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vendredi 29 mars 2024

Le premier poste de télévision

Le premier poste de télévision que nous avons possédé est installé à la cuisine. Nous habitons alors au 104 du boulevard Gambetta, un appartement étroit, avec le cabinet sur le balcon. Une partie de la famille nous a rejoints. C’est Marguerite, sœur aînée de mon père, accompagnée de Jean, son mari, qui est un vrai Français, natif des Pyrénées orientales, et de leurs trois enfants. Nous les invitons à venir regarder la télévision dans notre cuisine.
Nous éteignons la lumière pour mieux nous croire au cinéma. Ma mère fait griller des marrons que nous nous passons de la main à la main, dans l’obscurité, en nous brûlant les doigts. Je me souviens que nous regardons Cinq colonnes à la une. Un titre prestigieux et énigmatique. De quelles "colonnes" et de quelle "une" peut-il bien s’agir? Je ne pose pas la question. Mais j’entends encore la musique qui accompagnait le générique, avec ses lourds coups de timbales, et la voix grave qui annonçait: "PIERRE LAZAREFF, PIERRE DESGRAUPES, PIERRE DUMAYET ET IGOR BARRÈRE VOUS PRÉSENTENT...", la répétition à trois reprises du même prénom rapprochant cette annonce du "Pierre, tu es Pierre et c’est sur cette pierre que je bâtirai mon église".
L’émission comprenait chaque fois au moins un reportage sur la guerre d’Algérie. Or, il se trouvait que cette guerre était aussi la nôtre. Je n’avais guère de souvenirs de la ville blanche où j'étais né, ni d’autre idée des Aurès où se déroulaient les combats, que celle que me permettait de me forger leur nom: un paysage austère et rugueux, dans lequel l’élément minéral l’emportait sur tout autre. Plus tard je me le représenterais mieux grâce à la lecture de L’Hôte, une nouvelle d’Albert Camus recueillie dans L’exil et le royaume, où il est question d’un instituteur français en poste dans un village de montagne, qui vit seul dans son école, et auquel le hasard veut que soit confiée la garde d’un fellagha que les gendarmes ont fait prisonnier. Plus tard encore, ce serait le poème d’Arthur Rimbaud, Fêtes de la faim: "Si j’ai du goût, ce n’est guère / Que pour la terre et les pierres. / Din! dinn! dinn! dinn! je pais l’air / Le roc, les Terres, le fer..." Mais il se trouvait (et même moi, je ne pouvais pas l'ignorer) que mon oncle Pascal, le frère de mon père, était engagé dans les combats.

jeudi 28 mars 2024

Autoportrait

Mes logeurs m’ont parlé du bal qui devait avoir lieu dans la salle des fêtes du village voisin. Il y avait un autobus pour m’y rendre et, une fois là-bas, il se trouverait bien quelqu’un pour me ramener en voiture. Les jeunes ici commencent à me connaître. Ils m’ont en sympathie. Mais, après être resté assez longtemps à écouter la musique et à regarder ceux qui dansaient, comme j’avais bu de la bière et mangé une assiette de frites, j’ai préféré rentrer à pied. Déjà je m’éloignais. La lumière du bal, les rires et la musique étaient derrière moi, et je ne sais pas dire s’ils sont restés dans ma tête ou si je les entends encore, maintenant que j’en suis à marcher sur ce chemin de campagne, dans la nuit où il pleut: une pluie fine et patiente comme on en connaît peu chez nous, quelquefois au printemps, mais qui est ici monnaie courante. Et l’expérience de cette marche dans l’obscurité d’une campagne où il pleut, avec ses ombres qui bougent, l’eau qui clapote sur mon parapluie et les aboiements d’un chien invisible dont il me serait néanmoins facile de dessiner la silhouette, debout dans la cour d’une ferme, le museau et les oreilles dressées, n’est-elle pas celle que j’avais imaginée il y a bien longtemps et qui m’a décidé à venir m’établir, pour quelques mois au moins, dans ce lointain pays?
D’où m’est venue cette idée? Je crois qu’elle date de l’enfance, d’un jour où j'étais malade, où j’avais de la fièvre, une grippe sans doute, et où, pendant tout un long après-midi où j'étais couché, avec ma mère qui tricotait à mon chevet, j’ai lu Le Grand Meaulnes.
Alors, j’ai su que le vrai pays était là-bas, et qu’un jour je devrais le rejoindre.



