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Série noire

 J’ai connu la Série noire. Dans ma vie. Elle est inscrite en moi. Joseph est revenu habiter chez sa grand-mère, qui était aussi la mienne, au début de l'été. Il avait vingt-six ans et il sortait de cinq années de prison. Joseph et moi étions cousins. Angèle, sa mère, était la sœur aînée de ma mère. Elle avait eu Joseph d’un premier mariage, à Alger, puis elle était venue vivre à Nice avec son nouveau mari et leurs deux enfants. Quand mes parents ont décidé de quitter l'Algérie, j'avais cinq ans, et c’est à Nice que j’ai découvert ma tante Angèle, son mari et leurs deux enfants, et j’ignorais alors l’existence de Joseph.

J’ai vu Joseph pour la première fois chez nos grands-parents. Je devais avoir dix ans peut-être et lui dix ans de plus que moi. J’allais dormir chez eux une fois par semaine, dans le petit appartement qu’ils habitaient, rue de la République, à l’angle du boulevard Sainte Agathe. C’était un logement pauvre et biscornu où j’aimais retrouver les parfums de ma petite enfance algéroise. La même pauvreté, la même propreté méticuleuse, le même dénuement.

Ma grand-mère était une matrone espagnole encore dans la force de l’âge. Elle était invariablement vêtue d’une blouse qu’elle lavait le soir, dans l’évier de la cuisine, avant de se coucher. Elle tirait les cartes, elle nous nourrissait de cocas à la frita (chaussons garnis de poivrons et tomates), de tortillas et de poulets farcis. Mon grand-père était triste, parce qu’il n’avait pas pu reprendre son métier de maréchal-ferrant depuis qu’ils avaient quitté l’Algérie. Et un jour j’ai découvert que Joseph habitait chez eux. On m’a dit qu’il était le fils de ma tante Angèle et j’ai compris que je ne devais pas chercher à en savoir davantage. 

À partir de ce moment, j’ai retrouvé Joseph chaque fois que je suis venu dormir chez eux. Il occupait un couloir. Au-dessus de son lit, je revois les étagères où il aligne des livres de la Série noire. Il en achète un, il le lit jusque tard dans la nuit, puis il le range avec les autres. Je ne me souviens pas qu’il se soit jamais adressé à moi. Qu’il m’ait jamais vu. Mais je l’observe. Il dîne assis à côté de mon grand-père. Ils partagent la même bouteille de vin. Il ne parle qu’à lui, non pas des chantiers où il travaille mais des cafés qu’il fréquente la nuit, quand il ressort après le dîner avec eux. Il est question de bagarres et de femmes que les garçons comme lui rencontrent dans les bars. Et mon grand-père jette un regard vers moi, pour lui rappeler que je suis là qui les écoute, mais Joseph continue son récit en s’adressant à lui, sans tourner les yeux.

À intervalles réguliers, ma mère insiste pour que mon père trouve à Joseph un nouveau travail, et mon père s’exécute une fois encore, mais ce sera la dernière fois, dit-il. Il le fait à contrecœur. Il répète que Joseph est un bon à rien, un voyou, qu’il n’a pas de métier, qu’il se montre insolent avec les contremaîtres, et mes parents se disputent, et cela dure deux ou trois ans, avec des éclipses et des réapparitions de Joseph, toujours chez nos grands-parents, jusqu’au jour où je comprends que je ne le reverrai plus avant longtemps, parce que Joseph a participé à un braquage et qu’il est en prison.

Et donc, quand il sort de prison, quatre ou cinq ans plus tard, notre grand-père est mort et c’est notre grand-mère qui l’accueille. Et c’est alors que commence un été puis un automne dont je n’ai pas été le témoin, dont je ne sais à peu près rien, si ce n' est que cette période a précédé son retour en prison; après quoi, bien des années plus tard, il ira s’exiler en Corse où il finira par mourir sans qu’aucun de nous l’ait jamais revu.

J’étais parti étudier à Paris quand, à sa première sortie de prison, il est revenu habiter chez ma grand-mère. Et si ma mère ne m’a rien dit de lui quand nous nous parlions au téléphone (ou des bribes peut-être, à la nuit tombée, quand je l’appelais d’une cabine de la rue Saint-Jacques, et que mon père ne devait pas être à côté d’elle pour l’entendre), et s’il n’existe plus aujourd’hui aucun témoin que je puisse interroger, aucune photo, aucune lettre dont je puisse étayer mes souvenirs, il y a bien longtemps maintenant que je suis revenu à Nice, que je hante les mêmes quartiers que parcourais Joseph. Et, en dépit des décennies qui sont passées, nos silhouettes se confondent.

L’été commence et il ne faut pas espérer que Joseph puisse trouver du travail avant la fin du mois d’août. Inutile de chercher.  Alors, en attendant, il faut qu’il s’occupe et chaque matin il retourne à la plage.

Je passe devant des cafés de la rue de la République et je pense à Joseph. Je me dis: Est-ce ici qu’il est venu se perdre, qu’il a fini par replonger? Et avant cela, au tout début de l’histoire, d’où venait-il quand je l’ai vu pour la première fois chez nos grands-parents?

Lors de cette première rencontre, il a vingt vingt-et-un ans. Il a fait son service militaire dans la Marine nationale et il l'a prolongé de deux ans. Mais avant cela, au tout début de l’histoire, il a grandi à Alger, à la garde de son père que je n’ai pas connu, dont je ne sais pas le nom; puis un jour, quand il a eu seize ans, son père l’a chassé de chez lui, il lui a fermé sa porte, et Joseph est parti sur les routes, sans carte d’identité et sans argent, et sur quelles routes, dans quels pays a-t-il passé des semaines ou des mois d’errance avant de s’engager dans la Marine et de faire plusieurs tours du monde, comme il le raconte, à bord d’un destroyer?

