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16, boulevard Soult (Paris, 12e)

(Cover Patrick Modiano)

Selon lui, selon ce qu’il a raconté et qu’on a cru comprendre, la période “Rouletabille” durant laquelle Armand fait figure de jeune reporter dure une dizaine d'années, après quoi il rencontre un homme qui est propriétaire d’une station-service à Paris, au 16 du boulevard Soult, et qui lui propose d’en prendre la direction.

“J'étais fatigué de devoir toujours me déplacer, dit-il. Je m'intéressais à la musique, je jouais du saxophone. J’avais appris tout seul. Je n’avais pas l'idée de me produire en public, je voulais seulement me perfectionner en m'exerçant chez moi. J’achetais des disques et j’achetais des partitions, et je pouvais passer des heures à essayer de reproduire ce que j’entendais sur ma chaîne Hifi ou ce que je voyais écrit sur la partition. J’ai donc quitté le journal. J’ai trouvé à louer un petit logement à deux pas du garage. Il était convenu, entre le propriétaire et moi, qu’il resterait ouvert la nuit. J'étais libre d’employer qui je voulais pour actionner la pompe aux passages des clients. Je m’y rendais à pied, à certaines heures du jour et de la nuit pour vérifier la caisse, pour voir si tout se passait bien. Il arrivait qu’on m’appelle au téléphone parce qu'un client s’avérait incapable de payer ou qu’il était trop saoul et se montrait menaçant, ou juste parce qu’il était malade et qu’il s'était écroulé sans doute victime d’une crise cardiaque. Ou encore parce que des voyous faisaient les cent pas sur le trottoir d'en face en jetant des regards discrets du côté de la vitrine. Et, quand j’étais accouru, il m’arrivait d’appeler les pompiers ou police-secours.”

Il ajoute: “Le garage restait ouvert le dimanche et les jours fériés, tous les jours de l’année. Un employé, arrivé avant moi, ne voyait aucun inconvénient à travailler la nuit. Il vivait seul. C'était un Kabyle, il s’appelait Salim. Il était maigre, assez vieux pour avoir des petits-enfants et patient comme un ange. L'été, quand le boulevard était désert et que, sous la chemise, vous étiez inondé de sueur, lui et moi sortions des chaises pour les poser à côté de la pompe, et nous y restions assis pendant des heures, à fumer des cigarettes et à parler de l’Algérie où j'étais né, moi aussi, où mes parents avaient grandi, où ils s'étaient connus et où je n'étais pas retourné depuis l'Indépendance. Nous parlions aussi de chevaux, Salim avait la même passion que moi pour les courses de chevaux. Ensuite, un peu avant l’aube, je m'en allais, toujours à pied, je retournais chez moi et je jouais du saxophone.

— Il t’arrivait tout de même de quitter le boulevard et le quartier Bel-Air? l’interrogeait Cynthia. Tu allais quelquefois écouter des musiciens qui se produisaient sur scène?

— Oui, oui, bien sûr, répond Armand. j'étais un habitué du Duc des Lombards et des autres endroits à Paris et ailleurs où on jouait du jazz, mais n’allez pas vous figurer que j’y faisais des rencontres, sauf deux ou trois fois peut-être pendant toutes ces années. Voyez-vous, je suis resté un vieux garçon. Et puis, avec le temps, je n'étais plus aussi sûr de m'intéresser au jazz et au saxophone. Je me suis pris de passion pour la musique électro-acoustique, celle de Ligeti et de Stockhausen.

— Tu es devenu compositeur?

— Disons que j’ai fait des tentatives. Je rêvais d'écrire de la musique pour le cinéma, mais comme je n'étais pas un vrai compositeur, qu’il n’y avait aucune chance pour qu’un réalisateur me passe commande d’aucune musique pour aucun film, je composais sur mon magnétophone ou parfois seulement dans ma tête des bouts de bandes originales pour des films qui n’existaient pas et dont j’inventais le scénario de certaines séquences. C'étaient toujours des séquences où il ne se passait à peu près rien et qui restaient très proches de l'expérience que j’avais moi-même de la ville dans tous les endroits où j’avais l’habitude de me déplacer, où j’allais le plus souvent sans but mais où le héros de mon film pouvait être poursuivi, déjà blessé peut-être par une balle qui fait une tache rouge sur son trench-coat Burberry, tandis qu’il descend et qu’il monte des escaliers métalliques, franchit des ponts au-dessus du métro sans sortir les deux mains de ses poches.

— Tu composais de la musique pour des films de gangsters…

— Oui, c’est vrai que je lisais beaucoup de romans policiers, que je regardais des films. La musique que j’imaginais n’avait rien de bucolique, elle intégrait des sons enregistrés dans les rames de métro, des pas dans les escaliers, des cris montant du fond des cours où la police prétend emmener toute une famille, on ne sait pas pourquoi, de quoi elle est accusée, les policiers ne semblent pas le savoir davantage, ils paraissent désolés mais répètent qu’ils obéissent aux ordres, ou une femme seule dont on prétend qu’elle serait folle, ou peut-être un pianiste venu de l'étranger. Mais ces histoires que j'imaginais, toujours très brèves, tenaient sans doute aussi à ma rencontre avec Joseph Gaillard…

— Joseph Gaillard? Qui était Joseph Gaillard? l’interroge Cynthia.

— Joseph Gaillard était mon patron, le propriétaire du garage…

— Et c'était un gangster?

— Disons que j’ai pu me poser la question.”

> Extrait de Les quatre qui restent (13), dans J'appartiens à la nuit

Commentaires

  1. Y aurait il une coïncidence avec cette fameuse voiture que nous avions vue abandonnnee après un épisode de garage à Nice par un type un peu louche?

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    Réponses
    1. Oui, en effet. C'est le Samouraï, emprunté au cinéma de Jean-Pierre Melville, et qui se retrouve en plusieurs endroits de Nice-Nord. Votre question me donne envie de tracer des transversales à l'intérieur de la collection. J'y pense depuis un moment, cela paraît un peu compliqué à fabriquer, mais je vais essayer.

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