dimanche 11 février 2024

Dans les Pléiades

Les gens du village l’appelaient “le poète”. Et Rodolphe était bien poète, en effet. Il avait publié, depuis qu’il habitait au village, une demi-douzaine de minces volumes de poésie qui faisaient dire aux critiques qu’il était un poète majeur de son temps, mais sa principale activité, celle qui lui permettait de vivre et de faire vivre sa famille, et celle qu’il évoquait le plus volontiers quand on l’interrogeait, consistait à traduire des auteurs étrangers. Des travaux lents et minutieux, interminables, qui l’occupaient du matin au soir et encore jusque tard dans la nuit. Pensez! La Mort à Venise de Thomas Man! L’Odyssée d’Homère! L’Homme sans qualités de Robert Musil! Et l’œuvre complète de Rainer Maria Rilke! Sans parler de beaucoup d’autres choses, lui qui était si grand, si maigre et si timide, avec un sourire de jeune homme!
Il n’avait guère plus de trente ans quand il s’était installé au village, sa femme pouvait en avoir vingt et elle était enceinte. Ils venaient tous deux des grandes villes, et le village de montagne où ils habitaient à présent, et qu’ils ne devaient plus quitter, était dans la région des Grisons. Un village austère, aux rues en pentes. Et depuis, quatre enfants leur étaient nés, qui tous avaient été élèves à l’école du village, et dont les deux aînées poursuivaient leurs études, l’une à Genève et l’autre à Londres, ce qui ne les empêchait pas de revenir souvent et de se montrer charmantes. On les appelait par leurs prénoms, Henriette et Louise, et elles vous répondaient gaiement, en secouant leurs lourdes chevelures châtain et en vous appelant elles aussi par votre prénom.
Tout le monde les aimait pour leurs manières, encore qu’aucun membre de la famille ne fréquentât l’église. Avec cela, Rodolphe et sa femme avaient l’habitude d’offrir aux enfants de petits spectacles de marionnettes, qu’ils organisaient chez eux, dans leur salon. Des spectacles simples et innocents, dont le caractère le plus remarquable tenait à ce que les marionnettes étaient fabriquées par Rosine, l’épouse de Rodolphe, et que les fils de ces marionnettes étaient tirés par tous les membres de la famille, du plus petit au plus grand, Rodolphe au premier chef qui, pour l’occasion, quittait sa table de travail et ses dictionnaires.
Savait-on, à Paris, qu’il avait ce talent? Qu’il pouvait feindre la grosse voix d’un ogre ou celle d’un gendarme quand le rôle lui revenait de le faire? Et ce n’est pas tout. Si je raconte cette histoire, c’est qu’une fois au moins, il y eut à ce spectacle un petit supplément.
Des amis avaient accouru à leur invitation. Il faut croire qu’ils avaient des amis dans plusieurs endroits du monde, que leur maison était assez grande pour les accueillir, et que ceux-ci ne rechignaient pas à dormir à plusieurs dans la même chambre. Et l'invitation incluait qu'ils apportent avec eux des instruments de musique.
À cinq heures de l’après-midi, on était en hiver, il faisait déjà nuit, et dans le salon de Rosine et Rodolphe, éclairée par des bougies, on mangeait des châtaignes grillées qu’on se passait de la main à la main en se brûlant les doigts, et on buvait du vin chaud parfumé à la cannelle en soufflant dessus, tandis que les marionnettes donnaient une version abrégée (et simplifiée) des Noces de Figaro. Puis, le spectacle à peine terminé, René, le plus jeune des quatre enfants, celui qui avait une jambe raide et qui, pour l’occasion, avait revêtu un chapeau pointu et une cape, avait lu une annonce selon laquelle des comédiens et des musiciens mystérieux attendraient tous ceux qui voudraient bien venir, une heure plus tard, devant la vitrine du boulanger qui était aussi le maire du village. Et une heure plus tard, l’air de Voi che sapete était chanté par une Louise venue tout exprès de Genève pour cette unique et féerique performance. Elle avait été travestie en Cherubino par Henriette, sa sœur, venue quant à elle tout exprès de Londres où elle apprenait la mode, tandis que l’accompagnement de l’orchestre était assuré par cinq instruments: un violon, une flûte, une guitare, une mandoline et un tambour.
Voilà! Derrière la chanteuse et les cinq musiciens, la boulangerie était ouverte d’où se répandaient une douce clarté en même temps qu’un parfum de brioches. Et au ciel, il y avait les Pléiades que notre ami poète a rejoint maintenant. 



