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Affichage des articles associés au libellé Ceux qui passent

Les yeux noirs

Il existe deux fins à cette histoire: l’une que Daniel Breuer a raconté à plusieurs reprises, à Buenos Aires, à l’occasion de fêtes et de leurs agapes, devant le Cercle réuni; l’autre dont il me fit part, quelques années plus tard, un soir que nous étions sortis respirer l’air de la mer sur la terrasse du casino de Monte-Carlo. Dans la première, il accompagnait le dentiste jusqu’au restaurant qui jetait un halo de clarté nimbé de brume sur le quai du canal. À peine avaient-ils passé la porte que Iago venait vers eux, les bras tendus. “Ah, Monsieur Laigle, vous êtes venu, et avec un ami! Je suis content de vous voir. Donnez-moi vos manteaux, on va vous trouver une table. Ce soir, nous servons de la choucroute. Vous n’en mangerez pas de meilleure à Paris!” La salle était bondée. Il y avait de la lumière et du bruit, et ils étaient servis par Édith elle-même. Celle-ci, debout près de leur table, s’est d’abord expliqué: “Je vous assure, Monsieur Laigle, que j’allais vous appeler. Chaque ma...

Iago, son frère

Laigle a continué. Il a dit: “J’ai mangé seul, dans la cuisine, une boîte de raviolis que j’ai fait réchauffer, et que j’ai accompagnée d’un verre de whisky, puis je suis allé dormir sur le canapé du salon. Dans la nuit, je me suis souvenu de Iago. Je ne l’avais vu qu’une fois. Il s'était présenté au cabinet, un soir, après que le dernier client était parti, et quand Édith avait déjà enfilé son manteau pour partir, elle aussi. Il m’avait interpellé d’un bout à l’autre du salon: ‘Monsieur Laigle, je peux venir vous serrer la main? Je suis Iago, le frère d’Édith’.” Nous touchions là à la pointe de l’histoire. On en sentait le parfum chargé d’ambre et de poivre. De lune vague après la pluie. Si nous étions capables de dire ce qui nous attire dans tous les visages qui nous ont attirés, ou ce qui nous fait peur dans tous les visages qui nous ont fait peur, depuis l’enfance, nous n’aurions pas besoin de raconter des histoires. Il suffirait de le dire. Mais cela est impossible. Alors, nou...

Pied de grue

Ils se sont retrouvés au même café de la rue des Abbesses. Laigle n’a pas voulu lui en dire davantage au téléphone. Il lui a seulement dit: “Demain soir, si tu es d’accord, au même café de la rue des Abbesses, à la même heure.” Sandler lui a répondu qu’il y serait, et Laigle a ajouté: “Équipe-toi de bonnes chaussures. Il se peut que nous ayons à marcher.” Il ne pleuvait pas mais il faisait encore nuit, ce que le Maître n’aurait pas approuvé, affirmant que la nuit était mauvaise conseillère, qu’elle troublait les esprits, aussi bien que la pluie, raison pour laquelle il fallait les éviter quand il s’agissait d’accomplir une mission. Mais on ne choisit pas toujours. Et d’ailleurs, s’agissait-il bien encore d’accomplir une mission, ou seulement de venir en aide à un membre de la confrérie, ou à un correspondant de la confrérie, qui était aux abois? Donc, ils se retrouvent à la même table, devant les mêmes grogs. Laigle lui narre par le menu la soirée catastrophique à l'opéra, ponctué...

Le fantôme de Baudelaire (1)

Quand l’un de nous était désigné pour effectuer une mission, il savait ce qu’il aurait à faire mais il ne savait pas pourquoi. Le Maître, son Secrétaire et Anna Maria étaient seuls à le savoir. Ils en avaient longuement discuté, ils avaient pesé le pour et le contre au cours d’innombrables échanges, et nous ne doutions pas que la décision qu’ils avaient prise allait dans le sens de la concorde et du progrès universels, même si elle n'était pas toujours conforme à la loi. Et nous ne doutions pas non plus que le Cercle avait des appuis dans les hautes sphères de la société. Auprès des gouvernants de différents pays. Qu’il recevait des financements occultes. Qu’en cas de dérapage, d’accidents de parcours, nous serions protégés. Cela s'était vu. On le racontait. Mais, pour l’affaire du fantôme de Baudelaire, il n'était pas question de s’en prendre à quiconque. De commettre aucun délit. De dérober aucun dossier dans les archives d’un notaire. De remplacer, dans une salle de musé...

