soufflot

Le meurtre de Michèle Soufflot a bouleversé notre quartier. D’abord parce qu’il ne peut être que le fait d’un maniaque, et que ce maniaque, il y a toutes les chances pour qu’il demeure parmi nous, prêt à récidiver. S’en étant pris impunément à elle, il faudra qu’il s’en prenne à d’autres, nous ne manquons pas d’ivrognes et de fous pour lui servir de proies. Il suffit d’attendre que l’occasion se présente. Une nuit de lune vague après la pluie. Et puis, parce que Michèle Soufflot était notre fantôme le plus ancien et le plus assidu.
En toute saison, à toute heure du jour ou de la nuit, il arrivait qu’on la voie marcher seule, parler seule, tourner au coin des rues, d’un pas rapide de quelqu’un qui court à une affaire, vêtue d’une chemise de nuit sous un manteau, les deux mains enfoncées dans les poches du manteau, des chaussettes et des pantoufles aux pieds, tandis qu’elle ne courait après rien ni personne de visible. Un fantôme qui court après d’autres fantômes, voilà ce qu’elle était. Et elle allait ainsi, presque toujours, sans vous reconnaître, sans seulement vous voir, comme si vous n’existiez pas. Mais il lui arrivait aussi de s’arrêter soudain pour vous demander une cigarette et du feu. Dans ces moments, derrière la flamme de votre allumette ou de votre briquet, ses yeux gris semblaient vous vriller l’âme. Et elle vous tutoyait. Vous aviez la surprise de l’entendre vous tutoyer et même vous croyiez l'entendre prononcer votre nom. Aviez-vous donc rêvé? Comment pouvait-elle le savoir? Votre prénom lui sortait de la bouche comme, dans les contes de notre enfance, des serpents sortaient de la bouche des sorcières.
Pour les habitants du quartier, Michèle Soufflot était une figure familière. Ses apparitions étaient intermittentes, pour autant on était habitué à la voir. Il lui arrivait d’entrer dans une boulangerie, en haut de l’avenue Borriglione, pour demander une brioche au sucre, et dans ce cas il y avait toujours, dans la file d’attente, une cliente qui faisait signe à la vendeuse qu’elle paierait pour elle, et la vendeuse, pour n’être pas de reste, ajoutait à la brioche une petite bouteille d’eau minérale. Elle disait “Michèle, il faut vous hydrater”, et Michèle hochait la tête en guise de remerciement et elle s’en allait.
Quand, après quelques hésitations, elle choisissait de s’asseoir sur un banc du jardin Thiole, sous les pergolas croulantes de fleurs, les mères n’écartaient pas d’elle les enfants, encore qu’elle portât sur leurs jeux un regard d’une fixité effrayante, et les enfants eux-mêmes ne semblaient pas s’en soucier. D’ailleurs, elle se levait et repartait bien vite, du même pas saccadé, comme si quelque chose ou quelqu’un l’avait fâchée. Et cette contrariété qu'on lui avait faite était-elle récente ou remontait-elle à la nuit des temps? Elle-même ne devait pas le savoir.
Un soir d’hiver qu’il pleuvait, elle s’était blottie dans le renfoncement d’une porte, et j’ai vu un homme bien mis, en grand manteau, un chapeau mou sur la tête, s’approcher d’elle avec un parapluie, et Michèle, grelottant de froid, s’est aussitôt glissée sous le parapluie, comme si elle n’avait jamais douté qu’un prince viendrait la délivrer de la prison où la pluie l’avait mise, et comme si le grand parapluie noir de ce monsieur eût été un carrosse.
Pour moi, il m’a fallu deux ou trois ans après que je suis venu m’installer ici, au moment de ma retraite, pour que je commence à me dire que ce regard, et parfois même cette silhouette, me rappelaient quelqu’un. C’était une impression très vague et très fugace. Je l’oubliais pendant de longues périodes, et elle me revenait à l’improviste, certaines fois où je l’apercevais de loin. Jusqu’au jour où il est arrivé qu’elle sorte du tabac où elle avait acheté son paquet de cigarettes, elle le tenait encore à la main, quand sur son passage un monsieur de son âge (du mien) a fredonné les premières paroles de la chanson des Beatles. D’une voix très douce, du bout des lèvres, il a dit: “Michèle, ma belle / These are words that go together well”. D’habitude, Michèle n’entend rien, ne voit rien, mais cette fois elle s’est retournée vers lui et un faible sourire, un instant, a éclairé son visage, et ce sourire, un instant, lui a rendu sa jeunesse. Et peut-être est-ce alors que l’ai reconnue.