mardi 16 janvier 2024

Ukraine

Mon père s’appelait Marko. Il avait un frère, de deux ans son cadet, qui s’appelait Mykola. Mon père et l’oncle Mykola avaient ouvert ensemble un magasin de jeux vidéo. Le magasin était assez grand pour qu’ils y organisent des tournois, et ceux-ci attiraient beaucoup de monde. Le soir, quand il était de retour chez nous, mon père dessinait. Nous étions alors réunis dans la cuisine. Ma mère préparait le repas. Mon père et moi étions assis derrière elle, à une table sur laquelle il avait posé sa boîte de feutres et son carnet à dessin. J’étalais près de lui mes livres et mes cahiers. J’apprenais mes leçons et je faisais mes devoirs. Une ampoule électrique pendait au-dessus de nous.
Mon père prétendait surveiller mes devoirs, mais je n’avais guère besoin qu’il les surveille. J'étais un élève attentif. Tout au plus m’arrivait-il de lui donner mon livre en disant: “Fais-moi réciter!” Alors, je récitais et il hochait la tête en me soufflant, ici ou là, un mot qui me manquait. Puis, il me rendait mon livre et retournait à ses dessins.
Plus souvent, c’était lui qui glissait vers moi son carnet à dessin. Je regardais son dessin, je me souviens, sans le toucher. C'était mon tour de hocher la tête. Nous échangions un sourire, je lui montrais mon pouce et chacun reprenait ses occupations, en silence, dans le dos de ma mère.
Des années plus tard, je devais découvrir le Blade Runner de Ridley Scott, et je compris alors que les dessins de mon père s’inspiraient de cet univers onirique
L’odeur de la soupe qui cuisait nous enveloppait aussi bien que la douce clarté de l’ampoule électrique. Enfin, ma mère disait que nous devions débarrasser la table et le repas commençait.
Voilà ce que fut le bonheur de mon enfance. Puis, il y eut la guerre.
Un matin, nous apprîmes que notre puissant voisin avait passé la frontière. Il avait lancé ses chars et son aviation qui bombardaient nos villes. Mon père et mon oncle Mykola furent des premiers à s’engager. Ils partirent au combat. Et je restai seul avec ma mère.
Notre ville fut bombardée et à moitié détruite. Puis, notre ennemi l’abandonna où elle était, dans l’état où elle était, et il alla porter ses destructions ailleurs. Sur d’autres villes.
Alors, chez nous, la vie reprit son cours, tant bien que mal. Nos mères sollicitèrent un employé de la bibliothèque pour nous faire la classe. La bibliothèque avait été détruite. Cet homme était bossu, ce qui le dispensait de partir à la guerre. Notre école aussi avait été détruite. Nos mères avaient aménagé une ancienne écurie où nous nous retrouvions, chaque matin, une douzaine d’enfants, pour réciter les tables de multiplication et pour lire dans les livres disparates qu’on avait pu sauver. Pendant les récréations, nous jouions dans une ruelle, et ces récréations étaient longues. Notre maître les occupait à fumer des cigarettes en lisant, debout, dans un fort volume de Saint Thomas d’Aquin.
Parmi mes camarades, il en était un qui suscitait chez moi une vive curiosité. Il s’appelait Youriy. Il était espiègle, toujours joyeux, capable de réparties qui nous faisaient rire, en même temps qu’il souffrait d’un handicap: il était trop gros.