Un voyageur romantique

Il était venu de Gênes en autobus. Celui-ci l’avait déposé devant la plage de San Terenzo, il avait demandé qu’on lui indique le chemin qui conduisait à la villa où habitaient “les Argentins”, et ainsi il avait continué à pied, gravissant la côte avec son sac sur le dos, à la manière d’un voyageur romantique, comme je faisais moi-même chaque matin. La veille au soir, il avait appelé Thierry Nogaret pour le prévenir de son arrivée. Il avait dit que sa voiture était tombée en panne à son retour de Rome, qu’il l’avait laissée à Gênes, dans un garage, et que, du temps qu’elle soit réparée, il avait songé à nous faire une visite, si du moins nous avions une chambre pour le recevoir. Thierry avait fait part de cette proposition à Anna Maria, qui ne connaissait pas cet homme, encore qu’elle avait entendu parler de lui, et comme, en effet, une chambre était libre, celle-ci n’avait vu aucune raison de refuser. “Pour autant, je ne suis pas certaine que Thierry soit ravi de le voir”, devait-elle ...

Ariane à Naxos

L'histoire de Gérard Laigle, le dentiste de Montmartre, ne s'est pas terminée là, mais la suite est plus confuse. Denis Sandler s'entretenait avec lui dans ce café, au bout de la rue des Abbesses, quand une élégante automobile noire est venue s'arrêter devant les vitres que la pluie inondait de traînées lumineuses. Celles-ci semblaient vivantes et serpentaient comme des larves descendues du ciel. Que faisaient-elles ici? Quelle était leur mission? Selon toute apparence, elles essayaient de communiquer avec les habitants de la terre en leur adressant de mystérieux signaux, dans leur langage non-linéaire et silencieux que les plus éminents spécialistes de différents pays travaillaient à déchiffrer.  Le praticien s'est tourné vers l'automobile, où un visage transparaissait derrière le pare-brise, et il a dit: "C'est mon épouse. Une première nous attend, ce soir, à l'opéra. Il faut que je vous quitte." Puis, en se levant, il a ajouté: “Vous êtes à ...

Le dernier visiteur

Je passe sur ce qu'il est trop facile de deviner. Jamais la beauté dAnna Maria ne m'avait paru si émouvante. Elle n'avait pas quarante ans. Ses cheveux qui frisaient sur sa nuque, l'ourlet de son oreille, le galbe de ses jambes dorées, ses tenues si simples, une robe blanche et des sandales aux pieds, lacées sur ses chevilles, les longs doigts de ses mains, un sourire, un bout de langue entre ses lèvres. Sa présence m'était difficilement supportable. Je craignais toujours de dire un mot de trop, de risquer un geste qui m'aurait trahi. D'abuser de sa confiance. D'encourir sa fâcherie. De me rendre ridicule. Aussi, je la fuyais. J'avais pris mes habitudes. Je partais le matin pour la plage. Je descendais à pied la petite route qui conduisait au port, sinuant entre les grilles des villas et leurs jardins. Je regardais le ciel. Les serres. Les terrasses d'oliviers. Les bouquets de roseaux. La plage formait une anse abritée par le môle. Je me baignais...

Le verre de lait (6)

Le plus souvent, quand elle parlait du Maître, Anna Maria disait "le Maître", comme nous tous, mais parfois aussi il lui arrivait de l'appeler "Lucian", ce qu'aucun de nous n'aurait osé, et même, quand elle s'adressait à lui, elle pouvait dire "mon oncle". Ainsi, Anna Maria Jimenez Durante et le Maître étaient parents. La différence d'âge nous donnait à penser que Lucian Cappadoro était plutôt son grand-oncle. De fait, ils habitaient ensemble un bel appartement du quartier Monserrat, derrière le Palacio Barolo, où il arrivait que l'un de nous soit chargé d'apporter à ce dernier un document pour qu'il le signe. Notre Secrétaire, Fernando Auguri, l'avait chargé de cette mission. Quant à lui, personne ne savait où il habitait. Avait-il seulement une adresse? On disait qu'il était pauvre et qu'il vivait dans des hôtels dont il changeait souvent, transportant de l'un à l'autre ses livres et surtout le grand re...

Le verre de lait (5)

Depuis que Miguel Arroyo (le narrateur) faisait partie du Cercle, aucune action assassine n'avait été commise. Aucune action héroïque non plus. Denis Sandler et lui s'y étaient rencontrés dans leur jeune âge et, depuis lors, les dix membres du Cercle n'avaient eu à accomplir aucun exploit, seulement des surveillances discrètes, des démarches compliquées auprès d'administrations étrangères, des achats de tableaux dans des ventes publiques, des recherches de vieux livres chez les bouquinistes, la photo qu'il fallait prendre d'un couple installé à la terrasse du café Florian, place Saint Marc, des visites dans des zoos, d'autres dans cimetières, ainsi parfois que de menus larcins, des chapardages idiots, d'un foulard dans un vestiaire, ou, plus grave, d'une clarinette dans la loge d'un artiste, mais rien qui leur fît craindre d'y perdre la vie ou d'être mis en prison.  Ils s'étaient attendus à devoir accomplir des aventures romanesques. ...

