“L’histoire est celle d’un pavillon de banlieue, pas celle d’un pavillon dans les dunes, comme chez Robert Louis Stevenson, mais un pavillon de banlieue. Ou, pour être plus précis, d’une rue de banlieue où il y a, dans un cas, un garage fermé derrière son rideau métallique, et dans l’autre, un pavillon un peu délabré, à la façade grise, qu’on aperçoit derrière le portail, avec un bout de jardin mal entretenu où, à votre coup de sonnette, deux molosses accourent en aboyant d’une voix caverneuse.
— Il faut préciser encore.
— Commençons par la rue. Elle est toute droite, déserte, aucun commerce, pas l’ombre d’un arbre, trottoirs étroits…
— Et bien sûr un ciel gris… C’est entendu. Commençons par le garage.
— Rien ne le signale de l'extérieur, dans l’alignement de vieux immeubles à la façade lisse, dont certains au moins peuvent être inoccupés, à moins qu’il ne s’agisse de bâtiments industriels. Un garage juste assez large pour une voiture. Celle-ci arrive de Paris, un coup d'avertisseur sonore devant le rideau baissé et celui-ci se lève dans un bruit de ferraille. La voiture manœuvre dans la rue étroite, elle s’engouffre dans l’espace ouvert et aussitôt le rideau métallique s’abaisse derrière elle.
— Ce qui se passe à l'intérieur, on le devine: changement de plaques minéralogiques, remise de faux papiers et d’une arme de poing, en échange d’une liasse de billets. Ceci à la lumière jaune de lampes baladeuses, sans qu’une parole soit échangée entre les deux protagonistes, sauf à la fin où le garagiste dit, Ce sera la dernière fois.
— Maintenant le pavillon.
— C’est celui qu’habite Joseph Gaillard, le propriétaire du garage du boulevard Soult, le patron d’Armand.
— On pouvait s’y attendre. Mais d’abord, il faut revenir en arrière.
— Je reviens en arrière. Je résume. Armand était donc à l'époque un jeune reporter, spécialiste de faits-divers, on se souvient de la prétendue apparition du monstre du Loch Ness et de l’enlèvement de la jeune écossaise censée l’avoir photographié. On ignore comment les deux hommes se sont connus, il est question de courses de chevaux sur l’hippodrome d’Auteuil, mais on sait qu’ils se rencontrent à plusieurs reprises dans des cafés, jamais les mêmes, dans différents endroits de Paris, avant que Gaillard n’en vienne au but. On ne sait pas trop non plus ce qu’ils se disent mais on peut supposer que Gaillard met le jeune homme à l'épreuve. Il le fait sans en avoir l’air, de manière habile. Un homme mûr, le teint clair, les traits fins, vêtu d’un manteau étroit, un chapeau vissé sur son crâne rasé. Il ne s'intéresse pas à son passé, encore qu’il fasse mine, il ne lui pose presque aucune question, en revanche il veut voir comment son interlocuteur réagit aux bouts d’histoires qu’il lui raconte et dont nous sommes incapables de juger si elles sont authentiques ou s’il les invente.
— On sait qu’une fois au moins, il lui parle de la guerre d'Algérie. Du rôle qu’il a pu jouer pendant la bataille d’Alger et plus précisément encore pendant les derniers mois qui ont précédé la déclaration d’indépendance. Et il faut croire que les réactions d’Armand le satisfont puisqu’il finit par lui proposer de devenir le gérant de son garage.
— Armand accepte, on a compris pourquoi, parce qu’il veut disposer de plus de temps pour jouer du saxophone, et il s'attend alors à rester en contact avec lui, mais ce ne sera pas le cas.
— Gaillard le met en relation avec un certain Jean Biasini et, à partir de ce moment, Armand n’aura plus affaire qu’à lui sauf en quatre occasions où il sera appelé à retrouver Gaillard dans son pavillon de banlieue, ou plutôt trois occasions puisqu’à sa quatrième visite, les chiens ne seront plus là pour aboyer en courant dans le jardin, ni Gaillard pour actionner l’ouverture du portail en reluquant le visiteur depuis la fenêtre de son bureau situé au premier étage, un bureau où Armand est monté une fois et dont le luxe froid de l’ameublement contraste avec la décrépitude extérieure du bâtiment et du jardin.
— Armand, cette fois-là, repartira sans savoir quoi penser. Il voudra croire à un malentendu. Il appellera Gaillard depuis une cabine téléphonique qui se trouve pas très loin du pavillon, sans que personne ne décroche. Revenu dans Paris, il appellera Biasini, sans pouvoir le joindre lui non plus. Et ni le lendemain, ni les jours suivants. L’un et l’autre auront disparu. Le compte bancaire d’Armand sera mystérieusement crédité d’un petit capital, question de le faire taire. Et ce sera la fin, provisoire au moins, de ce qu’Armand appellera devant nous une “nano-histoire”.
> Les quatre qui restent (§ 14), dans J'appartiens à la nuit

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