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dimanche 10 décembre 2023

Meurtre à Saorge

L’assassinat d’Adrienne Lombard a lieu à la fin du mois d’octobre. Le corps est découvert un matin par Madeleine Orengo qui s’occupe de son ménage et de sa cuisine. Celle-ci appelle aussitôt Julien Lombard, antiquaire à Monaco et le fils de la victime. Elle dit que la vieille dame est morte et que son visage est tuméfié. On l’a frappée. Julien Lombard lui demande de ne toucher à rien, de ressortir de la maison et d’attendre sur un banc, dans le jardin, l’arrivée de la police. Il avertit le commissariat de Sospel et aussitôt après il se met en route pour se rendre sur place.
À son arrivée, on ne le laisse pas entrer. Il faut attendre que le corps soit enlevé et que l’équipe de la police scientifique ait effectué ses relevés. Le commissaire François Charpiot vient le chercher dans le jardin. Il lui demande d’enfiler des protections par-dessus ses chaussures, et de bien vouloir le suivre à l’intérieur.
— Pardon de vous importuner. Je sais que le moment est mal choisi. Mais sans toucher à rien, pouvez-vous regarder attentivement ce qui nous entoure et me dire si vous vous souvenez de quelque chose qui était là, d’ordinaire, et qui aurait disparu? Prenez votre temps.
Le cadavre a été découvert dans le salon. Le contour de son corps dessiné à la craie reste visible sur le sol. Comme la trace d’un fantôme. Julien Lombard n’a pas besoin de beaucoup chercher. Il désigne un coffret posé sur le dessus de la cheminée, et il demande qu’on l’ouvre. Avec ses mains gantées de blanc, le commissaire soulève le couvercle et l’intérieur est vide.
— Il y avait là, déclare Lombard, quelques bijoux et de l’argent. C’est moi qui règle toutes les factures de ma mère, mais celle-ci était rassurée de savoir qu’elle pouvait payer dans l’urgence une ambulance ou un taxi.
— J’imagine que la somme n’était pas bien importante, suggère le commissaire.
— Tout de même. Quelques centaines d’euros.
— Et les bijoux?
— Oui, certains avaient de la valeur. J’en ai la liste à mon bureau. Je pourrai vous en fournir une copie, avec les estimations.
Le vol serait donc le mobile, et il ne resterait plus qu’à trouver le voleur. D’autres observations restreignent encore le champ des recherches. L’autopsie révélera que la mort est intervenue la veille au soir, entre vingt heures et vingt trois heures, après que la victime avait dîné. Sa porte n’a pas été forcée. Un visiteur a sonné chez elle. Elle lui a ouvert, l’a introduit dans son salon, et là, il l’a abattue d’un coup de poing en plein visage. Aucune trace de lutte, aucun désordre. Il fallait donc qu’elle le connaisse.
La maison de Mme Lombard est flanquée d’un beau jardin depuis lequel on a une vue vertigineuse sur la vallée de la Roya. Et, pour s’occuper de ce jardin, il faut un jardinier. Celui-ci est tunisien, il habite Sospel. On ne tarde pas à l’interroger. Il est placé en garde à vue, et bientôt relâché. Il a un alibi solide, une partie de loto dans un café de son village où dix personnes au moins assurent l’avoir vu. Le mystère s’épaissit et pendant le mois qui suit, on ne parle plus de l’affaire.

