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Articles

Série noire

  J’ai connu la Série noire. Dans ma vie. Elle est inscrite en moi. Joseph est revenu habiter chez sa grand-mère, qui était aussi la mienne, au début de l'été. Il avait vingt-six ans et il sortait de cinq années de prison. Joseph et moi étions cousins. Angèle, sa mère, était la sœur aînée de ma mère. Elle avait eu Joseph d’un premier mariage, à Alger, puis elle était venue vivre à Nice avec son nouveau mari et leurs deux enfants. Quand mes parents ont décidé de quitter l'Algérie, j'avais cinq ans, et c’est à Nice que j’ai découvert ma tante Angèle, son mari et leurs deux enfants, et j’ignorais alors l’existence de Joseph. J’ai vu Joseph pour la première fois chez nos grands-parents. Je devais avoir dix ans peut-être et lui dix ans de plus que moi. J’allais dormir chez eux une fois par semaine, dans le petit appartement qu’ils habitaient, rue de la République, à l’angle du boulevard Sainte Agathe. C’était un logement pauvre et biscornu où j’aimais retrouver les parfums de ma...

Une "Poésie Fantômas"

  “Il existe en France un courant littéraire auquel je me rattache, ai-je dit à Cynthia. Je lui ai inventé un nom, celui de “Poésie Fantômas”. Personne ne veut en parler, on fait comme s’il n’existait pas, qu’il ne comptait pour rien, mais il existe bien. Et non seulement il existe, mais on repère son influence en particulier sur le cinéma, et il a étendu son influence loin de chez nous, en particulier en Amérique.” Quand Cynthia n’est pas à Nice, nous nous écrivons, et quand je lui écris, j’ai tendance à m’étendre plus que je le fais quand elle est là. Depuis longtemps elle me posait des questions sur mon goût marqué pour les littératures populaires, “les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières / Portraits de grands hommes et mille titres divers ”, qu’on voit poindre dans mes nouvelles, qui leur vaut une certaine noirceur, d’être habitées par un parfum de trouble, de violences, de dangers, de sévices, la présence qui les hante de personnages inquiétants, au premier...

Via Arthur Rimbaud

  Alex dit: “J’ai eu connaissance des Illuminations quand j’étais très jeune — je dis que j’en ai eu connaissance, pas que je les aurais lues, j’étais beaucoup trop jeune pour cela, quinze ou seize ans peut-être. J’avais acquis une bonne connaissance des sonnets de jeunesse (ceux du Cahier de Douai, qu’on appelle aussi Recueil Demeny), mais pour ce qui était d’ Une Saison en enfer et des Illuminations , je n’avais fait que les parcourir en y posant ici et là un regard ahuri, et je n’entendais alors leur titre que dans un sens abstrait. Le recueil, pour moi, s’intitulait Illuminations comme il aurait pu s’intituler Émerveillements , Épiphanies , Révélations , ou quelque autre chose de ce genre. Il faut dire que je découvrais le texte dans une collection du Livre de poche dite “Classiques” en même temps et dans la même collection que les Pensées de Pascal et que Le Rouge et le Noir : trois livres que mon père m’avait offerts, qu’il avait achetés à mon intention sur le conseil du...

C.I.N.É.M.A

Il y a eu trois étapes dans la vie professionnelle d’Armand, dont lui-même a témoigné auprès de nous sans trop de réticences, encore qu’il ne les ait jamais évoquées que de manière allusive. Ce n'était pas son genre de parler de lui. Quand il lui arrivait de le faire, il bredouillait, il s’en excusait au détour de la première phrase, et on souriait de reconnaître en lui un vieil adolescent. Au sommet de son haut corps voûté, son visage penché, imberbe et ridé, était comme celui du Jedi. Durant une première période, il est reporter, façon Rouletabille. Dans la seconde, nous l’avons vu gérant de la station-service du boulevard Soult. Il tient le rôle pendant une quinzaine d'années, jusqu’à la double disparition de Joseph Gaillard et de Jean Biasini, puis en quelques mois le voilà devenu détective privé, ce qui est une façon de renouer avec son expérience de reporter. Mais ce n'est pas tout. Nous pensons que son itinéraire professionnel inclut une quatrième étape qui commence...

