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mercredi 19 juin 2024

Anouk Aimée, l’incarnation

A-t-on dit que, dans l’émotion provoquée par Un homme et une femme au moment de sa sortie, il entrait pour une part le souvenir proche et douloureux de la Shoah, en tant que la beauté particulière de l’actrice signait son appartenance à la communauté des victimes? Même si l’on n’en disait rien, on ne pouvait pas ne pas voir que la tristesse que montre le personnage ne tient pas seulement au deuil de son mari, mort dans des conditions accidentelles, mais plus profondément aux persécutions que l’Allemagne nazie avait infligées aux Juifs, jusqu’au cœur de Paris, avec la complicité de l’administration française et de sa police. Des persécutions injustes, scandaleuses sur lesquelles la France d’alors faisait encore silence, qu’on n’était pas loin de vouloir passer par pertes et profits, qu’on n’était pas loin de considérer comme “un détail de l’histoire”, mais dont la mémoire est portée (incarnée) dans le film par l’actrice elle-même, dans la réalité de son visage, de ses gestes et de sa voix.

lundi 20 mai 2024

Un père venu d’Amérique

Quand Violaine est rentrée, il devait être un peu plus de minuit, et j’étais en train de regarder un film. Le second de la soirée. À peine passé la porte, j’ai entendu qu’elle ôtait ses chaussures et filait au fond du couloir pour voir si Yvette dormait bien. Dans la chambre, j’avais laissé allumée une veilleuse qui éclairait les jouets. Violaine l’a éteinte et maintenant l’obscurité dans le couloir était complète. Et douce.
Elle est venue me rejoindre au salon. Elle s’est arrêtée sur le pas de la porte. Pas très grande. Mince pas plus qu’il ne faut. Yeux noirs, cheveux noirs coupés à la Louise Brooks. Elle a dit: “Tout s’est bien passé?
— À merveille.
— Elle n’a pas rechigné à se mettre au lit?
— Pas du tout. Je lui ai raconté une histoire et elle s’est endormie avant la fin.
— Elle n’a pas réclamé sa Ventoline?
— Non. D’abord, elle est restée assise dans son lit, et j’ai vu qu’elle concentrait son attention pour respirer lentement. Elle m’écoutait à peine, puis elle a glissé sous le drap et très vite elle s’est endormie.”
Un bras levé avec la main qui s’agrippe au chambranle de la porte. Les pieds nus, l’un qui vient se poser sur l’autre, qui le caresse. J’avais déjà vu cela dans un film ou dans un roman policier, ce qui n’enlevait rien au plaisir de le revoir ici. Elle s’est tournée vers l’écran du téléviseur sur lequel apparaissait l’image arrêtée, en noir et blanc, d’une voiture qui roulait sur une route de campagne, bordée de grands arbres. Elle a dit: “Tu regardais un film?
— Oui, mais j’en connais la fin.”
J’ai failli lui parler des chevaux que le gangster allait retrouver. C’était lui qui conduisait la voiture. Il était salement amoché, sa blessure saignait et la voiture faisait des embardées sur la route. Mais il ne tarderait pas à retrouver les chevaux de sa jeunesse, gambadant dans un pré, et alors il quitterait la voiture pour marcher jusqu’à eux, plié en deux, en se tenant le côté où le sang faisait une tache énorme sur sa chemise, avant de tomber sur les genoux, puis de se coucher dans l’herbe. J’ai dit seulement: “Je vais te laisser dormir. Il est tard.”
Elle a hoché la tête. Elle a baillé. S’est étirée. Visiblement, elle avait bu et sans doute un peu fumé aussi. Où? Avec qui? Il ne m’appartenait pas de le savoir, ce n’était pas mon affaire.
Elle s’est avancée dans le salon. Elle s'est jetée sur un fauteuil, les jambes balancées par-dessus l’accoudoir. Je ne sais pas dire de quelle couleur était sa robe, seulement qu’on ne pouvait pas faire plus court ni plus léger.