Edward Zambetti est notre nouvel instituteur. Plutôt jeune, bien bâti, une tignasse châtain toujours en bataille, des lunettes cerclées sur des yeux gris, les pommettes et le nez fortement marqués, il donne une impression de puissance, en même temps qu’il paraît un peu ailleurs. Attentif à certains moments et à d’autres distrait. Il est arrivé au village une semaine avant la rentrée, ce qui lui a laissé le temps d’investir le petit logement que la commune mettait à sa disposition, et d’aller se présenter au maire, Monsieur Sylvain Clérissi, qui est aussi notre boulanger.
Il arrive qu’on voie Sylvain à la mairie mais, quand on veut lui parler, le plus sûr est d’aller le surprendre au petit matin devant son four. Alors, sans cesser de pétrir la pâte et de surveiller la cuisson de son pain, il prend le temps de vous écouter et de vous répondre.
Nul n’assiste à l'entrevue qu'Edward Zambetti a avec lui, mais celle-ci se déroule à l’aube, devant les premières miches croustillantes et parfumées d’un matin de septembre où, au cœur de la montagne, l’été resplendit encore. Il s’avèrera que, malgré la différence d’âge, les deux hommes s’entendent aussitôt. Qu’ils se comprennent. Qu’ils s’apprécient. On ne sait pas trop ce qu’ils se disent, quelle passion commune ils se découvrent, mais le fait est que s’établit entre eux un rapport de confiance. Et au soir du premier jour de classe, c’est à notre tour de nous déclarer ravis.
Notre nouveau maître est gentil. Il nous a surtout interrogés sur les promenades qu’il est possible de faire aux alentours du village, et clairement laissé entendre que les leçons auraient lieu désormais en plein air au moins aussi souvent que devant le tableau noir. Du coup, ma mère s’alarme un peu à cause de ma claudication, qui m’empêche de courir comme je voudrais avec les autres enfants. Je traîne la patte. Il faut dire que les ruelles de notre village, au sol inégal, sont souvent voûtées, tellement étroites et tortueuses qu’il faut, pour y transporter un meuble, une bonbonne de gaz, le moindre sac de pommes de terre, un triporteur Vespa qui passe en pétaradant là où ne passerait pas une voiture. Et cela lui donne un bon prétexte pour aller le trouver et avoir avec lui une longue conversation.
Je me souviens que je jouais alors dans la petite cour, sous le tilleul. Par la fenêtre de la classe qui était restée ouverte, je voyais leurs ombres et j’entendais que déjà ils riaient. Je dois peut-être préciser que ma mère n’avait pas de mari, qu’elle s’intéressait à beaucoup d’hommes, et que beaucoup d’hommes du village s’intéressaient à elle. Dans le cas d’Edward Zambetti, ce fût une chance. Car, dès le samedi suivant, il est venu dîner à la maison. Et, à partir de ce premier dîner chez nous (maman avait préparé un lapin aux olives, et manifestement il s’en est régalé), j’ai connu deux Edward Zambetti: celui qui était notre maître à l’école, et celui qui, en dehors de l’école, était l’ami de maman et dont elle celle-ci ne cessait de me parler, parce que cet homme la rendait folle.
— Tu sais qu’il a été instituteur en Finlande, avant d’arriver ici?” me disait-elle en attachant un tablier dans mon dos, tandis que, debout devant l’évier, j’étais occupé à faire la vaisselle. 
— Tu sais qu’il a enseigné les mathématiques à Zurich, en Suisse? Et c’était à de grands élèves”, m’expliquait-elle encore en me frottant le dos, comme je sortais de la douche. 
Ou encore, en étendant du linge sur notre balcon trop étroit, au sol fait de grosses planches mal équarries qui vous laissaient voir, dans les interstices, le vide immense entre vos pieds: 
— J'ai compris qu’il a des amis professeurs à l’université de Cambridge, en Angleterre, et qu’ils s’écrivent de longues lettres, et qu’il lui arrive de faire des voyages là-bas pour participer à des séminaires, et même pour faire des conférences?
Et c’est ainsi qu’un jour elle m’annonça qu’Edward Zambetti, mon maître d’école, s’intéressait à l’assassinat d’Adrienne Lombard.
— Jusqu’à présent cette affaire ne l’intéressait pas, il n'y prêtait pas attention, mais il a appris (par Sylvain, je crois) que notre curé a pris sa retraite de manière un peu inattendue, et depuis, il me dit que cela fait tout de même une drôle de coïncidence.
— Il n’imagine tout de même pas que notre curé a assassiné la vieille dame? ai-je répondu.
— Certainement pas. Il ne l’a jamais vu, il ne sait rien de lui. Seulement qu’il est vieux et faible, presque aussi vieux et faible que Madame Lombard et que la brave Madeleine qui a trouvé le corps de Madame Lombard jeté par terre, et qui a failli en mourir d’une crise cardiaque. Mais il n’en estime pas moins que cela fait une drôle de coïncidence. Je me demande quel scénario il imagine. Avec cela, il me répète que je ne dois surtout parler à personne de l’intérêt qu’il prend à cette affaire, ni toi non plus.

