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mardi 9 avril 2024

L'oiseleur

Pour l'attraper, inutile
de lui courir après
Il faut te poster en un
certain endroit qui lui est
familier, te cacher sous les
branches et ne plus respirer
qu'à peine, il faut attendre
Et ensuite, quand il passe,
le geste prompt, décidé,
sans le blesser pourtant,
prendre entre tes mains
la tiédeur de son cœur
qui palpite rouge
sous la cendre

samedi 30 mars 2024

Des fantômes vivants

Il dit: Des hommes et des femmes
ont été violés torturés
pendant des nuits et des jours
vous savez comment ou 
vous ne savez pas, puis
enfin ils sont morts
Pour eux j’ai du chagrin
Mais pour les autres
Pour ceux qui ont commis ces crimes
et qui ne sont pas morts
Songez qu’ils vivent parmi nous
qu’ils passent dans nos rues
qu’ils se glissent dans la file
d’attente d’un cinéma de quartier
pour voir peut-être un film
de François Truffaut d’Ingmar
Bergman ou d’Alfred Hitchcock
Songez à leur présence parmi
de jeunes couples qui paient 
leurs places un samedi soir,
qui ont laissé leur bébé chez
la grand-mère et qui reviendront
dans la nuit en se tenant la main 
ou en ne se tenant pas
Peut-être qu’il pleuvra un peu
Peut-être que la nuit sera douce
Le monde est béni par ceux qui sont morts,
le monde est hanté par les fantômes 
vivants qui restent parmi nous



dimanche 3 mars 2024

Au soir d'un épisode méditerranéen

Ne te soucie pas de ce qu'ils disent
ni de ce qu'ils disent pas parce que tu es vieux
La mort n'est pas ton ennemie 
elle viendra à son heure
fidèle douce et aimante
tu pourras te reposer
Alors ton enfance te sera rendue
Alors tes amours te seront rendus
Tu pourras visionner autant que
tu voudras Blow UP
Blade Runner et Eyes Wide Shut
sans payer
Les jeunes femmes d'Éric Rohmer
te parleront de leurs amours
elles te tiendront la main
Ferme les yeux
Les herbes au vent seront tes cheveux 

(Cover Tristan Corbière)

samedi 24 février 2024

Silhouette effacée

Parfois, je vais si loin à pied que je n’ai plus la force de revenir.

Il faut que je sois sur la ligne du tramway. Je monte alors dans le premier qui passe, où je resterai debout, dans une voiture qui se vide au fur et à mesure qu’on grimpe vers les quartiers nord.

Là-haut, c’est la nuit, dans une rue déserte où les colombes roucoulent dans les arbres.



dimanche 4 février 2024

mercredi 6 décembre 2023

Les attardés

J’avais oublié que
les garçons jouent au football,
haletants, muets, sans tenir compte
de la nuit qui vient,
jusqu’à l’heure où celle-ci, 
sans lune sous les arbres du square,
dérobe le ballon, efface leurs mains
dans l’odeur de poussière.

Quand ils passent la grille 
la sueur sur leur dos est glacée.

(30 mars 2019)

lundi 4 décembre 2023

Le monde a du bon

Les touristes descendus du car, au fin fond des montagnes himalayennes, sont groupés sur des gradins de bois, en plein air et en plein vent, sous des nuages gris. Ils regardent de petits chevaux caparaçonnés qui tournent sans passion sur une carrière boueuse. Mais attendons la fin! À l’heure dite, de gros nuages crèvent au-dessus de leurs têtes, ils sont arrosés d’une averse plutôt fraîche dont ils s’abritent comme ils peuvent, avec des parapluies, avec des journaux, sans quitter leurs places, curieux qu’ils sont du spectacle promis. Car voici que les chevaux se mettent à danser. La pluie les fait danser. C’est un prodige qui ne se produit qu’ici, chaque jour, à la même heure de l’après-midi, danser et même rire sous la pluie, en retroussant leurs lèvres sur leurs dents de chevaux, et chanter!

vendredi 1 décembre 2023

La pluie

La pluie rend plus facile et agréable de se promener en écoutant de la musique.

Je me demande comment nous faisions pour écouter de la musique avant de pouvoir le faire en nous promenant sous la pluie, de préférence les soirs d’automne, lorsque la nuit descend, ou alors le matin très tôt, avant que le jour se lève.