En mai, la chaleur arrive en même temps que les touristes. C’est le moment où les restaurants ouvrent leurs terrasses sur les plages. Elle avait transpiré. On jouait de la musique sur la plage où elle était. Peut-être avait-t-elle dansé. Puis, tournant le dos à la musique, elle avait marché sur les galets pour aller tremper ses pieds dans l’eau noire. Une ombre derrière elle? À cette heure, elle aurait mieux été sous la douche, puis tout de suite dans son lit. Mais elle ne voulait pas que je parte. Elle a dit: “Je voudrais d’abord que tu me racontes une histoire. Je ne te demande pas de m’accompagner sous la douche, ni de m’aider à me brosser les dents, ni d’attendre que je m’endorme. Je sais qu’il ne faut pas. Je veux juste que tu me racontes une histoire, comme tu as fait pour Yvette. Que tu me parles un peu, s’il te plaît. Et puis, je te laisse tranquille.
— Dans ce cas, je vais me servir un verre.”
Quand je garde Yvette, je mange un sandwich et je bois de l’eau, mais maintenant qu’elle dormait et que sa mère était près d’elle… Dans son sommeil, Violaine l’entendrait respirer. Et demain, ce serait dimanche, elles auraient toute la journée devant elles pour s’occuper l’une de l’autre. Pour visiter les boutiques qu’elles trouveraient ouvertes. Pour déjeuner au restaurant. Et, quant à moi, il était largement l’heure de mon whisky du soir.
“Il y a de la Vodka au frais, a-t-elle dit.
— Merci. Mais je vais chercher chez moi ce qu’il me faut.”
Il suffisait de traverser le palier. Nos portes se font face. J’ai fait de la lumière juste assez pour mesurer la dose de Glenfiddich que je versais dans mon verre, puis j’ai éteint, j’ai refermé la porte et je suis revenu m’asseoir sur le même canapé, auprès de la même Louise Brooks, avec un seul verre à la main. Je ne voulais pas qu’elle boive.
Elle n’avait pas bougé de son fauteuil, elle me regardait d’un drôle d’air, elle hésitait, puis elle a dit: “Comment étais-tu quand tu étais jeune, Quentin? Tu as bien des photos? Montre-moi des photos! Et tu étais marié?
— Je n’ai pas de photos et j’étais beaucoup plus délabré à l’époque que tu me vois maintenant. Tu n’as aucun regret à avoir, je n’aurais pas fait l’affaire.
— Je suis sûre que tu étais très beau. Et tu étais marié?
— J’ai connu une mauvaise période, et oui j’étais marié. J’avais renoncé à être professeur pour devenir écrivain, mais ça ne marchait pas. J’ai laissé ma femme travailler toute seule pendant cinq ou six ans sans arriver à rien. Puis, nous avons eu un enfant et, après deux ou trois ans encore, elle est partie avec lui. Elle s’est envolée. Alors, j’ai recommencé à enseigner dans les collèges. J’ai pensé qu’en vivant seul, je pourrais travailler mieux à mes projets de romans, mais je réussissais seulement à boire beaucoup, à fumer beaucoup et à prendre des médicaments. Je t’assure que je n’étais pas beau à voir.
— Et comment t’en es-tu sorti?
— En devenant portier de nuit à l’hôtel Meurice. Je voulais me renseigner sur le métier de portier et sur la vie de l’hôtel pour écrire une histoire. Je n’ai pas écrit l’histoire mais le propriétaire de l’hôtel s’est intéressé à moi, il m’a pris en amitié, et c’est lui qui m’a appris à vivre, comme s’il était mon père.
— Il vit toujours?
— Non, il est mort dans son pays, à Tel Aviv. Mais avant de mourir, il a fait de moi son successeur.
— Et maintenant, tu ne bois plus, tu fréquentes la salle de sport, le stand de tir, et tu t’occupes de cinéma! Et tu t’occupes de moi!
— Non, je m’occupe de la petite Yvette. Tu es trop grande pour que je m’occupe de toi. Et maintenant que je t'ai tout dit, il faut dormir!”