Une nano-histoire

“L’histoire est celle d’un pavillon de banlieue, pas celle d’un pavillon dans les dunes, comme chez Robert Louis Stevenson, mais un pavillon de banlieue. Ou, pour être plus précis, d’une rue de banlieue où il y a, dans un cas, un garage fermé derrière son rideau métallique, et dans l’autre, un pavillon un peu délabré, à la façade grise, qu’on aperçoit derrière le portail, avec un bout de jardin mal entretenu où, à votre coup de sonnette, deux molosses accourent en aboyant d’une voix caverneuse. — Il faut préciser encore. — Commençons par la rue. Elle est toute droite, déserte, aucun commerce, pas l’ombre d’un arbre, trottoirs étroits… — Et bien sûr un ciel gris… C’est entendu. Commençons par le garage. — Rien ne le signale de l'extérieur, dans l’alignement de vieux immeubles à la façade lisse, dont certains au moins peuvent être inoccupés, à moins qu’il ne s’agisse de bâtiments industriels. Un garage juste assez large pour une voiture. Celle-ci arrive de Paris, un coup d'averti...

16, boulevard Soult (Paris, 12e)

(Cover Patrick Modiano) Selon lui, selon ce qu’il a raconté et qu’on a cru comprendre, la période “Rouletabille” durant laquelle Armand fait figure de jeune reporter dure une dizaine d'années, après quoi il rencontre un homme qui est propriétaire d’une station-service à Paris, au 16 du boulevard Soult, et qui lui propose d’en prendre la direction. “J'étais fatigué de devoir toujours me déplacer, dit-il. Je m'intéressais à la musique, je jouais du saxophone. J’avais appris tout seul. Je n’avais pas l'idée de me produire en public, je voulais seulement me perfectionner en m'exerçant chez moi. J’achetais des disques et j’achetais des partitions, et je pouvais passer des heures à essayer de reproduire ce que j’entendais sur ma chaîne Hifi ou ce que je voyais écrit sur la partition. J’ai donc quitté le journal. J’ai trouvé à louer un petit logement à deux pas du garage. Il était convenu, entre le propriétaire et moi, qu’il resterait ouvert la nuit. J'étais libre d’em...

Mademoiselle Camille

La période de mon adolescence durant laquelle j’ai fréquenté Cynthia et nos deux camarades n’a pas été très longue. Nous nous connaissions depuis les petites classes de lycée, mais nous avions quinze ans quand nous avons commencé à fréquenter le Canastel et à courir les surprises-parties, et ensuite, quand j’ai eu dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai rompu avec eux. Je suis passé dans un autre monde. J’ai changé de galaxie. Et il a fallu cette réunion des anciens élèves du Parc-Impérial pour que je me souvienne. Soudain, l’apparition de Cynthia et des deux acolytes m’a replongé dans un passé lointain que je croyais aboli, et dans les jours et les semaines qui ont suivi, un souvenir troublant m’est revenu en mémoire. Et j’ai voulu le raconter. Jusque là, je n’avais jamais écrit que des critiques de jazz ou quelquefois de films, en fonction des commandes. Je me suis demandé comment Ernest Hemingway ou Truman Capote s’y seraient pris. Je les ai relus, en particulier, pour Capote, La Traversée d...

Les anciens du Parc Impérial

Le personnage que nous découvrons après la mort d’Armand n’est pas tout à fait conforme à celui que nous avons connu. Il faut dire qu’il ne s’était agrégé à notre groupe que tardivement. Cynthia, Axel, Albert et moi sommes niçois. Nous nous sommes connus pendant les années de lycée, ensuite chacun a fait son chemin et nous sommes restés un demi-siècle sans nous soucier de prendre de nouvelles les uns des autres, ce qui ne nous empêchait pas quelquefois d’en avoir. Il a fallu que le hasard nous remette en présence quand nous sommes devenus vieux. Ce fut à l’occasion d’une réunion des anciens élèves du lycée du Parc Impérial, qui s'est tenue à l’hôtel Splendid, sur le boulevard Victor Hugo. Celle-ci était organisée par l’un des nôtres, qui n'était pas le plus sympathique mais qui dirigeait un important cabinet de cardiologie, rue Rossini, et d’abord nous avons mis à profit cette rencontre pour compter les absents, je veux dire les autres anciens élèves dont les noms et les physio...

