Alex dit: “J’ai eu connaissance des Illuminations quand j’étais très jeune — je dis que j’en ai eu connaissance, pas que je les aurais lues, j’étais beaucoup trop jeune pour cela, quinze ou seize ans peut-être. J’avais acquis une bonne connaissance des sonnets de jeunesse (ceux du Cahier de Douai, qu’on appelle aussi Recueil Demeny), mais pour ce qui était d’Une Saison en enfer et des Illuminations, je n’avais fait que les parcourir en y posant ici et là un regard ahuri, et je n’entendais alors leur titre que dans un sens abstrait. Le recueil, pour moi, s’intitulait Illuminations comme il aurait pu s’intituler Émerveillements, Épiphanies, Révélations, ou quelque autre chose de ce genre. Il faut dire que je découvrais le texte dans une collection du Livre de poche dite “Classiques” en même temps et dans la même collection que les Pensées de Pascal et que Le Rouge et le Noir: trois livres que mon père m’avait offerts, qu’il avait achetés à mon intention sur le conseil du libraire voisin, celui de Lyceum, sans en avoir jamais lu une ligne, et qui furent les premiers à rejoindre chez nous, sur la même étagère, la Bible de Louis Segond et Le Petit Larousse illustré.”
Il reprend son souffle et il ajoute: “Cette édition était (dans mon souvenir au moins) dépourvue de tout appareil critique, et ce n’est que plusieurs années plus tard, quand j’ai eu accès aux éditions savantes, que j’ai appris qu’on pouvait (ou qu’on devait) donner à ce mot un sens beaucoup plus matériel: celui de gravures coloriées, — de coloured plates, voire d’enseignes lumineuses. Les poèmes sont écrits pendant le séjour londonien de 1872-1873, ou tout de suite après. L’enfant de Charleville, avait découvert Paris, la Ville Lumière, et maintenant c'était Londres. Nous savons aujourd’hui que le titre en question n'apparaît nulle part sous la plume de Rimbaud, que c’est Verlaine qui l’invente après-coup, ce qui nous laisse assez libres de le comprendre (de l’interpréter) un peu comme nous voulons. Je veux dire que le sens matériel n’exclut pas le sens métaphysique, qu’il ne l’excluait pas forcément pour Verlaine lui-même. Pour autant, son interprétation au sens matériel n’en est pas moins convaincante, ni son autorité.”
C'était début février, il faisait un froid de canard en même temps que nous sentions un parfum dans l’air qui nous disait que l'avant-printemps n'était pas loin. Incapables de rester assis sur le banc, nous frappions des pieds sur le trottoir pour nous réchauffer. Alex a ajouté: “On a dit que la poésie est le domaine de l’équivoque et c’est bien évidemment le cas ici. Et plusieurs fois il m’est arrivé de repenser à cette affaire quand Armand nous entretenait de son expérience visuelle dans ce petit port de la côte ligure où il était tombé en extase devant l’enseigne lumineuse d’un cinéma, vous vous souvenez? Cette enseigne installée à la verticale, où les six lettres du mot clignotaient (ou grésillaient) dans une nuit d’orage.”
Nous attendions de voir où il voulait en venir. De nous quatre, Alex est le moins bavard, raison pour laquelle il convient de lui prêter attention quand il s’exprime. Il a dit encore: “Quand Verlaine a choisi le titre d’Illuminations pour le recueil de son ancien amant, il savait ce qu’il faisait, il n’en trahissait pas l’esprit. Vous connaissez bien sûr ce passage célèbre d’Une saison en enfer où Rimbaud dit: “J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.” Vous remarquez que le mot “enseigne” figure bien ici. Mais ce n’est pas le seul endroit. Il revient sous le même titre dans le poème qui suit, celui qui commence par “Loin des troupeaux, des oiseaux, des villageoises…”, l’un des plus plus beaux et des plus troublants de l’auteur, un des plus beaux jamais écrits, que dans d’autres éditions on intitule Larme, où il est question de “tendres bois de noisetiers, Par un brouillard d’après-midi tiède et vert… Ormeaux sans voix, gazon sans fleur, ciel couvert…” et où il dit: “Je faisais une louche enseigne d’auberge”. Et il y a sans doute bien d’autres occurrences encore de ce mot dans l’œuvre de Rimbaud qui m’auront échappé ou dont je ne me souviens plus.”
Albert lui répond: “Tu veux dire qu’Armand, l’étonnant personnage, l’excellente recrue, était notre homme aux semelles de vent…?