Voir le jour se lever en écoutant de la musique sous la pluie. Je ne doute pas que cela me sera encore permis quand je serai mort.

Je marcherai alors sous la pluie en écoutant de la musique, je n’aurai même plus besoin d’écouteurs. Il ne s’agira pas alors de musiques célestes ou séraphiques, seulement de celles que j’aurais écoutées et aimées ma vie durant —

Rapportées de ma vie, comme le chasseur rapporte au village les animaux qu’il est allé chasser et qui ont bien voulu se laisser prendre.

Ces musiques ne s’useront plus, je pourrai les écouter indéfiniment sans que jamais elles ne s’usent, pas plus que ne s’use le bruit de la pluie par terre et sur les toits, Pour un cœur qui s’ennuie, Ô le chant de la pluie.

La pluie est toujours un souvenir de pluie, mais qui ne s’use pas, qui reste comme au premier matin du monde, quand — 

Le premier homme préhistorique est sorti sur le seuil de sa caverne, au petit jour, après une nuit de tempête.

Sa femme et ses enfants dorment encore, enroulés autour des braises, un chien avec eux, qui grogne et qui pète en rêvant.

Il sort pour se rendre compte à quoi ressemble le monde après ce déluge de la nuit, tandis que maintenant le tonnerre s’éloigne. 

Je n'ai pas indiqué de titres. Ce soir, en voici deux. Vladimir Horowitz, interprète la Sonate en Fa mineur (K. 466) de Domenico Scarlatti, et Bob Dylan chante Blind Willie McTell. Demain, ce seront d’autres.

(4 novembre 2022)

samedi 25 novembre 2023

Arrière-saison

Je passais mes soirées au pub puis, pour regagner la petite maison que j'habitais, je passais par la plage. Celle-ci alors était vide. Il m'arrivait de m'arrêter pour regarder la mer, et quelquefois de dormir sur le sable. Au matin, j'étais réveillé par la pluie. Dans mon sommeil, j'avais essayé en vain de reconstituer un rondel de Tristan Corbière. À présent il me revenait aux lèvres sans que j'hésite. Je le disais debout, en serrant mon caban, en grelottant de froid: “Va vite, léger peigneur de comètes ! Les herbes au vent seront tes cheveux...”

(4 février 2020)

Evite

Évite
de remuer
la nuit

De rider l’eau 
et le sable
sous l’eau

D’agiter
les fougères
dans l’air
du soir

Mottes de terre
traversées
de lombrics
les nuages
d’ardoise

Une rangée
de grands
arbres nus
prévenus
de la nuit
par les cris
des corbeaux

Écoute
la rivière
sans la voir

(25 janvier 2020)

Fuite

À quoi rêvais-je quand la pluie fut la plus forte? Étais-je assis dans un fauteuil devant mes livres ou à courir sous les fougères, zigzagant entre les gouttes parmi des rats dont l'un plus gros que j'attrapai par la queue pour qu'il m'entraîne? Et le conte prévoit-il que le jour enfin revienne?

Je quitte la forêt pour m'avancer dans la cour déserte d'une ferme.

Quand l’on a faim et soif, quelqu'un apparaît, sans visage, et vous montre un puits.

La menthe

La menthe le rebute depuis un voyage que termine l’incendie d’une ville.

Il se souvient de flammes qui s’élèvent des toits, de chevaux qui hennissent sur le pont d’un navire, de barriques qui roulent.

Debout à la fenêtre de la cuisine, il regarde le jardin sans clôture où du linge bat que la servante court dépendre à pleins bras sous un ciel où filent des nuages d’une pâleur de porcelaine.

Tapisserie

Lorsque j’étais le cerf que l’on chasse, mes bois heurtaient les branches les plus basses des arbres, mon cœur battait si fort,

Pas de rivière où enfin l’on s’arrête, où l’on se mire, où l’on boit, seulement les aboiements des chiens qui accourent, que j’entends sans les voir à cause des feuillages des taillis épais,

Une rivière soudain qui m’arrêtait et je restais sur la berge à haleter, à écouter le son du cor, les aboiements des chiens qui bavent,

Qui franchissent en courant l’obstacle d’un arbre couché, viennent à leur suite les cavaliers vêtus de rouge qui sonnent du cor,

Linceul de sueur sur tout mon corps qui haletait et je restais derrière les arbres,

Un rayon de soleil oblique perce les feuillages,

Mon regard s’embuait, grelottant du froid qui montait de la rivière, mes yeux fendus baignés de larmes.