Le verre de lait (4)

J'ai situé (incrusté) le glacier de Borges, où figure le verre de lait (si tant est que, dans les nouvelles de Borges, il existe bien, que je n'ai pas rêvé), dans un glacier que j'ai connu quand j'étais très jeune. Ne connaissant pas Buenos Aires, où est censé se situer le glacier de Borges, je l'ai incrusté à Nice, dans un endroit que je connaissais. Celui-ci se trouvait à l'angle de l'avenue du Maréchal Foch et de la rue de Lépante, à proximité du lycée Calmette qui était réservé aux jeunes filles, et j'aurais pu avoir rendez-vous alors avec l'une d'entre elles, mais je ne me souviens pas qu'il en ait été ainsi. Je crois y avoir été seul, et seulement un tout petit nombre de fois, deux ou trois peut-être, et peut-être une seule. Mais je devais en garder une forte impression. Le lieu était dépourvu de toute décoration. Pas de miroir. Des murs uniformément peints de la même couleur claire. Au sol, un carrelage lessivé. Quelques tables et leur...

Le verre de lait (3)

Le Cercle se compose de dix membres auxquels s'ajoutent le Maître, son Secrétaire et une femme. Il se réunit sur convocation dans les endroits les plus divers de Buenos Aires: des arrières-salles de cafés, des chantiers d'immeubles en construction, des garages. La première règle est le secret. L'existence du Cercle doit rester secrète, ce qui signifie qu'il ne faut jamais en parler à personne, jamais citer son nom, ne rien dire de ses activités, mais aussi ne jamais rien écrire qui le concerne, car, si vous veniez à mourir, des personnes extérieures au Cercle, en découvrant votre corps, pourraient découvrir vos papiers. Quel est le but de son action? Le Cercle travaille à l'harmonie universelle. Il lutte contre le Mal. Comment fonctionne-t-il? Lors de chaque réunion, l'un des membres rend compte de la mission dont il a été chargé à l'issue de la réunion précédente. Les autres l'écoutent et lui demandent des précisions en toute liberté, hormis celle d...

Le verre de lait (2)

On vous parle d'un verre de lait qui est servi dans un café, ou dans un glacier, ou dans une pasticceria , et aussitôt vous le situez dans un café ou dans une pasticceria que vous connaissez, où vous êtes entré peut-être une seule fois dans votre vie, il y a fort longtemps, que vous aviez oubliée mais dont la pasticceria du conte de Borges a ranimé le souvenir. Le matin (hier), nous buvions des cafés sur la plage de Laigueglia. Il y avait foule, encore que le ciel était couvert, qu'il faisait froid. Les enfants jouaient dans le sable, emmitouflés dans leurs manteaux, nous pouvions les surveiller depuis la terrasse du café, et je me disais que je passerais volontiers un hiver ici. Puis, nous avons traversé Alassio en voiture, et le boulevard était bordé d'orangers dont les feuillages étaient taillés en boule, dans le vert desquels les fruits contrastaient en orange comme des lampions. Et je disais à Baptiste qu'on ne pourrait pas imaginer un tel décor à Nice, mais que ...

Le verre de lait (1)

Il y a, chez Jorge Luis Borges, une scène que je ne perds de vue jamais bien longtemps. Je vais la décrire sans d'abord revenir au texte, sans seulement pouvoir dire dans laquelle des nouvelles de l'auteur elle figure, en me demandant même si elle ne revient pas dans plusieurs, ce que je chercherai à vérifier plus tard. Cette scène, la voici. Nous sommes à Buenos Aires un jour de grand soleil, où il fait chaud, probablement l'été. La narrateur retrouve un autre homme dans un glacier. Ils sont vieux, ils se tiennent assis dans l'ombre et ils ont une conversation au début de laquelle le narrateur se fait servir un grand verre de lait froid. Ce verre est devant lui, sur une petite table ronde, tandis qu'il parle, et son interlocuteur est en retrait, on le voit mal, ce qui ne l'empêche pas, pendant que l'autre parle, de regarder la rue. Voilà, c'est toute la scène. Elle est muette, on ne sait pas de quoi ils parlent. Ils se sont donné rendez-vous dans ce gla...