Accéder au contenu principal

Articles

Thelonious Monk à Nice

J’imaginais que Thelonious Monk vivait à Nice et que c’était moi. Ou que j’étais lui. À cette première proposition s’en rattachaient trois autres. La première voulait que Thelonious Monk habitât dans des hôtels, dont il changeait souvent, sans que dans aucun il y ait de piano. La seconde, qu’il se produise dans plusieurs boîtes de nuit, mais que la principale, celle où il revenait jouer chaque nuit, à une heure plus ou moins tardive, s’appelait Le Select et se trouvait dans le Passage Émile-Négrin, qui est une petite rue en pente, qui bifurque de celle qu’on appelait alors Avenue de la Victoire, à peine plus haut que la rue de la Liberté. La troisième des propositions secondaires était la plus curieuse et peut-être la plus inventive. Elle disait que Thelonious Monk avait besoin de s’asseoir à un piano, le matin, pour composer ses œuvres, les retravailler dans le moindre détail, et préparer ainsi celles de ses compositions qu’il jouerait le soir, quand les clubs accueilleraient leur pub...

La Chèvre et le Samouraï

La première fois que nous nous sommes parlés, Annie et moi, c’était à l’automne 1967, nous avions seize ans, et nous étions élèves d’une classe de seconde au lycée Beau-Site. J’avais remarquée la jeune fille mince et noiraude qu’elle était alors, aux cheveux soigneusement tirés en queue de cheval, à la silhouette pure comme celle d’un caractère d’écriture arabe ou d’une branche de figuier, l’année précédente déjà, dans les couloirs du lycée du Parc Impérial, où nos regards sombres s’étaient croisés, et juste un peu mieux que croisés, mais où très vite alors nous avions détourné la tête. Tandis qu’à présent, nous nous retrouvions dans la même classe, et j’étais venu m’asseoir à côté d’elle. J’avais dit: “Je peux, cela ne t’ennuie pas?”, ma maigre expérience m’ayant appris à faire de l'extrême politesse une arme fatale de séduction. Et, cette fois, en effet, la tactique avait marché. Annie avait incliné la tête en signe d’assentiment, comme aurait fait une jeune chèvre. Et, très vite...

Rue Dabray

Les patrons tenaient des chambres meublées au-dessus du bistrot. J’en ai loué une pour la semaine. L’appartement que j’avais habité avec ma femme se trouvait à quelques rues de là, dans un quartier aux immeubles cossus. Mais aussitôt après sa mort, j’ai su que je ne pourrais plus y vivre. J’y étais demeuré jusqu’à son enterrement, parce que nos enfants avaient fait le voyage et que nous avions quantité de démarches administratives à accomplir. Mais le lendemain qu’ils étaient repartis, j'étais venu me promener du côté de la rue Vernier, où j'ai grandi. J’ai marché au hasard. Je suis entré dans ce café de la rue Dabray parce qu’il pleuvait et j’ai commandé un verre de vin. Il n’était pas dans mes habitudes de boire du vin au milieu de l'après-midi, mais je commençais une autre vie, il fallait marquer le passage, prendre de nouvelles habitudes. Je n’étais pas seul à perdre ainsi mon temps. Plusieurs hommes étaient groupés devant le comptoir, et l’un d’entre eux parlait d'...

Impression d'oiseaux

Debout devant l’imposante bâtisse, la tête levée pour voir les fenêtres de l’appartement situé au-dessus des classes, il était un peu plus de midi, le ciel gris et froid, en passant la curiosité m’a pris, comme je montais les escaliers du côté opposé de la cour, je me suis arrêté, j’ai levé la tête, renversé serait trop dire, encore que notre appartement soit au plus haut, qu’il regarde la mer, en cet instant (la mer) je lui tournais le dos, j’étais chaudement vêtu, les mains enfoncées dans les poches de mon blouson, je me dirigeais vers le réfectoire de l’école et j’ai levé les yeux vers les fenêtres de l’appartement que j’avais quitté le matin, les vitres nues où, de l’extérieur, il m’arrive d’apercevoir la silhouette en transparence de quelqu’un des miens qui se tient debout et me fait signe, le ciel gris et froid: entre l’escalier où je me trouvais, conduisant au réfectoire, et la façade de la maison, l’espace d’une cour plantée d’arbres où des enfants couraient, et venant à se ref...

Son nom

Son nom est celui d’un petit mammifère de la montagne. Et, par métonymie, dans la langue du pays, c’est aussi l’un des noms qui désignent la montagne. Chose plus étonnante, on y entend un verbe qui signifie partir, s’en aller, sans idée, dans l’emploi qu’on en fait, qu’on irait quelque part.  Son nom signifie partir pour partir, rompre, en finir ou, plutôt que nulle part ailleurs, aller se perdre dans la montagne, pour devenir un petit mammifère fouinant dans la pénombre opulente de parfums, promener son museau, sa moustache et ses griffes sur les feuilles tombées, dans l’humus où poussent les champignons. (9 février 2020)

Arrière-saison

Je passais mes soirées au pub puis, pour regagner la petite maison que j'habitais, je passais par la plage. Celle-ci alors était vide. Il m'arrivait de m'arrêter pour regarder la mer, et quelquefois de dormir sur le sable. Au matin, j'étais réveillé par la pluie. Dans mon sommeil, j'avais essayé en vain de reconstituer un rondel de Tristan Corbière. À présent il me revenait aux lèvres sans que j'hésite. Je le disais debout, en serrant mon caban, en grelottant de froid: “Va vite, léger peigneur de comètes ! Les herbes au vent seront tes cheveux...” (4 février 2020)

Evite

Évite de remuer la nuit De rider l’eau  et le sable sous l’eau D’agiter les fougères dans l’air du soir Mottes de terre traversées de lombrics les nuages d’ardoise Une rangée de grands arbres nus prévenus de la nuit par les cris des corbeaux Écoute la rivière sans la voir (25 janvier 2020)