Une attraction de foire

Son art, si art il y avait, n'avait rien à voir avec la Poésie, plutôt avec la Passion d'apparaître et disparaître lui-même tout entier. Une attraction de foire qu'il exerça dans les foires des villes d'Europe où il accompagnait la famille qui l'avait recueilli dès l'enfance, souvent dans de pauvres Villages où ils parvenaient à la nuit tombée, grelottant sous une pluie qui n'avait pas cessé depuis des nuits et des jours (leur caravane sentait le Chien mouillé, une gouttière se formait au bout de leurs chapeaux), mais quelquefois aussi sur les scènes les plus prestigieuses (les mieux éclairées) de Londres ou Copenhague. Un destin qui le faisait se replier comme un pantin dans des coffres, se pendre dans des portants de costumes bariolés. Qui le faisait éternuer. À cause du fard à joues. Et jouer de la guitare et chanter comme on fait en Italie. Combien de langues au juste savait-il parler? De combien d'instruments de musique pouvait-il jouer? Et ces tours connus de lui seul qui le rendaient invisible dans les miroirs. Ces chaînes au fond des bassins où il manqua se noyer.

Baigneurs

Les baigneurs sont trop loin dans les dunes, écrasés de soleil, silhouettes à peine moins graciles que le parasol coiffé de bleu et blanc que le vent menace d’emporter, qui les fait se lever, tourner autour et danser une danse de Sioux, si bien que tu hésites à te prononcer sur l’âge et le sexe de ceux que tu aperçois, encore que ce soit bien la beauté de leurs corps qui t’émeut, lesquels sont alors, tracés en noir sur blanc, comme paraphe de leur âme. Ou ces autres, vus de haut, qui paraissent flotter dans le bleu comme des anges.

Le spectacle des êtres humains aperçus de si loin suffit à l’éblouissement d’un esprit lassé, qui n’a point perdu le goût de ses semblables mais qui souhaite les saisir au point où l’âme et le corps se confondent. Ne font qu’un. Comme Dieu lui-même les regarde d’où il est, ou les anges. Ou Alberto Giacometti.

Tel baigneur, comme tel piéton filiforme dans l’œuvre du sculpteur, serait-il moins connu d’être aperçu de loin, et qu’entre lui et nous pas un mot ne soit dit?

À Thot

Tablette évoque l’Égypte et ses tombeaux, le fleuve et les roseaux où se posent des ibis.

Les journées les plus libres, de ciel clair et vent, n’empêchent pas qu’il écrive la nuit. 

Sable soulevé criblant les murs d’un tombeau où volent des ibis, et le parfum de l’eau du fleuve.

Au couchant, le bois mouillé des barques couvertes de chiures d’oiseaux, les poivriers. 

Que vit-il? Il vit. Couché, le visage seul éclairé par l’écran.

Quand on quitte Marseille, les rochers baignent dans une eau transparente dont on devine la teneur excessive en sel.

Brûlant le linge étendu qui bat.

Les barques. Les ailes du soleil.

(10 juin 2009)

Retour de concert

Quand on lit un roman, notre attention est requise par l’histoire, on veut en connaître la fin. Mais quand la lecture est finie, que du temps est passé, ce qu’il en reste dans le souvenir se réduit à des images.

On aime le roman, dans le souvenir au moins, pour ce qu’on y voit, et qui se voit comme dans l’encadrement d'une fenêtre;

dans le train de La Bête humaine, c’est la fenêtre qui laisse entrevoir, à l’intérieur d’un compartiment éclairé dans la nuit, une scène de crime;

dans tous les cas, des images floues, aux contours imprécis, auxquelles nous aurions du mal à ajouter un titre, à l’intérieur desquelles les personnages ne sont pas arrêtés mais se déplacent, glissent en silence, mus par quelque mécanisme dont les ressorts nous échappent.

Surprenant l’intérieur d’un appartement, un soir d’automne, comme nous passions sous ses fenêtres en rentrant du concert et qu’il commençait à pleuvoir.

Soir humide d’octobre, quand la saison des concerts a commencé et qu’on est un dimanche. 