Sa corpulence l'empêchait de partager la plupart de nos jeux. Il ne s’en plaignait pas et il en pratiquait deux dans lesquels il excellait. Le premier était celui des osselets. Il s'asseyait, le dos au mur, les jambes largement écartées et, entre ses jambes, il faisait voler les osselets, les ramassait, les rattrapait avec une prestesse et une précision vertigineuses. Le second, il l'avait inventé. Il consistait, pour lui, à se coucher sur le dos et, pour nous, à venir nous asseoir à cheval sur son ventre pour qu’il nous fasse sauter en jouant des reins, comme un pur-sang fait sauter un cowboy au cours d’un rodéo.
Cet exercice nous ravissait. Nous formions un rang dans lequel chacun attendait son tour pour occuper la place du cavalier. Puis, un jour, je fis part à ma mère de cette invention, et je fus surpris qu’elle s’en trouvât fâchée.
Toute rouge de colère, elle me dit que ce jeu était indécent. Que nous traitions mal le pauvre Youriy. Elle alerta d’autres mères et ensemble elles allèrent protester auprès de notre maître. Elles exigèrent que désormais il interdise cette horreur. Celui-ci nous fit connaître le verdict parental, mais il ne paraissait pas lui-même convaincu du bien-fondé de cette décision, et puis la lecture de Saint Thomas d’Aquin l’occupait beaucoup. Sans doute était-il plongé alors dans un chapitre particulièrement difficile de la Somme théologique, si bien qu'après quelques jours, les rodéos reprirent de plus belle. Je n’y participais plus mais je continuais d’y assister en sautant sur mes pieds et en applaudissant des deux mains.
J’eusse aimé que l’histoire s'arrête là, mais ce n’est pas le cas. Une nuit, j’eus un cauchemar. Dans le rêve, je dormais chez Youriy, dans un lit étroit placé à côté du sien. Puis, je me réveillais au milieu de la nuit et m'étonnais que Youriy ne fût plus dans le lit qu’il occupait près de moi. Alors, je me levais dans une obscurité presque complète, attiré par une lueur qui venait de la cuisine, et effrayé en même temps par un horrible bruit de succion et de mastication. On entendait, sous les dents, craquer des os.
J'allais jusqu'à la cuisine et là, dans l’encadrement de la porte, je voyais Youriy assis devant la table, qui dévorait, les yeux exorbités, le contenu d’une marmite énorme comme le chaudron d’une sorcière.
Je me réveillai au matin dans mon lit. Ma mère ouvrait les volets comme elle faisait chaque matin. Sa vue me rassura. Je ne lui parlai pas de mon rêve. Mais cet apaisement fut de courte durée. Le soir du même jour, nous vîmes arriver mon oncle Mykola. Il portait l’uniforme. Il était grand et beau dans son uniforme, mais il venait nous annoncer le décès de mon père qui était tombé près de lui, fauché par la mitraille.
Voilà, cette fois j’ai tout dit. Je peux ajouter en forme d'épilogue que, ce soir-là, l’oncle Mykola convainquit ma mère de partir avec moi. Quelques semaines plus tard, nous habitions à Paris, dans une chambre de bonne. Ma mère trouva à s'employer dans une blanchisserie. J’avais emporté avec moi la boîte de feutres et les carnets à dessin de mon père. J’appris à dessiner. Aujourd'hui, on me connait comme décorateur de théâtre. On dit que mes décors ressemblent tous à des paysages de guerre. Mykola a fini par être blessé. Ce fut sa chance et la nôtre. Il est venu nous rejoindre à Paris et il a épousé ma mère.