Et, en effet, je me taisais. Déjà que les autres élèves se moquaient de ce que ma mère fût si copine avec le nouvel instituteur, je n’allais pas en rajouter. Quant à nous, nous observions surtout qu’il avait des carnets qui ne le quittaient jamais. Le matin, en arrivant en classe, il posait son gros carnet à spirale sur un coin du bureau, et de temps à autre, il l’ouvrait et se mettait à écrire, parfois avec un crayon, plus souvent avec un stylo à plume dont l’encre lui tachait les doigts. Et alors, il nous oubliait tout à fait.
Nous l’aimions bien, nous étions des enfants habitués à la liberté, nous avions grandi dans les rues du village, dans les prés alentour où nous avions nos ruches et nos carrés de légumes, et les parents de mes camarades étaient presque tous aussi farfelus que ma mère, si bien que nous le laissions travailler en paix. Puis, au bout d’un moment, il revissait son stylo, le glissait avec son gros carnet dans la poche de son pantalon, et comme pour nous remercier de notre patience, il nous emmenait en promenade.
Nous allions sur les sentiers, nous descendions parfois jusqu’à la Bendola où il retroussait le bas de ses pantalons pour entrer dans l’eau et construire avec nous des barrages faits de blocs de pierre que nous transportions, le dos plié, en balançant les bras pour former une chaîne. Et cela ne l’empêchait pas de nous apprendre beaucoup de choses, des choses étonnantes dont notre ancien maître ne nous avait jamais parlé. Par exemple, la différence entre une proposition grammaticale et une proposition logique.
— Votre ancien maître, Monsieur Vibert, vous a appris à distinguer les propositions grammaticales, disait-il. Il a eu raison. Il a bien fait. Mais savez-vous qu’une seule proposition grammaticale peut contenir plusieurs propositions logiques? Et qu’en fait, quand vous dites que vous êtes d’accord avec une proposition, vous ne voyez pas toujours qu’on vous en fait admettre une autre, ou même plusieurs autres, transportées en cachette par la plus apparente. Et que donc, si vous ne voulez pas vous laisser embobiner, si vous voulez penser par vous-mêmes, développer votre esprit critique, il faut que vous soyez capable de les découvrir là où elles sont, ces fameuses propositions logiques, capables de les extraire l’une après l’autre pour les considérer séparément. 
Les premières fois, nous sommes restés ébahis, mais il a poursuivi:
— Voyons, par exemple, si je vous dis “Le chien de Paul est noir”, nous avons bien là une seule proposition grammaticale, puisque nous avons un seul verbe conjugué, pourtant celle-ci contient plusieurs propositions logiques, à propos de chacune desquelles vous devez décider si elle est vraie ou fausse, si vous êtes d’accord ou pas. Lesquelles?
Et là, bien sûr, parce que maintenant nous étions entraînés, et parce que le jeu était amusant au possible, nous ne manquions pas de répondre:
— Trois, Monsieur.
— Bravo. Mais je veux les entendre.
Primo, que cet animal dont on parle est bien un chien, pas un loup, ni un canard (rires dans la classe).
— Bravo, Bertrand. Ensuite?
Secundo, que ce chien appartient bien à Paul et pas à Jacques.
— Bravo, Norma. Ensuite?
Tertio, que ce chien est bien noir et pas bleu…
— En effet, Joséphine. Je vous félicite. Vous êtes en train de devenir d’excellents détectives.
Et comment, par quel cheminement de la pensée, à partir d’une première intuition plutôt improbable, que lui-même aurait dite tirée par les cheveux, Edward Zambetti réussit-il à éclaircir l’affaire de cette pauvre Madame Lombard, et à démasquer le coupable, c’est ce que je vais essayer de faire entendre, en allant à l’essentiel, mais en essayant néanmoins de ne sauter aucune étape. Car, pendant plusieurs semaines, quand il était seul avec ma mère, sûr de n’être entendu par personne d’autre, ou seulement par moi, il ne fit que répéter:
— Pourquoi ce curé a-t-il pris sa retraite, si vite, du jour au lendemain, sans en avoir averti ses ouailles, sans dire au revoir à personne, comme si cela ne pouvait pas attendre? Lorsque nous aurons répondu à cette question, nous saurons aussi pourquoi la vieille Madame Lombard a été assassinée, et par qui.