(Premier mai 2024)

lundi 8 avril 2024

Stardust Memories

C’est aujourd'hui mon 73e anniversaire. Je le fêterai en me rendant sur la tombe de ma femme, au cimetière de Caucade, où je souhaite la rejoindre quand mon tour sera venu. Que puis-je espérer? De vivre le plus longtemps possible, ou de connaître une mort prompte et bienveillante, qui me trouve debout, au soleil?

J’ai écouté hier, sur France-Culture, une émission consacrée à l’artiste Judith Scott, que je ne connaissais pas, à la suite de quoi j'ai fait des recherches la concernant, au hasard desquelles j’ai rencontré le terme de “cocons” pour qualifier ses œuvres, et je me dis que Nice-Nord est, lui aussi, un cocon.

On a souligné à juste titre que F. Kafka n’avait pas lui-même détruit les écrits dont il a prétendu que son ami Max Brod devrait les détruire après sa mort. Au contraire, il semble les avoir conservés avec beaucoup de soin. Ainsi, que ses écrits ne fussent pas essentiellement destinés aux autres n'empêchait pas qu’ils remplissent une fonction personnelle. Celle de lui fournir un habitat, un abri. Un terrier. Je crois comprendre qu’il regardait chacun (au moins ceux dont il composait son journal) comme un témoignage, comme un vestige, c’est-à-dire plutôt comme un objet dont il n’avait pas à se demander s’il fût parfait dans sa forme, s’il n’eût pas été mieux, composé autrement, mais dont l’important était qu'il fût là, qu’il marquât sa place parmi les autres. Un objet ramassé, collecté en quelque sorte, même si c’était lui qui l’avait produit et pas un autre.

À partir d’avril 1987, Judith Scott est enfin placée sous la tutelle de Joyce, sa sœur jumelle, qui lui permet de fréquenter le Creative Growth Art Centre d’Oakland, oú elle commence bientôt après à produire ses œuvres. Et je vois indiquer qu'alors, elle ne manque pas de chaparder des objets parmi ceux qui l’entourent pour les y ajouter, pour les y enfouir muettement. Et il est facile de voir dans ce geste un trait caractéristique de l’art contemporain, dans quoi j’inclus le Journal de Kafka aussi bien que les premiers collages des cubistes parisiens.

Un trait majeur de l’art contemporain consiste à donner place dans l'œuvre à des objets collectés, c’est-à-dire (dans la terminologie du Tripode lacanien) à du Réel.

Quand mes enfants partagent avec moi la photo d’une pizza qu’ils mangent à Montmartre ou en Ligurie, je leur réponds de m’en envoyer une part en Pièce Jointe. La photo se situe à un niveau de réalité intermédiaire entre l’objet lui-même et son évocation langagière. J’ajoute à Nice-Nord des photos, parce que le dispositif numérique le permet. Si je pouvais y ajouter des parts de pizza, je le ferais aussi.

Dans le tramway, je vois des personnes qui me paraissent fort âgées, des dames surtout qui se lèvent de leur siège pour me laisser leur place. Je ne refuse pas toujours.

Nice-Nord est fait d’un enchevêtrement de fils. Quels secrets cache-t-il à l’intérieur?

Caucade: J’aime ce quartier qui semble s’effilocher en direction de l’aéroport, en retrait de la mer qui apparaît au bout des rues transversales.

Lorsque j'étais enfant, dans les premières années que nous habitions à Nice, ma mère a fait des travaux de couture à domicile. Elle avait sa machine Singer dans notre cuisine. Elle piquait des jupes plissées sur la commande d’une maison de confection dont l’atelier principal se trouvait rue Victor Juge. Je la dérangeais le moins possible pour qu’elle puisse terminer son travail et le livrer au jour et à l’heure dites. Je l’attendais à la porte de l’atelier où nous avions couru. Elle en ressortait avec son salaire à la main, dont elle était contente. Un jour, à notre retour par l'avenue Clémenceau, nous avons été pris sous une averse. Nous nous sommes abrités tous les deux sous un porche.

Tandis qu’elle piquait ses jupes, je restais assis sous le rabat de la machine qui formait une cabane, et je ramassais les bouts de fils qui tombaient à ses pieds.

Quand on fait une photo, on ne sait jamais si elle sera bonne. On la fait et on verra ensuite. 

