Amar Daoud parle à Edmond du Bois du Grand-Virolo, un domaine forestier situé à l’autre bout du pays, près de la frontière belge, où Iliazd Mirevelt se rend à intervalles réguliers, où il disparaît parfois pendant des semaines entières. Il lui demande s’il connaît l’existence de ces hectares de forêt, si le nom du domaine lui dit quelque-chose, à quoi Edmond répond que oui, sans doute, “une propriété familiale, si j’ai bien compris…
Amar Daoud lui dit encore: "Le Bois du Grand-Virolo est la propriété de sa femme, Karine Huart de son nom de jeune fille. Elle le tient de sa famille mais, pour une raison que nous aimerions éclaircir, elle refuse d’y retourner depuis bien longtemps, laissant à son mari le soin d'en assurer l’administration, qui consiste (si les renseignements que j’ai pris sont exacts) dans l’abattage et le débardage des arbres sélectionnés, le prélèvement des animaux “nuisibles” (cerfs, chevreuils, sangliers, renards, ratons laveurs), le curetage des fossés, enfin les menues réparations qu’il convient de faire, chaque année, sur la vieille maison de pierre qui ressemble plutôt à un château abandonné par son roi. À noter que Mirevelt lui-même est originaire des Flandres où nous pensons qu’il a connu Élio Huart, le père de Karine, aujourd'hui décédé, et que c’est même par lui qu’il a connu sa femme.
— Et ces voyages vous inquiètent, l’interroge Edmond, vous les trouvez suspects? Les activités de commerce maritime de notre société accaparent beaucoup Monsieur Mirevelt; sa femme et ses filles dépensent sans compter, elles s’appuient sur lui, ainsi qu’une foule d’amis et de vagues relations. Je n’ai pas recueilli ses confidences, mais j’imagine volontiers que Monsieur Mirevelt éprouve le besoin quelquefois de se retrouver seul pour marcher sous de grands arbres, pour pêcher dans les rivières, pour jouer aux cartes peut-être à la terrasse d’un café que je me figure sur un ponton, abrité par un seul parasol, près d’une écluse…
— Nous voudrions le croire aussi. Je vous en dirai davantage tout à l’heure, répond Daoud, mais d'abord je dois vous poser une autre question: Avez-vous jamais entendu parler d’une clinique dont le même Mirevelt est propriétaire? Elle se situe dans l'Oise, au nord de Paris…
— Une clinique, dites-vous? Mirevelt a pu investir des capitaux dans des affaires dont je n’ai pas connaissance. Il n’y a guère plus d'un an que je travaille pour lui, que j’ai accès à ses dossiers, à ses livres de comptes. Comme je vous l’ai dit, il est souvent sollicité par toutes sortes de gens, mais vous me faites penser qu’il y a le nom d’un médecin, en effet, qui revient dans les messages que lui transmet Violaine, sa secrétaire…
— Lequel?
— Celui de Caligari. Le docteur Vincent Caligari. Ce nom m'a frappé d’autant mieux que je ne l’avais jamais entendu prononcer jusqu’alors.
— Tout de même, il y a le film…”
Edmond se souviendra de cet échange dans les jours qui suivront, et alors il s'étonnera de la facilité avec laquelle il a accepté l’autorité de l’inconnu. Quand il a été question du fait que Karine ne retournait pas au Bois du Grand-Virolo dont elle était propriétaire, Daoud a dit “Nous aimerions savoir pourquoi” et Edmond a entendu ce nous, il l’a accepté sans demander davantage d'explications; de même quand Daoud a dit “Nous voudrions le croire” à propos des nombreux séjours que Mirevelt effectue dans cette lointaine propriété et dont Edmond émettait l'hypothèse qu'ils pouvaient être consacrés à la pèche et autres loisirs innocents. Tout de suite, il a compris que son interlocuteur n'était pas un simple marchand de légumes, même s’il était vraiment marchand de légumes. Ce nous ne pouvait pas inclure avec lui ses seuls enfants, ni les autres marchands de la rue de Malte, venus comme lui des anciennes colonies; il fallait qu’il désigne un service de renseignement auquel appartenait Daoud, auquel il fallait que celui-ci soit rattaché d’une façon ou d’une autre. Et le fait lui est confirmé un soir de la semaine suivante, quand Daoud l’invite à le rejoindre à l’hippodrome de Cagnes-sur-Mer où il a prévu de lui faire rencontrer le commissaire Philippe Veilhan.
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