Il y a eu trois étapes dans la vie professionnelle d’Armand, dont lui-même a témoigné auprès de nous sans trop de réticences, encore qu’il ne les ait jamais évoquées que de manière allusive. Ce n'était pas son genre de parler de lui. Quand il lui arrivait de le faire, il bredouillait, il s’en excusait au détour de la première phrase, et on souriait de reconnaître en lui un vieil adolescent. Au sommet de son haut corps voûté, son visage penché, imberbe et ridé, était comme celui du Jedi.
Durant une première période, il est reporter, façon Rouletabille. Dans la seconde, nous l’avons vu gérant de la station-service du boulevard Soult. Il tient le rôle pendant une quinzaine d'années, jusqu’à la double disparition de Joseph Gaillard et de Jean Biasini, puis en quelques mois le voilà devenu détective privé, ce qui est une façon de renouer avec son expérience de reporter. Mais ce n'est pas tout. Nous pensons que son itinéraire professionnel inclut une quatrième étape qui commence à Paris pour se prolonger à Nice, c'est-à-dire après le moment où nous l’avons rencontré et où il est devenu un membre à part entière de notre petit groupe. Hélas, concernant cette dernière reconversion, nous ne savons à peu près rien.
Il aurait écrit, plusieurs indices laissent à penser qu’il exerçait le métier d’auteur alors même qu’il venait nous retrouver sur le boulevard de Cessole où nous avions déjà notre banc favori, un peu au-dessus de la rue de l’Orme, et où nous restions une heure peut-être, chaque fin d’après-midi, à bavarder en programmant une prochaine sortie au ballet ou à l'opéra, un court voyage à Arles pour voir des photos, et un retour par Marseille où nous voulions dîner au moins un soir sur le Vieux port; mais quant à savoir dans quel genre littéraire, ni pour quel public notre camarade exerçait son talent, nous en sommes réduits à des suppositions.
Alex juge probable qu’Armand écrivait des romans policiers sous un pseudonyme qu’il aurait fini par nous révéler un jour ou l’autre. Albert le voit plutôt dans le rôle d'écrivain fantôme, répondant aux commandes d’hommes politiques ou de personnalités du sport, des affaires, du spectacle ou de la chanson. Cynthia quant à elle défend une troisième hypothèse qui peut paraître loufoque (rien, en effet, ne l’étaye) mais que je trouve néanmoins séduisante et à laquelle je ne suis pas loin d'adhérer, selon laquelle Armand écrivait des articles de vulgarisation scientifique qui seraient parus dans des revues spécialisées. Nous ne savons pas lesquelles, ni dans quelles disciplines; mais oui, après tout, je le vois bien passer des semaines et des mois à se documenter sur le système d’irrigation des terres cultivables de la haute vallée du Nil à l'époque des derniers pharaons, ou sur certains aspects de la physique quantique, ou sur les conséquences du réchauffement climatique sur la grande barrière de corail située au large de l’Australie.
Puis, il y a encore ceci où je veux en venir. C’est qu'après s'être passionné pour le saxophone qu’il pratiquait en secret dans le sillage de John Coltrane et de Wayne Shorter, puis après avoir viré de bord en faveur de la musique électro-acoustique, il s'était mis à collectionner des photos d’enseignes de cinéma.
Il disait: “J’ai commencé en Italie, tout à fait par hasard. Une enquête plutôt ennuyeuse m’avait conduit dans un petit port de la côte ligure où j’ai été retenu pendant une semaine d’automne à surveiller une villa où personne n’est venu, quand le ciel était couvert, la mer agitée et, bien sûr, les touristes partis. Or, sur le quai de ce port, il y avait un cinéma. Le soir, après dîner, je quittais mon hôtel pour aller voir la mer et pour l’entendre aussi. Et quand je m'étais imprégné de la force vitale qui inondait mon front opposé aux embruns, dans un vent qui faisait grincer les mâts et s’entrechoquer les coques des barques des pêcheurs, il suffisait que je me retourne pour voir la façade de ce cinéma avec son enseigne lumineuse éclairée dans la nuit. Et chaque fois je tombais en extase devant la beauté silencieuse et lunaire des six lettres du mot, écrites au néon, qui clignotaient à la verticale, sur le côté de la façade, en caractères sans serif, si bien que je ne pouvais pas faire moins que les prendre en photo:
C
I
N
É
M
A
> Les quatre qui restent (§ 15), dans J'appartiens à la nuit
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