Je suis contrarié par le peu de toilettes publiques qu'on rencontre à Nice. Ce manque limite mes promenades, alors que nous sommes aujourd'hui sous un soleil parfait.

Les élèves du lycée des Eucalyptus en sortent en T-shirt avec leurs sacs sur le dos, tandis que je porte encore mon bonnet, un pull et un K-Way.

Revu, la nuit dernière, Stardust Memories de Woody Allen. Le plan fixe, tellement émouvant, oú il ne fait que superposer deux réels empruntés: le visage de Charlotte Rampling et une chanson de Louis Armstrong





jeudi 22 février 2024

Lived In Bars

LUI: On voit pulluler, sur Instagram, d’étranges objets numériques qu’on désigne sous le nom reels, qui font s’enchaîner des pages dont le nombre ne dépasse guère, le plus souvent, la demi-douzaine. Et sur chaque page, il y a une image, fixe ou animée à laquelle bien souvent on superpose un texte. Et à tout ceci, assez souvent, on superpose de la musique. Le tout prenant la forme d’un petit film, dont la durée ne dépasse pas quelques secondes, avec cette différence encore que les pages se présentent en format vertical, qui est habituellement celui du livre, plutôt qu’en format horizontal, qui est celui des écrans de cinéma. Et un autre point important est que ces petites machines se composent d’images et de textes produits par l’auteur, mais aussi d’emprunts, ceux d’images ou de textes récoltés sur la toile, si bien que, dans la musique, on peut reconnaître une chanson des Beatles et, qu’entre deux images originales, inconnues jusqu’alors, on peut voir apparaître un tableau du Caravage ou une photo d’Audrey Hepburn.
ELLE: Et tout cela te ravit.
LE TÉMOIN: Et tout cela le ravit. Il peut passer sur Instagram plusieurs heures par jour, à la recherche de ces étranges objets produits par des personnes jeunes, convergeant là depuis tous les pays, habituées dès l’enfance aux outils numériques, très au fait de la mode, alors que, quant à lui, il est vieux maintenant. Oserais-je parler de trahison?
LUI: Wim Wenders dit et répète que le cinéma est en train de mourir, et quand il dit cela, il est probable qu’il songe principalement aux reels en question. Il est vrai que ceux-ci prennent toute la place, qu’ils imposent un nouveau langage qui ignore le récit, qui ne raconte pas d’histoires, mais qui procède au moyen de contrastes syntagmatiques abrupts, imprévisibles, et aussi au moyen de superpositions.
ELLE: Et j’imagine que ce sont ces superpositions…
LE TÉMOIN: Il va, tel que nous le connaissons, nous parler de linguistique. De la barre de fraction qui sépare signifiant et signifié à l’intérieur du mot, cela selon la doctrine de Ferdinand de Saussure qu’il regarde comme un maître.
