Quand Alexandre Jacopo apprend la mort de Pascale Cardix, il y a quinze ans qu’il ne l’a pas revue, hormis une fois à l’occasion d’un vernissage, dans une galerie d’art, sur le quai Lunel, et une autre fois à Paris, à la sortie d’un cinéma du boulevard de Clichy. Sans qu’ils se parlent. Et en quinze ans, beaucoup de choses ont changé: il a vieilli, bien sûr, il est sur le point de prendre sa retraite, et surtout le réchauffement climatique a rendu la planète beaucoup moins habitable. Aux longues périodes de sécheresse succèdent des mois entiers de pluies diluviennes, durant lesquels en plein midi il ne fait pas tout à fait jour. Il continuera d’écrire des livres, il gardera le privilège d’écrire des livres et de les publier, mais il sait que le contact avec les étudiants va lui manquer. Il a pris plaisir à diriger des thèses, et cette année-là sera la dernière où il pourra le faire. Son étudiante favorite s’appelle Hélène Loriot. Depuis quatre ans, elle mène un travail sur Soeren Kierkegaard, et ils sont convenus qu’elle le terminera avant l’été.
Elle vient le rencontrer chez lui une fois par mois, et le rendez-vous a été pris pour qu’ils discutent d’un long développement dont elle lui a envoyé le texte. Elle a intitulé ce chapitre “Les fiançailles rompues”. Elle y met en parallèle les reculades matrimoniales du philosophe danois et celles de Franz Kafka. Et aussitôt qu’ils sont installés dans leurs fauteuils habituels, où le rituel veut qu’ils prennent le thé, il lui dit tout le bien qu’il pense de ce travail, clair, précis, richement documenté, à quoi elle répond qu’elle avait craint qu’il lui reproche de trop m’intéresser à la vie de l’auteur. Et lui
— Bien sûr, certains de mes collègues y trouveraient à redire. Nous devons y songer quant à savoir qui nous inviterons pour participer à votre jury. D’ailleurs, le moment est venu de lancer les invitations, mais c’est là mon affaire, et quant à moi, je pense que cette digression a toute sa place avec le reste.
La jeune femme est ravie. Alexandre Jacopo de son côté garde un air grave. Il lui adresse quelques remarques de détail concernant sa bibliographie. Elle en prend note et comme, après cela, elle range son carnet, attrape son K-Way et se lève pour partir, et comme il se lève aussi, il ajoute: "Je peux vous l’avouer, ou peut-être ne devrais-je pas le faire, mais votre chapitre m’a touché parce que je viens d’apprendre le décès d’une vieille amie."
Il a parlé d’une voix à peine audible, en regardant ailleurs, comme s’il avait cherché le téléphone qu’elle aurait oublié sur la table. La jeune femme, en revanche, le fixe avec attention. La confidence de son professeur était inattendue. Elle n’est pas sûre de s’en réjouir, elle en ressent de la gêne, et comme pour masquer cet embarras, elle commet une imprudence, elle dit: "Vous voulez parler d’une ancienne maîtresse?"
La question (le mot) lui a échappé, elle rougit de son audace. Tout de suite, elle ajoute: "Pardon, monsieur, je n’aurais pas dû...", mais Jacopo la regarde en souriant. Il pense: Les jeunes gens d’aujourd’hui savent-ils encore ce que signifient les mots de maîtresse ou d’amant? Ils les lisent dans les livres, ils les entendent au cinéma. Cette petite a du cran. Il lui répond: "Oui, vous avez raison, une ancienne maîtresse, c’est le mot qui convient." Et cette fois, la jeune femme a du mal à s’empêcher de sourire. Elle dit: "J’en suis désolée, vous devez être triste...
— Oui, très triste, et troublé, répond son professeur.
— Votre liaison durait encore?
— Il y avait bien longtemps que cette femme m’avait quitté, déclare le professeur. Mais il y a une question qui tourne dans ma tête. C’est une question impossible, qui dit et qui répète: “Combien de fois?” J’essaie de me convaincre que cette question n’a pas de sens, que je ne pourrai jamais y répondre, il n’en reste pas moins que je voudrais.
Cette fois, ils sourient tous les deux, encore que Jacopo soit ému, et elle aussi, sans doute. Alors, elle fait appel à tout son courage, à tout son aplomb, et elle dit; "Vous voulez parler du nombre de fois où vous avez fait l’amour?
— En effet, du nombre de fois où elle est venue ici.
— Parce qu’elle venait ici?
— Oui, elle était mariée, et nous ne nous sommes jamais retrouvés qu’ici. Elle venait quand elle voulait, quand elle pouvait. Et elle restait une heure, parfois davantage. Mais je ne saurais dire combien de fois cela s’est produit, je n’ai gardé aucune trace matérielle de ses visites, et maintenant je voudrais savoir les dates de chacune, et cette question insiste. Cette question trouble mon sommeil. C’est sans doute stupide. Mais il est tard, sauvez-vous, et merci de m’avoir écouté."
#ProgNouvelles