La période de mon adolescence durant laquelle j’ai fréquenté Cynthia et nos deux camarades n’a pas été très longue. Nous nous connaissions depuis les petites classes de lycée, mais nous avions quinze ans quand nous avons commencé à fréquenter le Canastel et à courir les surprises-parties, et ensuite, quand j’ai eu dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai rompu avec eux. Je suis passé dans un autre monde. J’ai changé de galaxie. Et il a fallu cette réunion des anciens élèves du Parc-Impérial pour que je me souvienne. Soudain, l’apparition de Cynthia et des deux acolytes m’a replongé dans un passé lointain que je croyais aboli, et dans les jours et les semaines qui ont suivi, un souvenir troublant m’est revenu en mémoire. Et j’ai voulu le raconter. Jusque là, je n’avais jamais écrit que des critiques de jazz ou quelquefois de films, en fonction des commandes. Je me suis demandé comment Ernest Hemingway ou Truman Capote s’y seraient pris. Je les ai relus, en particulier, pour Capote, La Traversée de l'été, et pour Hemingway toute la série des Nick Adams. Le résultat est ce qu’il est. J’ai changé les noms pour n’embêter personne, mais la réalité des faits est à peu près intacte. Je pourrais peut-être encore en améliorer le style, mais je ne vois pas que je puisse dire plus clairement ce que j’avais à dire. J’ai intitulé cette petite histoire Mademoiselle Camille.
Assez vite je me suis rendu compte qu’elles avaient peur de moi. Les infirmières, les filles de salle, les religieuses, mais aussi les médecins. Quand soudain elles me rencontraient dans un couloir. L’hôpital est vaste comme une ville, composé de plusieurs bâtiments séparés par des jardins humides, avec des pigeons, des statues de marbre, des fontaines gelées, des bancs où des éclopés viennent s’asseoir, leurs cannes ou leurs béquilles entre les genoux, pour fumer des cigarettes avec ce qui leur reste de bouche et, la nuit, les couloirs sont déserts. Alors, quand elles me rencontraient, quand elles m’apercevaient de loin, au détour d’un couloir. Elles ne criaient pas, je ne peux pas dire qu’elles aient jamais crié, mais aussitôt elles faisaient demi-tour, ou comme si le film s'était soudain déroulé à l’envers. Elles disparaissaient au détour du couloir. Je me souviens de leurs signes de croix, de l'éclat des blouses blanches sur leurs jambes nues. Du claquement de leurs pas sur...

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