LUI: Il est vrai que ces superpositions me parlent. Qu’elles marquent mes souvenirs les plus anciens, qui restent pour moi les plus précieux. Je me souviens de m’être promené en un certain endroit de la ville, à la nuit tombée, en reconstituant dans ma tête des strophes de La Chanson du mal-aimé. Je disais: “Ses regards laissaient une traîne / D’étoiles dans les soirs tremblants / Dans ses yeux nageaient les sirènes / Et nos baisers mordus sanglants / Faisaient pleurer nos fées marraines…” Je devais avoir alors quinze ou seize ans. Je me souviens de m’être promené, un jour de grand soleil, près de la place Saint-Philippe où était mon lycée, en entendant dans ma tête la trompette de Miles Davis qui jouait Summertime. Je ne l’ai jamais si bien entendue. Si, il y a eu une autre fois. C’était la nuit encore, j’habitais chez mes parents, et ma chambre se trouvait au bout de l’appartement. Tous deux étaient assis sur un canapé, devant le poste de télévision. Je suis passé dans le couloir et je me suis arrêté derrière eux, devant la porte du salon. Le film qu’ils regardaient, c’était Ascenseur pour l’échafaud. Et, de la place où je me tenais, j’ai vu Jeanne Moreau qui marchait seule devant les vitrines illuminées d’un boulevard de Paris et j’ai entendu la trompette de Miles Davis qui accompagnait en off ses pas chaloupés.
ELLE: L’expérience de moments d’extase. De ce que James Joyce appelait des “épiphanies”.
LUI: Je n’irais pas si loin. Je ne suis pas certain de bien comprendre ce que Joyce entendait par “épiphanies”. Je ne suis pas certain que les siennes étaient barrées comme sont les miennes. Mais je voulais parler d’autre chose…
LE TÉMOIN: Au point où nous en sommes…
LUI: Voilà. J’ai un ami qui tient un restaurant sur la darse de Villefranche, dont il a fait aussi un club de jazz. Or, parmi ses clients, parmi ses habitués, il y a des gens qui ont leurs bateaux sur le port. Des yachts à voile ou à moteur, de simples barques de pêche, qui réclament de la part de leurs propriétaires beaucoup d’entretien, si bien que ceux-ci naviguent au large mais aussi qu’ils bricolent ensemble sur le quai, tout le jour durant, avant de se retrouver, le soir venu, à La Trinquette, où ils boivent des bières en écoutant du jazz.
ELLE: J’imagine de belles femmes. Il ne doit pas s’ennuyer, ton ami. Ni toi non plus.
LUI: Oui, des personnes remarquablement belles, bronzées, musclées, libres dans leurs manières, avec du soleil dans les yeux qui rend leurs couleurs plus pâles.
ELLE: Bon, passons, et alors?
LUI: Alors, rien. Je ne faisais que les regarder. Je ne navigue pas, je ne nage même pas, je me sentais extérieur à leur monde. Mais j’entrevoyais, dans cette communauté, un bonheur dont il ne m’importait pas qu’il fût réel ou qu’il ne le fût pas. Une promesse du ciel qui appartenait au ciel mais qui se reflétait ici. Et que je ne parvenais pas à décrire, encore moins à nommer, ce qui m’incitait à penser qu’elle était, de ma part, une pure invention. Jusqu’au jour où j’ai rencontré une chanson, et le clip vidéo où on voyait la chanter la personne qui en était l’auteure. Et j’ai été bouleversé de ce que cette chanson, produite si loin de moi, à l’autre bout du monde, mettait des mots précis, et de la musique et des images sur mon fantasme personnel. Sur ce que j’avais cru reconnaître comme l’objet de mon désir. Écoutez, regardez! Vous allez comprendre…




