“Il existe en France un courant littéraire auquel je me rattache, ai-je dit à Cynthia. Je lui ai inventé un nom, celui de “Poésie Fantômas”. Personne ne veut en parler, on fait comme s’il n’existait pas, qu’il ne comptait pour rien, mais il existe bien. Et non seulement il existe, mais on repère son influence en particulier sur le cinéma, et il a étendu son influence loin de chez nous, en particulier en Amérique.”
Quand Cynthia n’est pas à Nice, nous nous écrivons, et quand je lui écris, j’ai tendance à m’étendre plus que je le fais quand elle est là. Depuis longtemps elle me posait des questions sur mon goût marqué pour les littératures populaires, “les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières / Portraits de grands hommes et mille titres divers”, qu’on voit poindre dans mes nouvelles, qui leur vaut une certaine noirceur, d’être habitées par un parfum de trouble, de violences, de dangers, de sévices, la présence qui les hante de personnages inquiétants, au premier rang desquels l’Homme à tête de chien, et chaque fois j’éludais la question, arguant que nos goûts nous appartiennent, qu’ils font partie de nous, qu’ils ne s’expliquent pas. Mais il se trouve que, dans un passé déjà lointain, j’ai publié deux ou trois articles sur le sujet, que j’ai fait des recherches. Et, ce soir-là, comme elle était à Paris, que son séjour se prolongeait (avec qui au juste était-elle partie? ou qui, quel ancien amant, quel ancien mari était-elle allée retrouver là-bas?), j’ai fouillé dans mes notes et j’ai lâché la bride pour lui en dire davantage. J’ai dit ainsi:
“Les poètes surréalistes n’ont pas fait mystère de leur goût pour le roman populaire, dont Fantômas est le personnage le plus emblématique. Et s’ils ont pu s’en inspirer, c’est qu’ils y trouvaient un élément précieux qui leur appartenait déjà, ou qui aurait dû leur appartenir, en ce qu’il relevait de la poésie. À savoir que, dans un roman-feuilleton, ce n’est ni le réalisme ni la cohérence de l’intrigue qui importe, c’est la ville et ses mystères, la nuit et la brillance de la pluie sur les trottoirs; ce sont les chambres d’hôpital, les trains de nuit et les bateaux où on s’embarque pour de lointains pays; les chambres de bonnes aux plus hauts étages des immeubles parisiens; les robes, les bijoux, les épaules nues, les lustres et les miroirs des soirées de premières ou de bals à l’opéra; l’électricité, le gaz à tous les étages, la Tour Eiffel, les gares, toutes les constructions métalliques chères à Walter Benjamin; le Casino de Monte-Carlo, l’hippodrome d'Enghien, le téléphone à manivelle, les automobiles de marques prestigieuses — Dion-Bouton, Panhard & Levassor, Delaunay-Belleville — à bord desquelles, pour échapper à la police, on traverse la campagne française à des vitesses considérables non sans faire caqueter et voleter les poules qui franchissent la route en y laissant des plumes.
Paul Claudel devait écrire en 1934: “Toute l’œuvre positive du XIXe siècle a été pour les artistes comme si elle n’était pas. Examinez combien peu ont été intéressés par le présent, sympathiques à ce qui changeait et se transformait sous leurs yeux, à ce qu’apportait avec lui de nouveau par exemple le chemin de fer. Cela, il n’y a eu que les économistes et les socialistes pour essayer de le dire tant bien que mal dans leur patois, et personne n’a compris (sauf Whitman) ces frères sur toute la planète qu’on mettait à notre disposition.”
“Paul Claudel a bien raison de dire cela, à ceci près qu’il semble ignorer Émile Zola, et peut-être aurait-il pu ajouter que, dans les années 10 du siècle suivant, le paysage change, quand les quatre pionniers que sont Max Jacob, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars et Pierre Reverdy s’entichent des romans-feuilletons et y trouvent leur miel.”
“Pour bien me faire comprendre, je fais un parallèle. Toulouse-Lautrec peint ce qu’il voit au Moulin-Rouge en 1890; Seurat peint ce qu’il voit au cirque Fernando un an plus tard. Je ne parle pas de tout ce qui se passe déjà, avant eux, chez les Impressionnistes: Degas dans les loges de l’opéra où les petites danseuses, la tête baissée, rattachent leurs chaussons; Manet dans les bals des bords de Seine où on canote, où on danse, où vit des amours heureuses ou malheureuses, où on boit des bocks de bière. De la même manière, les poètes que j’ai dits se plongent dans le roman-feuilleton pour prendre en compte de nouvelles complications du monde et de la vie, pour y découvrir de nouveaux parfums, de nouvelles couleurs et gagner en vitesse.”
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