Un canular se répétait il y a deux ou trois décennies encore, qui consistait à adresser à de grands éditeurs une copie d'Une saison en enfer ou des Illuminations avec la mention d'un auteur inconnu. Invariablement, le manuscrit était refusé, ce qui faisait beaucoup rire. J'imagine que, de la part des auteurs du canular, il s'agissait de montrer que les éditeurs étaient incompétents, et sans doute fallait-il qu'ils le soient assez pour ne pas reconnaître ces textes. Pour autant, est-il certain que nous-mêmes les lirions de la manière que nous faisons si nous ne savions pas qu'ils sont d'Arthur Rimbaud? Autrement dit, saurions-nous les lire si nous étions les premiers à le faire? Il me semble que la question se pose.
La plupart des poèmes qui figurent dans Les Fleurs du mal sont très beaux et faciles à lire. Ils s'imposent d'eux-mêmes. Il n'en reste pas moins que nous savons qu'ils sont de Charles Baudelaire, et de lui nous savons qu'il est le héros qui marqué une rupture dans l'histoire de la littérature, et dans celle même des mentalités occidentales en nous montrant que le Mal lui aussi peut avoir ses fleurs — à savoir le péché, la maladie, la pauvreté, l'ivrognerie, le Guignon.
On dit que le premier volume de la série Harry Potter a été refusé par une quantité invraisemblable d'éditeurs spécialisés dans la littérature de jeunesse. Nous pouvons les comprendre. Ils ne savaient pas encore qui était J. K. Rowling. Ils ne pouvaient pas le savoir.
Un texte trouve son sens à l'intérieur d'une œuvre dont le nom de l'auteur est l'indice. Et cela signifie peut-être qu'une série de productions de l'IA, et peut-être même deux seulement, trouveront leur sens de ce que le même "auteur" y aura apposé sa signature, qu'il les aura choisies et validées en son nom, et qu'ainsi elles pourront être considérées comme des œuvres d'art. Ce serait un cas-limite, mais il me semble que Marcel Duchamp et Andy Warhol seraient d'accord pour l'envisager.
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