mardi 12 décembre 2023

La mercière de Clermont-Ferrand

Normandie, un matin de la fin d'été. Grand soleil et du vent. La maison est largement ouverte sur les prés et, plus loin, sur la mer. Les deux femmes se déplacent d’un étage à l’autre et d’une pièce à l’autre en ramassant du linge sale pour la lessive.
AGATHE: Tu as trouvé un train?
YOLANDE: Oui, celui de 4 heures, je serai à Rouen ce soir. Je dormirai chez maman, elle est prévenue, et demain je rentre à Paris avec Rosette.
AGATHE: Pierre t’attendra?
YOLANDE: Il n’a pas besoin de m’attendre. Je n’ai pas besoin de lui. Nous serons à Clermont mercredi, Rosette et moi, et j’aurai un peu plus de dix jours pour m’organiser avant l’ouverture du magasin.
AGATHE: Tu es sûre de vouloir habiter là-bas? Tu n’y connais personne.
YOLANDE: J’ai besoin de travailler. Et je ne veux pas le faire à Paris, où il y a Pierre, ni à Rouen, où il y a maman.
AGATHE: Tu m’as dit que tu as parlé au téléphone avec la patronne de la mercerie?
YOLANDE: Oui, deux fois, elle est très gentille. Elle se trouve trop âgée, elle voudrait lâcher le pied, et aucune des filles qui travaillent avec elle ne semble en mesure de la remplacer, je veux dire pour la comptabilité et les commandes, ni le souhaiter. Elle veut bien que j’essaie. D’ailleurs, elle restera présente, elle pourra m’aider.
AGATHE: La personne qui t’a recommandée est une amie de Pierre?
YOLANDE: Oui, elle s’appelle Léonie. Nous nous étions vues quelquefois, et Madame Ibari, la patronne du magasin, est sa tante. Léonie savait que je voulais m’installer en province, et comme sa tante cherchait quelqu’un…
AGATHE: Elle savait donc que Pierre te quittait?
YOLANDE: Oui, la plupart de nos amis le savaient aussi. Mais ce n’est pas pour elle qu’il me quitte, si c'est ce que tu imagines. C’est pour une personne que je ne connais pas, et que je ne tiens pas à connaître.
AGATHE: Tu n’as pas l’air d’en vouloir beaucoup à Pierre. Tu n’as pas l’air bien triste.
YOLANDE: J’ai pleuré, d’abord, mais maintenant je ne pleure plus. J’avais vingt-et-un ans quand j’ai rencontré Pierre, il en avait vingt-cinq de plus. Il sortait d’une longue liaison, qui le laissait un peu détruit. Il était séduisant. Je ne lui ai guère laissé sa chance. Trois mois plus tard, j’habitais avec lui dans son appartement de la rue Caulaincourt. Et, deux mois plus tard encore, j’étais enceinte. Il a rencontré sa nouvelle amie à l’université de Louvain, où il donnait un cours une fois par semaine, depuis l’automne. Elle est presque aussi vieille que lui, et elle enseigne la philosophie, elle aussi. J’ai su aussitôt qu’ils étaient intéressés l’un par l’autre. Qu’ils se plaisaient. Ils parlent d’écrire un livre ensemble. Ils sont tombés amoureux. Chacun a trouvé dans l’autre son reflet, son âme sœur. Ils se ressemblent. Pierre me l’a avoué. C’était facile à imaginer. Cela ne se discutait pas. Et d’ailleurs, il compte venir voir Rosette à Clermont-Ferrand aussi souvent qu’il le pourra. Je suis certaine qu’il le fera. Et moi, je crois que j’étais fatigué de la philosophie. J’aimais bien le voir lire, écrire. Mais au fond, ce qu’il lisait et écrivait, et ce dont il discutait des soirées entières avec ses amis, et ce dont il pourra discuter des soirées entières, maintenant, avec cette femme, il me semble que je n’y ai jamais cru.
AGATHE: Il s’agissait d’y croire?
YOLANDE: Je crois que je regardais cela comme un jeu, mais que je n’y ai jamais attaché la moindre importance.


Jérôme, le mari d’Agathe, est revenu de la ville avec leurs deux enfants et des paniers de provisions. On dresse la table devant la façade. On déjeune tous les cinq, en plein soleil et dans le vent. Puis les enfants rentrent jouer dans la maison. Les trois adultes s’attardent autour de la table, dans des poses diverses.
JÉRÔME (à Yolande): Tu es sûre de ne pas vouloir rester ici quelques jours encore? Finalement, nous ne rentrerons au Havre que la semaine prochaine. Cela te ferait du bien.
YOLANDE: Tu es gentil, mais non, c’est le moment du départ. Un jour, j’ai quitté Rouen pour Paris. Maintenant, je quitte Paris pour Clermont-Ferrand. Je ne connais rien à la mercerie, mais cette dame propose de m’apprendre. Sa nièce me dit que c’est une brodeuse de grand talent, et que son magasin est connu dans toute la région.
AGATHE (Un peu alanguie, elle fait signe à Jérôme de lui resservir du vin. Elle sourit à Yolande): Tu as le goût du voyage et de l’aventure.
YOLANDE (avec une moue): Tu te moques, mais c’est vrai. Qu’aurais-je continué de faire, près de Pierre, s’il ne m’avait pas quittée? Je suis sûre qu’il m’a aimée, et peut-être m’aime-t-il encore. Mais je commençais à m’ennuyer à le voir corriger ses copies et préparer ses cours. De plus, je n’aime que moyennement la musique classique. Je préfère les chansons. J’apprendrai à tenir un magasin, et le soir je broderai au point de croix en écoutant la radio. Vous viendrez me voir, et quand nous aurons des vacances, Rosette et moi, vous nous inviterez ici.

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