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mardi 28 novembre 2023

L'élève malgracieuse

Je comprenais mal pourquoi cette femme m’emmenait son enfant. La fillette ne montrait aucune aptitude pour le piano, ni même aucun goût, et la mère ne paraissait pas riche. Elle parlait de son mari, le père de cette enfant, qui était ingénieur dans une usine située sur l'estuaire de la Gironde, à Blaye, près de Bordeaux, où ils avaient une maison, blanche, luxueuse, avec des domestiques, où elles ne tarderaient pas à aller le rejoindre; mais, dans ce qu’elle disait (ce n’était pas un récit, juste des paroles décousues, un propos dont je m’efforçais tant bien que mal de réunir les morceaux), impossible de comprendre pourquoi et comment elles les avaient quittés, la maison et lui, et ce qu’elles faisaient ici. Elle me payait une leçon après l’autre, avec des pièces de monnaie et des billets chiffonnés qu’elle sortait d’une petite bourse brodée de perles, en même temps qu’elle me remerciait et qu’elle félicitait l’enfant, avec des sourires grimaçants, pour les progrès qu’elle faisait, qui (selon elle) satisferaient son père. Et j’étais toujours tenté de lui dire qu’il fallait arrêter là, qu’elle pouvait garder son argent, qu’il valait mieux ne plus revenir, qu’en réalité l’enfant ne progressait pas du tout, que celle-ci n’avait aucune disposition pour le piano, aucun goût pour la musique, aucune oreille, que je regrettais de la voir engager avec moi des dépenses inutiles, mais je m’abstenais de le faire, songeant que ces leçons représentaient peut-être le seul luxe dans leur vie, et comme le seul espoir de satisfaire ce père qu’on ne voyait pas, qui était resté là-bas et qu’on irait bientôt rejoindre, si du moins la mère ne se trompait pas, si elle avait une juste perception de la situation dans laquelle elles se trouvaient, l’enfant et elle, si ce père existait vraiment. Car l’histoire ne tenait pas debout. Pourquoi, si la famille disposait là-bas d’une si belle maison, habitaient-elles ici, dans ce quartier de Pigalle où j’habitais moi-même, Cité Véron, un petit appartement où je donnais mes leçons de piano, où je recevais mes élèves et où il me semblait qu’elles venaient en voisines?
Pendant que l’enfant jouait mal du piano, qu’elle ne progressait pas du tout, qu’elle me tapait sur les nerfs, la mère nous tournait le dos et regardait par la fenêtre. Elle ne cessait pas de parler. De bredouiller. D’une voix douce, monotone, s’adressant à la vitre, à la rue et au ciel gris derrière la vitre. Parfois, sans se retourner, elle disait:
— Ne m’écoutez pas. Ne tenez aucun compte de ce que je dis. Je suis désolée, je suis un vrai moulin à paroles, une pipelette (ici, un petit rire), mais maintenant c’est juré, je me tais.
Et elle ne cessait d’évoquer Blaye, l’estuaire de la Gironde et les lourds navires qui glissaient au loin, sous les nuages gris, faisant retentir leurs trompes et leurs sirènes enrouées, dont le bruit semblait remonter du fond de la mer.

Le soir, quand celle-ci m’appelait, je racontais à Viviane le rituel immuable et triste de ces leçons. Je disais:
— Elle prétend que là-bas, l’été dure longtemps, que les soirées sont longues, que la villa possède une terrasse où viennent dîner les cadres de l’usine accompagnés de leurs épouses, ce qui exige de sa part de longs préparatifs, le choix minutieux du menu et des fournisseurs, celui d’une robe, d’une coiffure, l’arrangement des bouquets de fleurs, un plan de table compliqué, des tâches qu’elle accomplit d’une manière qui fait l’admiration de tous et la fierté de son mari.
— Comment est-elle habillée, s’enquérait Viviane?
— Mal, comme une femme pauvre et sans goût, toujours le même manteau.
— Comme une femme mal aimée, tu veux dire. Quel âge a-t-elle?
— Celui d’être la mère d’une fillette de huit ans. Sans grâce.
— Et elle ne te regarde pas? Elle ne cherche pas à te séduire, à obtenir de toi aucun secours?
— Elle regarde par la fenêtre. Elle parle à la fenêtre. Comme l’autre, tu te souviens, parlait aux murs. Comme si elle ne voulait pas nous voir pour être toute à son idée.
— Ou comme si, plutôt, elle ne voulait pas être vue. Et il ne t’arrive pas de la rencontrer en-dehors de chez toi, dans la rue, dans le quartier? Elle se prostitue, peut-être.

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vendredi 24 novembre 2023

Intermittences

L’intérêt que l’on prend à ces choses est difficile à expliquer. L’un habite un appartement où il finit par ne plus occuper que la chambre et la cuisine qui donnent sur une cour. Surtout l’été. Il ferme les volets de toutes les autres pièces pour ménager une pénombre poussiéreuse et il se réfugie côté cour. Côté rue, une grande pièce où sont rangés ses livres. Meublée, en outre, de fauteuils couverts de draps blancs et d’une table en bois massif qui lui servait de bureau, mais où il n’entre plus désormais que pour choisir des livres qu’il va lire côté cour. Quantité de livres s’empilent sur la table où ils forment un champ de ruines. Et, les volets tirés, il lui faut faire de la lumière pour choisir parmi les livres, même en plein jour. Côté cour, en revanche, les fenêtres restent ouvertes nuit et jour, afin qu’y pénètre la clarté des étoiles et qu’y résonne la musique qui se joue parfois chez d’autres habitants qu’il identifie mal, dont l’un se penche parfois pour étendre du linge, fumer une cigarette, arroser des fleurs, ou nourrir un oiseau qu’on entend piailler dans sa cage. Clarté de la lune et des étoiles la nuit, de la musique quelquefois, comme des bouffées venues du port. Il arrive qu’il fasse jouer lui aussi de la musique. Quand c’est le soir et qu’il prépare une poêlée de patates, il fait jouer sur une petite enceinte les enregistrements stockés sur son téléphone. Et c’est à peu près tout.