J’avais du mal à croire aux tours du monde à bord du destroyer dont il disait le nom, mais pourquoi pas, après tout? Et d’abord, comment pouvait-il se faire que ma tante Angèle, que je connaissais si bien, qui paraissait si douce, n’ait pas eu la garde de cet enfant quand elle avait divorcé de ce premier mari? Quelle faute avait-elle pu commettre? Et ensuite, échangeait-elle des lettres avec ce pauvre enfant? Ou n’étaient-ce pas plutôt mes grands-parents qui avaient gardé le lien?


Oh, where have you been, my blue-eyed son?

And where have you been, my darling young one?


En rentrant de l’armée, il se retrouve à Nice, chez nos grands-parents. Il a son lit dans un couloir où il lit des romans policiers. Le jour, il travaille sur des chantiers dont il change souvent. Le soir, après dîner, il ressort dans une ville qui lui est étrangère, et bien sûr il pousse la porte des cafés, certains où il prend des habitudes, où il trouve sa place parmi d’autres mauvais garçons. Le jeu, l’alcool, les filles, les cigarettes, tout ce dont les autres hommes de notre famille se sont toujours gardés. Il faut que ce soit dans l’un de ces cafés qu’il fréquente la nuit que l'idée d’un casse soit évoquée pour la première fois, entre trois ou quatre hommes assis au comptoir, qui parlent à voix basse, et qu’il y soit associé; je veux dire le premier casse auquel il a participé et qui devait le conduire en prison.

J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une agence bancaire qu’ils avaient attaquée sur la côte Atlantique. Pourquoi si loin? J’imagine un boulevard du bord de mer, le bruit des vagues et celui de la pluie dont les rafales balayent le trottoir désert, le matin, à l’heure de l’ouverture de la banque. Un agent de sécurité a été abattu. Joseph n’était pas le tireur mais il était armé. Son casier judiciaire jusque-là était vierge. Il en prend pour cinq ans. Et donc, à sa sortie de prison, il revient ici. Il retrouve sa chambre, mais entre-temps notre grand-père est mort, le seul homme qui se soit jamais intéressé à lui, qui ait jamais fait mine de prêter l’oreille à ses fanfaronnades, qui ait partagé avec lui sa bouteille de vin, qui lui ait donné un peu d’argent pour ses cigarettes. Et comme c’est l’été, qu’il fait une chaleur épouvantable et qu’il peut s’accorder un peu de temps avant de trouver du travail, il va à la plage.


And what did you hear, my blue-eyed son?

And what did you hear, my darling young one?


Chaque matin, il va à pied jusqu’à Opéra plage. Puis, quand il a fini de se baigner, de regarder les filles sans oser leur parler, de se brûler au soleil, il traverse le Quai des États-Unis et va se réfugier à l’ombre du Cours Saleya où il achète un pan bagnat et où il boit un café. Enfin, en tout début d’après-midi, il s’en retourne, toujours à pied. Il traverse la place Garibaldi, il prend l’avenue de la République et la suit jusqu’à l’angle du boulevard Saint Agathe où il retrouve notre grand-mère dans son petit appartement biscornu. Et tout le reste de la journée, il reste à relire ses romans policiers qui n’ont pas quitté les étagères de sa chambre, au-dessus de son lit étroit, pendant les cinq années de son absence, et le soir il dîne avec elle de ce qu’elle a préparé, une tortilla le plus souvent avec de la salade, et peut-être un camembert ou une pointe de brie. Et pendant une heure encore, en finissant tout seul sa bouteille de vin, et en fumant les mêmes Gauloises qu’avait fumées notre grand-père, il l’écoute parler d’Hussein Dey, de l’hippodrome du Caroubier où notre grand-père soignait les chevaux de course, où il était aimé de tous, où on disait de lui qu’il était un as dans son métier. Où il riait comme un enfant (je n’ai pas besoin de photos pour voir son visage, il est inscrit dans mon cœur). Et puis docilement, comme il s’est engagé à le faire, il retourne dans sa chambre et il reprend sa lecture. 

La veilleuse reste allumée jusque tard dans la nuit. De son lit, notre grand-mère en voit la clarté qui filtre sous la porte. Elle en est rassurée. Et puis, elle s’endort sans qu’elle soit éteinte.


And it's a hard, it's a hard

It's a hard, it's a hard

It's a hard rain's a-gonna fall


Combien de semaines, combien de mois, Joseph est-il resté sans retourner dans les cafés qui exerçaient sur lui une puissante attraction? Je l’ignore. Mais il faut croire qu'une nuit, hélas, il a quitté sa chambre, il est ressorti sans faire de bruit pour retrouver quelques voyous où il savait pouvoir les rencontrer. Et, à partir de là, nous le perdons. 


(“Je n’avais pas déjà lu ce texte? dit Cynthia — Oui, je l’ai retravaillé à partir d’une première version qui datait d’août 2024. L’enroulement chronologique des différentes périodes était horriblement difficile à ménager. J’ai dû m’y prendre avec la loupe et le scalpel, mais crois y être à peu près parvenu.” Cynthia était rentrée de Paris la veille. Elle était plutôt gaie. Elle a ajouté: “Et la chanson de Bob Dylan, tu crois que tout le monde la connaît?” À quoi j’ai répondu: “Dix-huit millions de vues sur Youtube. Mais tu as raison, je la mets en lien. Et d’ailleurs, te souviens-tu de la photo qui figure sur la pochette de l’album?”.)

> Les quatre qui restent (§ 19), dans J'appartiens à la nuit

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