Derrière la vitre

Quand vous vous montrez aimable avec les infirmières, il y a plus de chances qu'elles se montrent aimables avec vous. Plus attentives, plus serviables. Surtout la nuit. Beaucoup de choses se passent la nuit, bien davantage que pendant le jour, des choses dont Monsieur Daniel se souvient mal. Des personnes inconnues apparaissent soudain, extérieures au service. Elles pénètrent sans bruit dans la chambre où il est seul, elles le réveillent, s’asseyent au bord de son lit, l’entretiennent d’affaires importantes, compliquées, impliquant d’autres personnes qu’il ne connaît pas davantage, elles les décrivent et lui ne sait pas répondre s’il les a vues cette nuit-là, si elles sont entrées dans sa chambre, si elles en sont ressorties par la fenêtre pour aller se perdre dans le parc. Ou si, non, il n’est venu personne et bientôt il se rendort. Maintenant il fait jour. Monsieur Daniel ne saurait pas dire quelle heure il est, si c’est le matin ou l’après-midi mais il se sent étonnement dispos...

Alias Agathe Bonitzer

Albert parle de scènes auxquelles il a assisté, d'aventures qu'il a vécues, de voyages qu'il a faits, de lieux qu'il a visités et même qu'il aurait habités pendant d'assez longues périodes, dont il sait pourtant qu'ils n'ont aucune place dans la réalité des choses, dans le cours de sa vie. Et comme, dit-il, il n'est pas homme à croire aux vies antérieures, à la métempsycose, il en reste là, il n'en dit pas davantage, alors que nous sommes tous les trois debout devant le banc du boulevard de Cessole où Cynthia est assise. Il est à peine cinq heures du soir et la nuit tombe déjà, elle nous enveloppe. Puis, comme nous nous éloignons, Albert et moi, comme nous quittons les autres, il me dit aussi: — Et pourtant, la précision du bruit de cette pluie qui tombait sur le jardin, devant la façade du monastère, qui s'écoulait par les gouttières, au plus haut de la montagne, et le tintement de cette cloche…  À quoi je lui réponds sans le voir (nous marc...

La vie cachée d'Iliazd Mirevelt

Amar Daoud parle à Edmond du Bois du Grand-Virolo, un domaine forestier situé à l’autre bout du pays, près de la frontière belge, où Iliazd Mirevelt se rend à intervalles réguliers, où il disparaît parfois pendant des semaines entières. Il lui demande s’il connaît l’existence de ces hectares de forêt, si le nom du domaine lui dit quelque-chose, à quoi Edmond répond que oui, sans doute, “une propriété familiale, si j’ai bien compris… Amar Daoud lui dit encore: "Le Bois du Grand-Virolo est la propriété de sa femme, Karine Huart de son nom de jeune fille. Elle le tient de sa famille mais, pour une raison que nous aimerions éclaircir, elle refuse d’y retourner depuis bien longtemps, laissant à son mari le soin d'en assurer l’administration, qui consiste (si les renseignements que j’ai pris sont exacts) dans l’abattage et le débardage des arbres sélectionnés, le prélèvement des animaux “nuisibles” (cerfs, chevreuils, sangliers, renards, ratons laveurs), le curetage des fossés, enfi...

Dans la forêt des Ardennes

Puis, quand elle a dix-huit ans, Nora décide d'aller rencontrer son père. Au fil de ses recherches, elle a fini par apprendre qu’il habite au cœur d'un vaste domaine situé dans la forêt des Ardennes, où il semble qu'il vive seul et où il est malade, apprend-elle aussi, fortement handicapé par sa jambe. Elle entre en contact avec lui. Ils échangent des lettres. Un vieil homme boiteux, demi-paralytique, lui écrit son père, mais si tu veux me voir. Alors, ils conviennent d'une date. L'Homme à tête de chien (puisque le vieillard en question, le père de Nora, ne serait autre que cet obscur personnage que l’on croyait mythique) lui indique la gare où il lui faudra arriver. Tu me diras la date et l'heure, lui écrit-il encore, et Germain sera à t'attendre devant la gare, assis sur le siège de sa voiture à cheval, une cigarette à la lippe, le front baissé sous son chapeau de pluie, nous en sommes convenus, tu ne pourras pas te tromper. Et le voyage se fera ainsi, si ...