Le cimetière ne se voit pas. D’où s’ouvrent vos fenêtres, le cimetière de la ville reste caché. Il est sur une colline couverte d’arbres, où bruit une cascade et d’où des ramiers s’envolent. Une colline qui forme promontoire devant la mer et sur le port, d’où s’envole la nuit une chouette au regard grave. Se pourrait-il que, survolant les toits de la ville, elle parvienne jusqu’à vous? Se pourrait-il qu’elle pénètre comme en un songe par la fenêtre ouverte de votre chambre, qu’elle se perche sur un meuble et vous considère de son regard attentif de maîtresse d’école? Qu’elle annonce votre mort prochaine ou vous rappelle peut-être que celle-ci s’est déjà produite, dans le cas où vous l’auriez oublié? Qu’elle évoque le corbillard chargé de votre corps qui a gravi les allées sinueuses du cimetière crépitant de soleil, tiré par deux chevaux? Qu’elle vous raconte que, sous un pin, ce corps a été descendu avec des cordes dans la tombe, puis cette tombe refermée devant un petit groupe de témoins? “Faut-il qu’une fois de plus je parcoure de mon vol maladroit tout le ciel de la ville pour te rappeler cette scène?” dit-elle encore. Et vous, vous revoyez bien ces images, en effet, comme si c’était hier, comme si c’était un film. “Pourtant, ajoutez-vous, comment puis-je être sûr que cet enterrement fût le mien?”

La musique arrive par bateaux dans le port où les marins descendent. Ceux-ci se répandent dans la ville pour des escales au gré desquelles ils se faufilent jusque dans les rues les plus étroites, grimpent des escaliers, leur béret à la main, pour gagner des chambres d’ouvrières situées sous les toits. Et les rats font de même, nous apportant la peste. Vous protestez que cette comparaison est bien injuste pour les marins, moralement rebutante, mais la justice ni le simple respect humain n’ont rien à voir dans cette affaire. Car la musique que vous entendez résonner par bribes, le soir, dans la cour de votre immeuble, n’en est pas moins une maladie de l’âme, non point qu’elle vous tue comme font les maladies du corps, mais parce qu’elle a le pouvoir de vous rendre désirable la mort, ce qui est autrement plus abject. Avec ses airs (ses yeux) de couturière fatiguée, sortant de l’atelier parmi le groupe de ses camarades, bavardant avec elles, pour s’en séparer à petits pas hâtifs, un sourire sur les lèvres, le regard baissé, aussitôt qu’elle vous aperçoit. Vous avez connu la chose. Encore qu’en cette circonstance vous n’étiez pas vous-même le marin, si mon souvenir est exact, mais un monsieur élégamment vêtu qui se tenait à attendre sur le trottoir d’en face. Confus de se trouver là, tournant les talons comme s’il craignait d’être vu, et qui s’est éloigné. 

Débarquent nuitamment des cercueils qui ont voyagé à fond de cale, traversant des tempêtes, et dont l’un au moins, à cause d’une maladresse des marins qui le transportent, se fracasse sur le quai. S’ouvre et laisse échapper une cohorte de rats.

Louis Renart est un écrivain français qui voyage aux États-Unis. Il se livre à une enquête dans les bibliothèques publiques de villes où il s’arrête pour quelques heures ou plusieurs jours parfois. Il consulte les manuscrits d’un certain auteur, Edward Blake, qui composa voici plus de cent ans une œuvre vouée à l’étrange, dont il paraît persuadé qu’une partie peut-être la plus significative reste à exhumer. Il répertorie, décrit dans leurs aspects matériels, photocopie, traduit, annote, édite en temps réel sur son site internet, les documents que lui apportent à sa demande des personnels surpris de découvrir que leurs soupentes conservaient des archives d’Edward Blake, personne ne les ayant jamais réclamés jusqu'alors. Des boîtes de carton qu’ils déposent sur sa table et dans lesquelles ils le laissent renifler, fouiller pendant de longues heures. Parfois la nuit. Dehors il neige. Puis, le lendemain encore, quand des clochards viennent s’abriter du froid, quand des jeunes gens rient et flirtent en ouvrant leurs sacoches. Et le plus extraordinaire est que Louis Renart éprouve le besoin de vous tenir personnellement et quotidiennement informé des étapes de ce voyage, par des courriers électroniques qu’il vous adresse depuis le même ordinateur portable où il recueille une bibliothèque numérique, la plus complète jamais réunie concernant Edward Blake, des courriers que vous réceptionnez à toute heure du jour et de la nuit dans cette ville du Sud de la France où s’épuise votre grand âge.

