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Articles

Les Visages du Monde

Le monde montre un nombre infini de visages, mais il ne nous en montre jamais qu'un seul à la fois. Un "visage du monde" (VdM) peut être visuel, sonore ou textuel. Vous pouvez dire que tel roman de Georges Simenon ou d'un autre auteur donne, dans son entier, un VdM, mais vous pouvez dire aussi que, dans ce roman, un VdM apparaît soudain au détour d'un paragraphe, dans tel chapitre. Pareil pour un poème, ou pour une œuvre musicale, ou pour un film. Dans la conscience de celui qui le voit, un VdM est seul, il remplace tous les autres, il les occulte, il les fait oublier, ce qui veut dire qu'à cet instant il est tout le visage du monde, ou le visage du monde tout entier. Une œuvre d'art montre un VdM qui est l'invention de l'artiste — invention étant entendu ici au sens de découverte, comme quand on parle d'invention de la Vraie Croix. Ce qui veut dire que ce VdM est une invention de l'artiste, que personne ne pouvait inventer à sa place, en ...

Valeur des œuvres d'art (4)

Sur la question des œuvres d'art comme actes de langage, deux choses. 1) Je n'affirme pas que les œuvres d'art soient des actes de langage et seulement des actes de langage, je dis que c'est le point de vue sous lequel je les considère. Les propositions que j'avance à partir de là ne peuvent avoir qu'une valeur heuristique. 2) Quand je considère une œuvre d'art comme un acte de langage, disons un tableau de Manet ou de Matisse, je le fais sans supposer du tout qu'il redoublerait une parole (un discours) qui en serait le prétexte ou le programme. Bien au contraire, je veux dire que la peinture est, dans les deux cas, un langage à part entière, parmi les autres, qu'aucune parole ne peut ni précéder ni traduire. Je peux même ajouter que la peinture n'est pas dans les deux cas le même langage dont useraient les deux artistes, mais que le terme de "peinture" recouvre alors deux langages différents. Ce qui implique l'idée d'une radica...

Valeur des œuvres d'art (3)

Un canular se répétait il y a deux ou trois décennies encore, qui consistait à adresser à de grands éditeurs une copie d' Une saison en enfer ou des Illuminations avec la mention d'un auteur inconnu. Invariablement, le manuscrit était refusé, ce qui faisait beaucoup rire. J'imagine que, de la part des auteurs du canular, il s'agissait de montrer que les éditeurs étaient incompétents, et sans doute fallait-il qu'ils le soient assez pour ne pas reconnaître ces textes. Pour autant, est-il certain que nous-mêmes les lirions de la manière que nous faisons si nous ne savions pas qu'ils sont d'Arthur Rimbaud? Autrement dit, saurions-nous les lire si nous étions les premiers à le faire? Il me semble que la question se pose. La plupart des poèmes qui figurent dans Les Fleurs du mal sont très beaux et faciles à lire. Ils s'imposent d'eux-mêmes. Il n'en reste pas moins que nous savons qu'ils sont de Charles Baudelaire, et de lui nous savons qu'il...

Valeur des œuvres d'art (2)

Je propose de considérer les œuvres d'art comme des actes de langage, ce qui revient à les envisager sur le versant de l'énonciation en même temps et tout autant que sur celui de l'énoncé. Cette approche devrait permettre de mieux comprendre ce qu'est une œuvre d'art, en quoi consiste sa valeur, et de répondre à la question de savoir dans quelle mesure une production de l'IA peut être regardée comme une œuvre d'art. D'abord, un rappel historique qui devrait nous mettre sur la voie. En 1996-1997, le champion du monde d'échecs Garry Kasparov est opposé au supercalculateur Deep Blue d'IBM. Il remporte le premier match (1996) et perd le second (1997). Après quoi, l'intérêt pour des duels homme-machine au plus haut niveau diminue, car les programmes informatiques d'échecs continuent à progresser, dépassant de manière constante la force des meilleurs joueurs humains. Le fait est connu. Le point important consiste, de mon point de vue, dans ce q...

Pour Noël

Question de croire Il y a des histoires qui évoquent le passé, et d'autres qui parlent pour l'avenir. Quelqu'un dit: "Hier, il a neigé". La question est alors de savoir si hier, il a vraiment neigé. "Tu es sûr qu'il a neigé? Où a-t-il neigé? Tu es sûr que tu n'as pas rêvé ? Tu ne parles pas d'un autre lieu, un autre jour?" La question est alors de savoir si c'est vrai ou si ça ne l'est pas. Une autre histoire dit qu'un petit enfant est né dans une crèche, entre un âne et un bœuf. Et que cet enfant était en réalité le fils de Dieu, Dieu autant que lui, le roi du monde. La question n'est plus alors de savoir si c'est vrai, si cela s'est réellement produit, en un moment ou un autre de l'histoire, mais plutôt de savoir si cela ne se produit pas chaque jour, sous nos yeux, si cela ne se produira pas encore et toujours, à chaque moment, dans tous les lieux, et si, dans ce cas, cet enfant, nous saurons le reconnaître pour...

Ernest De Luca

1. La première fois que je les ai vus, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. De toute évidence, un père et sa fille. Une femme d’âge mûr et son père dont elle prenait soin, qu’elle accompagnait dans la rue des Boers, par un beau matin d’hiver. Ils pouvaient revenir du Monoprix, tandis que je me dirigeais vers Gorbella. Mais qu’est-ce qui me faisait ainsi sourire, à peine de les voir? Si quelqu’un avait été là pour m’interroger (et je songe à la seule personne qui aurait pu le faire), j'aurais dit qu’ils me ressemblaient. Ou que nous nous ressemblions. J’étais venu m’installer dans ce quartier après la mort de ma femme, quand j’ai décidé de vendre l’appartement que nous avions occupé et où elle avait souffert, et, dès les premières semaines, comme il m’arrivait de les rencontrer, j’ai compris que nous étions voisins, qu’ils habitaient à six numéros de chez moi, et de les voir apparaître, marchant ainsi bras dessus bras dessous, me donnait chaque fois la même envie de sourire, un peu...

Le balcon

1. Florent m’a appelé, un soir, pour me dire que son père était malade. Il sortait d’une grave opération, et Florent était en Argentine, où il habitait, tandis que son père était à Nice. Il m’a dit: “Louise vient le voir chaque semaine, mais elle habite loin, tu le sais, elle doit prendre le train. Alors, si tu peux aller le voir.” Je me suis demandé de quand datait la dernière visite que je lui avais faite. C'était au milieu de l'été, je m'étais inquiété pour lui à cause de la chaleur, et nous étions en novembre. Ce n'était donc pas si vieux. Et je l’avais trouvé en bonne forme, il était fier d’avoir maigri. Et comme chaque fois, il m’avait fait faire le tour de son appartement pour me montrer qu’il était propre et tout le confort moderne dont il était pourvu. Le réfrigérateur, qu’il avait ouvert pour m’en montrer l’intérieur, le four à micro-ondes, la machine à café, les postes de télévision dans chacune des trois pièces, le tourne-disques qui était au salon, et les p...