Soudain leurs deux silhouettes derrière les voilages blancs de la fenêtre.

J’aurais pu faire comme si je ne les voyais pas, je fus tenté de forcer le pas, de détourner simplement ma tête souveraine pour ne rien en savoir; mais non, je m’arrêtai sous l’arbre chétif dont le feuillage dégoulinant de pluie me mouillait le cou, et je ne puis plus douter.

vendredi 24 novembre 2023

Un revenant

Nous sortions peu de cet appartement. L’été surtout, à cause de la chaleur qui écrasait les rues, à cause des bruits de violences qui s’entendaient sous nos fenêtres. La nuit, je quittais mon lit, je parcourais le couloir, je passais des portes dans une obscurité presque complète. Je me croyais dans une forêt. J’y faisais des rencontres. Une rivière, un pont, un moulin, des animaux, de fiers chevaliers, des fantômes. Avec le temps, je compris qu’eux aussi, de leur côté, me regardaient comme un fantôme. Tel chevalier se signait à ma vue. Je compris qu’il me prenait pour un ermite ayant perdu la raison et qui errait sans but. Je buvais l’eau de la rivière et mouillais mes cheveux, qui étaient longs à présent, qui pendaient sur mes épaules. Assis au pied d’un arbre, je mangeais des noisettes en causant avec un lapin ou un écureuil. Un couple de colombes parfois me faisait une visite. Priais-je encore? Il me semble que je répétais indéfiniment la même phrase très courte, je ne sais plus laquelle. Puis, quand le ciel pâlissait au-dessus des toits, je retournais me coucher, et dans le sommeil j’oubliais ces aventures.

Neige et sable

J’ai suivi la berge du torrent dans les éclats de pierre, la neige puis le sable encore. La montagne dominait ma course. Le jardinier habite les allées, le serpent reste caché, les oiseaux immobiles sur les branches basses.

La ville est à l’embouchure du fleuve, au soleil maintenant. Dans la neige et le roc, l’eau qui surgit écumeuse, cascade vers la plaine.

Je souris au visiteur. Des jeunes gens se promènent dans les jardins qui dominent la ville. Tu te promènes l’après-midi dans les jardins qui dominent la ville. Tu t’inquiètes de la sécheresse, de l’état des cultures, je te réponds de mon mieux. Je te montre les fruits qui alourdissent les branches, le bassin d’arrosage, les canaux d’irrigation. Le soir nous trouve assis contre le mur de la maison. 

L'orangeraie se situe dans la vallée qui s'étend derrière la ville, plusieurs kilomètres en amont. Le jardinier habite une cabane de pisé, au cœur de l'orangeraie. 

On m’avait parlé de lui, de ce qu’il pouvait savoir sur l’affaire en question. Je suis allé le rencontrer. Je l’ai interrogé. Je n’ai pas fait de photos, mon magnétophone est resté dans sa sacoche. Je lui ai offert une cigarette. Nous avons fumé, assis sur un banc, contre le mur de sa maison.

Tout le jour durant, il circule dans l’ombre, sous les arbres du verger (le bruit de l’eau dans les rigoles, un serpent). Il regarde au soleil la montagne enneigée. Il voit par l'esprit la plaine qui se déroule, la route des marchands.

(1974)

jeudi 23 novembre 2023

Felouque

Le voyageur effectue la traversée seul à bord d’une felouque, puis, aussitôt qu’il découvre la plage, celle-ci lui paraît dangereusement étroite. Il tire son embarcation au sec, s'abrite entre deux rochers. Il doit reprendre des forces, demeurer quelques jours sur cette rive avant d’entreprendre l’ascension du mont à mi-pente duquel devrait s’enfouir le temple, ou les ruines du temple dont ses recherches dans les bibliothèques de plusieurs continents lui ont permis de deviner l’existence en ce lieu, et qu’il veut explorer. Mais la première nuit, il est assis dans le sable, éclairé par une lune pleine et léché par les vagues, avec au-dessus de lui le mont couvert d’une forêt épaisse, inextricable, agacé par les oiseaux, des tortues hautes comme des ânes, avisant de loin les frondaisons d'arbres dont les feuillages se balancent comme houppes à poudrer, réveillé quelquefois, quand le sommeil le prend, par un bruit insituable de cascade ou de fontaine.