Question: Quel lien entretenez-vous avec Louis Renart?
Réponse: Un jour, j’ai reçu un courrier de lui sur ma boîte électronique. Il évoquait la figure d’Edward Blake. Comment avait-il eu mon adresse? je l’ignore. Mais depuis cette date, il n’a plus cessé de m’écrire. Et il m’arrive de lui répondre.
Question: Louis Renart pense, ou imagine, que vous avez connu Edward Blake.
Réponse: C’est ce que j’ai cru comprendre. Et si j’en crois certaines indications qu’il m’a fournies, il existe des dates et des lieux, en effet, où nous aurions pu nous rencontrer. Mais je ne peux attester que cette rencontre se soit produite. Je ne m’en souviens pas.
Question: Vous connaissiez son œuvre
Réponse: Il se trouve que j’avais lu deux ou trois de ses livres, des recueils de nouvelles, lorsque j’étais très jeune, et que j’en conservais un souvenir vivace.
Question: Et depuis, plus rien? Au gré de vos voyages…
Réponse: Il m’est arrivé de rencontrer d’autres lecteurs de Blake. Dans les lieux les plus lointains et les plus inattendus. Surtout, quand la lumière faiblit, il m’est arrivé de rencontrer des masques…
Question: Des masques? Pardon, mais vous voulez parler d’accessoires de bal?
Réponse: Je me souviens en particulier d’un homme à tête de chien. C’était dans les derniers moments d’un bal donné au consulat de Shanghai. J’étais sorti pour respirer dans le jardin. L’homme était grand, il m’entretint avec une emphase qui prêtait à rire. Il me parlait de son épouse comme si je devais la connaître, et je m’étonnais qu’il n’ôtât pas son masque. La chaleur était étouffante, humide. Je combattais l’envie de lui en faire la remarque, de m’en plaindre, sans doute parce que j’étais ivre et que nous continuions de boire. Comment s’y prenait-il pour boire avec ce masque? Il affirmait avoir obtenu des preuves de la liaison que j’aurais entretenue avec sa femme grâce à un certain détective qu’il employait pour ses affaires. Des serveurs muets se glissaient entre nous et remplaçaient nos coupes. "Hélas, vous n’êtes pas le premier à jouer ce rôle auprès d’elle”, s’exclamait-il en exhalant une large bouffée de son cigare, et je n’osais pas protester de crainte, si c’était un jeu, de paraître stupide. Comment s’y prenait-il pour fumer? Il m’indiqua le nom de l’hôtel où avaient lieu nos rendez-vous. Le barman m’avait reconnu sur une photo qu’on lui avait montrée, affirmait-il. Je ne sais comment je parvins à lui fausser compagnie. Plutôt que moi, tandis qu'il me parlait, il regardait la lune. Il me faisait peur. Je quittai le consulat à pied, en courant presque. Je vomis au premier coin de rue, mes tempes battaient, puis je courus encore. Je fus retenu chez moi, dans les jours qui suivirent, par une forte fièvre. À mon réveil, un journal avait été déposé près de mon lit. Il indiquait que le cadavre de l’épouse d’un riche négociant, propriétaire de hangars sur les docks, avait été découvert sur le bord de la piscine de sa villa, LA MOITIÉ DE SA TÊTE DÉVORÉE PAR UN CHIEN.
Question: À moins que ce ne fût par des rats? Ou peut-être par un renard?
(Rires. Fin de l’enregistrement.)

La pluie, soudain abondante à la nuit tombée, n’intervient que bien plus tard dans le récit. Un verre de vin rouge à la main, ils sortent à son bruit pour mieux la voir luire depuis le balcon d’un chalet, plus haut dans la montagne dévorée de grands arbres, comme des bois de cerfs ou des gueules de loups qui regarderaient la lune. Spectacle auquel rien d’humain n’aurait part, mis à part les spectateurs qui y assistent, debout, dans une obscurité où leurs visages brouillés, presque effacés, comme dilués dans une tache d’encre, se reconnaissent à peine.

