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Les anciens du Parc Impérial

Le personnage que nous découvrons après la mort d’Armand n’est pas tout à fait conforme à celui que nous avons connu. Il faut dire qu’il ne s’était agrégé à notre groupe que tardivement. Cynthia, Axel, Albert et moi sommes niçois. Nous nous sommes connus pendant les années de lycée, ensuite chacun a fait son chemin et nous sommes restés un demi-siècle sans nous soucier de prendre de nouvelles les uns des autres, ce qui ne nous empêchait pas quelquefois d’en avoir.

Il a fallu que le hasard nous remette en présence quand nous sommes devenus vieux. Ce fut à l’occasion d’une réunion des anciens élèves du lycée du Parc Impérial, qui s'est tenue à l’hôtel Splendid, sur le boulevard Victor Hugo. Celle-ci était organisée par l’un des nôtres, qui n'était pas le plus sympathique mais qui dirigeait un important cabinet de cardiologie, rue Rossini, et d’abord nous avons mis à profit cette rencontre pour compter les absents, je veux dire les autres anciens élèves dont les noms et les physionomies nous revenaient en mémoire, et dont nous devions apprendre, au fil des échanges, que plusieurs étaient morts.

À l'époque du lycée, nous étions un groupe de plusieurs dizaines à nous retrouver dans les mêmes endroits: les tennis dont les tapis de terre rouge se déroulaient à l’abri des rangées de cyprès, devant notre lycée; la piscine du Piol qui se cachait derrière; le Palais de la Méditerranée à la façade blanche, sur la Promenade des Anglais, où nous étions adeptes du programme de concerts proposé chaque année par les Jeunesses Musicales de France; et surtout le glacier du Canastel, au bas du boulevard Gambetta, dont j’ai parlé plus haut. Et, dans ce groupe, Cynthia était déjà une sorte de star, dont la compagnie était recherchée, avec laquelle il convenait de se montrer, tandis que nous autres garçons, Axel, Albert et moi, faisions seulement partie du nombre.

Et voilà qu’à présent, non seulement nous avions beaucoup changé, non seulement nous nous découvrions les uns les autres comme de sinistres caricatures de ceux que nous avions été, mais hélas nous étions moins nombreux. Et comme si cela n'avait pas suffi, après les premières embrassades, les premiers souvenirs échangés, et les anecdotes cocasses qui se racontaient, un verre à la main, concernant nos professeurs aussi bien que nos anciens camarades, il est vite apparu que, parmi ceux qui se trouvaient là, qui avaient revêtu leurs plus beau costumes, leurs plus belles toilettes pour répondre à l'invitation, la plupart étaient trop attachés au milieu social auquel ils étaient parvenus pour aller plus loin; ils n'imaginaient pas de renouer des relations en-dehors de celui-ci avec des gens comme nous, si bien que nous n’avons pas cherché à en savoir davantage ni à les retenir. Nos destins n’avaient pas été les mêmes, nous n'étions pas devenus dirigeants d'entreprises, nous n'étions pas faits du même bois, nous n'étions pas membres du Rotary local. Et plus tard encore, après le dîner et après les quelques pas de danse esquissés dans le salon par les plus courageux, exhibitions parmi lesquelles se répétaient tragiquement des figures de tango imitées de celui que danse Al Pacino avec Gabrielle Anwar dans Le Temps d'un week-end (Scent of a Woman, de Martin Brest, 1992), figures ratées, entrecoupées d'éclats de rire pour excuser les maladresses, au moment de partir, nous nous sommes retrouvés à quatre sur le trottoir du même boulevard, désert à présent; et comme, d’un signe de la main, d’un sourire, d’un hochement de tête, nous convenions qu’il ne serait pas désagréable de marcher ensemble jusqu’à la station de tramways qui se trouve sur l’avenue Jean Médecin, devant Nice-Étoile, notre groupe s'est reformé, plus restreint, plus chaste et plus durable qu'autrefois.

> Extrait de Les quatre qui restent, dans J'appartiens à la nuit

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