— Oui, c’est bien cela, mais je veux dire aussi que ces enseignes lumineuses qui grésillent dans la nuit ont quelque chose d’inquiétant. J’ai fait ce long détour pour vous faire un aveu. Je sais quelque chose à propos d’Armand que je ne vous ai pas dit. Armand avait une jeune amie. Un soir de décembre, comme je descendais à pied le boulevard Gorbella, je l’ai aperçu sur le trottoir opposé, devant une pharmacie. Il pleuvait, Armand s’abritait sous un grand parapluie noir. Il semblait attendre. Je me suis arrêté pour le voir. L’attente se prolongeait. Je voyais sa silhouette qui se profilait sur la vitrine éclairée et je m’étonnais qu’il n’entre ni qu’il s’éloigne. L’heure de la fermeture approchait, déjà des lumières s’éteignaient à l’intérieur de l’officine comme dans une baraque de foire, puis une jeune femme en est sortie. Elle n’a pas paru surprise de le voir. Avec un grand sourire, elle s’est glissée sous son parapluie, elle l’a embrassé sur la joue et ils sont partis tous deux, bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis.
— Ne nous dis pas que tu les as suivis! s’est exclamé Cynthia.
— Ils descendaient, je descendais aussi, et quand ils ont tourné dans la rue des Boers, j’ai tourné derrière eux. La rue était déserte.
— Et alors? l’interroge la même.
— Alors, ils sont arrivés devant un petit immeuble, à l’angle de la rue Puget. La jeune femme a extirpé une clé de son minuscule sac à dos et ils sont entrés ensemble.
— Cette fois, tu ne pouvais plus les suivre, a souligné Albert.
— Bien sûr, j’avais honte de moi. Je ne vous en ai rien dit et j’ai voulu ne plus y penser. Après tout, Armand était libre de faire ce qu’il voulait de son vieil âge, et cette jeune femme, libre de faire ce qu'elle voulait de sa jeunesse. Cela ne me regardait pas. Puis nous avons appris la mort de notre camarade, dont la cause et les circonstances n’étaient pas établies. Et pendant plusieurs semaines, j’ai reculé le moment d’effectuer une démarche qui, dans la situation où je me trouvais, me paraissait logique. Que j’étais appelé à faire. Et hier, je suis passé à l’acte.
— Tu es entré dans la pharmacie.
— Je suis entré dans la pharmacie. J’ai attendu mon tour et, quand mon tour est venu, j’ai parlé d’une ordonnance que j’avais laissée à une jeune employée que je ne voyais pas parmi celles en blouses blanches, occupées à servir. Je l’ai grossièrement décrite. On a appelé un monsieur qui est venu au comptoir. Il avait l’air grave. Il m’a dit: “Vous voulez parler de Mademoiselle Suzanne?” Je lui ai répondu que j’ignorais son nom. “Vous ne lisez donc pas les journaux?” m’a-t-il interrogé sur un ton de reproche, avec un air surpris, et aussitôt il a ajouté: “Nous avons perdu Mademoiselle Suzanne, voyez-vous. Tout le monde ici est bouleversé. Vous seriez venu hier, le magasin était fermé. Son corps a été retrouvé sur le port, un matin de la semaine dernière. On ne nous a épargné aucun détail, les journaux à scandales ont même publié des photos. On lui voit une large plaie à la gorge, son sang s’est répandu sur le trottoir, dans une flaque d’eau. Le crime aurait été commis à la sortie d’une boîte de nuit que vous connaissez peut-être: la Barque rouge. Qu’allait-elle faire là-bas?” Comme je ne répondais pas, il m’a demandé mon nom en m’assurant que mon ordonnance devait bien se trouver dans l’un des tiroirs qu’il commençait à ouvrir. J’ai bredouillé que non, que je me trompais sans doute, et je suis parti.”
(“Étrange affaire”, m’a dit Cynthia quand nous nous sommes retrouvés seuls. Nous avions acheté du jambon à l’os que nous comptions préparer avec des endives braisées et de la béchamel. “Et puis, ces enseignes qui clignotent et grésillent dans la nuit me font penser à autre chose, a-t-elle ajouté. — À Twin Peaks”, lui ai-je répondu. C'était à un moment où Arte en redonnait l'intégrale des trois saisons. Nous en étions à la seconde.)
> Les quatre qui restent (§ 17), dans J'appartiens à la nuit
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