La lune lutte avec la pluie jusqu’au matin, dardant ses rayons de lumière entre deux nuages, les roches fichées dans l’immensité du cosmos comme des repères fournis aux voyageurs qui le parcourent montés sur des balais de sorcières. Leurs véhicules dans le ciel, nos voitures rangées près du hangar.

mercredi 22 novembre 2023

Villa Bellevue

Je voulais revenir à Nice. J’imaginais d’abord quelque chose près de la mer. Je me voyais me promener le long des plages, chaque matin, au soleil ou sous une pluie transparente et fraîche, comme on en connaît ici. Partant du Negresco, j’aurais marché jusqu’au port et, en revenant, je me serais arrêté pour déjeuner près du Cours Saleya. La pluie aurait alors cessé. Le soleil serait reparu essuyé, luisant comme un sou neuf. Je pensais que je n’étais pas trop pauvre. Que l’exercice matinal suivi d’un pichet de vin rouge et d’une soupe au pistou chez Acchiardo pourraient me consoler de la solitude et de l’ennui inhérents à la vieillesse.
J’avais demandé à une agence de faire des recherches. Elle m’envoyait des dossiers numériques avec des photos. Mais les semaines passaient et je ne trouvais rien qui me convienne. Trop petit, trop kitch, trop cher. Jusqu’au jour où, au téléphone, une jeune femme m’a parlé d’un deux-pièces rue des Boers. C’était la première fois que j’avais affaire à elle. Elle était amusante, un peu moqueuse et semblait certaine que ce deux-pièces était fait pour moi. Bien sûr, convenait-elle, il se trouvait dans un tout autre quartier que celui que j’avais indiqué dans mes vœux, mais avec le tramway je serais rendu en quelques minutes sur la place Masséna. Et je disposerais en outre d’une terrasse exposée au sud et d’une place de parking souterrain.
— Quand vous voudrez sortir votre voiture du garage, me dit-elle, vous pourrez aller faire des promenades dans la montagne, ou même en Italie. Et, en plus, si je vous convaincs, je toucherai une commission.
Je ne me souvenais plus très bien où se trouvait la rue des Boers. Y étais-je jamais passé? Je savais qu’elle était voisine de l’ancienne faculté des sciences. Je l’ai cherchée sur le plan de la ville, j’ai pu en suivre le tracé. J’ai vu qu’elle débouchait, au nord, sur le boulevard Gorbella, près des tennis. Et alors je me suis souvenu d’Hélène. Celle-ci devait avoir seize ou dix-sept ans quand nous nous sommes connus, et moi trois de plus. Elle habitait une jolie villa de l’avenue Bellevue où j’allais la chercher, ma raquette sous le bras. Elle me demandait de l’attendre à l’entrée. Elle descendait en pull et courte jupe blanche, avec un gros sac qu’elle me donnait aussitôt à porter, et nous nous en allions côte à côte, en bavardant comme de vieux camarades ou comme des cousins grandis ensemble.
Ensuite j’ai été occupé. J’avais certains ajouts et réglages à terminer pour le Parc Clichy-Batignolles, et une fois le deux-pièces acheté, j’y ai fait effectuer des travaux de peinture et de décoration. Enfin, mon appartement parisien était vaste, je l’occupais depuis plus de quinze ans, il me servait de studio et, outre mon matériel d’enregistrement et de mixage, j’y avais accumulé des livres et toutes sortes d’objets, parmi lesquels j’ai dû faire du tri pour savoir lesquels je déménagerais à Nice et desquels il faudrait que je me débarrasse. Enfin il est arrivé, un après-midi de printemps, que je remonte du boulevard Gambetta avec un cactus que je venais d’acheter chez Bonsaï Center pour ma terrasse, et comme je gravissais l’avenue Bellevue, dans la courbe qu’elle dessine et qui semble l’enlever à la ville, je me suis arrêté devant la maison.
Je me suis souvenu de l’histoire, et j’ai pensé qu’il ne serait pas sans intérêt que je la raconte.
Je ne suis pas certain d’en venir à bout, mais je peux essayer. Hélène Agassi m’a pris pour témoin. Elle m’a choisi. Ce rôle implique-t-il que je raconte aujourd’hui ce que je sais, qu’après tout ce temps j’essaie de mieux comprendre et de faire comprendre le drame qui a eu lieu tout près de moi, qui a touché la femme que j’ai le plus aimée, et qui impliquait au moins une personnalité importante, favorablement connue par le public niçois?
Je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire ni seulement utile de remuer ces vieux chiffons, mais le sort, maintenant que je suis vieux, ne m’attribue pas d’autre rôle, et je ne dors guère, la nuit. Hélène Agassi me manque. Autant meubler mes insomnies. En tirer quelque chose.

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