jeudi 28 décembre 2023

Un marionnettiste

C’était à une époque où circulait, entre Nice et Paris, un train de nuit. Je faisais ce voyage souvent, en m’offrant le confort d’une couchette. Mais, cette fois, je m’y étais pris trop tard, et j’avais dû me contenter d’une place assise.
Jusqu’à Marseille, le train s’arrêtait dans toutes les gares et, dans mon compartiment, les passagers étaient nombreux à monter et descendre. Mais, après Marseille, il ne resta plus qu’une jeune femme avec moi, et le train ne devait plus s’arrêter qu’à Lyon, puis encore à Dijon, avant de filer tout droit jusqu'à Paris. Ce serait alors le petit matin et, en descendant du train, je me dépêcherais d’aller commander un café-crème et un croissant dans une brasserie qui ouvrirait à peine.
J’avais reposé mon livre sur mes genoux et je regardais la nuit derrière la vitre quand la jeune femme, qui était assise devant moi, m’adressa la parole. Elle me dit:
— Pardonnez-moi, Monsieur, mais je vois que vous aimez les histoires. Si cela ne vous ennuie pas de m’entendre, j’en sais une que j’aimerais vous raconter.
C’était une très jeune femme. Elle était mince et brune. Elle portait des jeans et une chemise d’un bleu clair, au col largement ouvert. Ses cheveux étaient courts, et son nez aquilin lui donnait l’air intelligent d’un petit mammifère. Le livre que je venais de reposer sur mes genoux était un volume de nouvelles de Jorge Luis Borges, Le Livre de sable. Je lui répondis
— Oui, bien sûr. Mais dites-moi d'abord, est-ce une histoire qui vous est arrivée?
— Non, c’est une histoire que j’ai inventée. Je suis étudiante en cinéma et je dois écrire un scénario. Mais avant d’écrire ce scénario, je dois en présenter l’argument à mon professeur. Ce que je ferai demain, à Paris. 
— Et vous voulez répéter devant moi ce que vous lui direz demain?
— Oui, c’est bien cela. J’ai déjà raconté cette histoire à beaucoup de gens, mais je ne suis jamais certaine que ce soit une bonne histoire. Qu’elle tienne vraiment debout. J’ai toujours l’impression qu’il m’en manque des morceaux. Elle se déroule sur de nombreuses années, dans différents pays, très éloignés les uns des autres, dont je sais les noms et où ils se situent mais où je ne suis jamais allée.
— Ne vous inquiétez pas! Vous aurez le temps de faire le voyage, si votre projet est accepté. Ou plus probablement encore, un autre sera chargé d'inspecter les lieux que vous aurez prévus, de noter des adresses et de faire des photos.
— Et puis, elle concerne des disciplines artistiques que je connais mal, elles aussi.
— D'autres encore combleront ces lacunes. 
— Oui, sans doute, mais il y a pire. Je ne suis pas certaine de bien comprendre les personnages, les vrais raisons de leurs choix. Car c’est l’histoire de certains choix qu’ils font et qui engagent toute leur vie. 
— Sait-on jamais, dans la vraie vie, quelles sont les vraies raisons de nos choix?
— Je le pense aussi. Mais ce qu’on accepte de la vraie vie, il n’est pas certain qu’on l’accepte des histoires qu’on invente. Dans la vraie vie, il faut bien se contenter de ne pas comprendre, pas même nos propres choix. Tandis que, dans une histoire qu’on invente, il faudrait que tout soit logique. Or, dans mon histoire, tout ne l’est pas.
Cette personne était jolie et amusante, avec l'air sérieux qu'elle prenait pour dire les choses les plus simples. Et la nuit serait longue encore. J’ai dit:
— Racontez-moi!
Alors, elle a dit:
— Alexandre Ripoll grandit en Camargue, auprès d’une grand-tante Henriette à qui ses parents l’ont confié lorsqu’il avait sept ans, et qu’ils ont dû partir pour un long voyage. Ce début, voyez-vous, m’a été inspiré par une lecture d’enfance, celle de L’Enfant et la Rivière d’Henri Bosco. Je me demande s’il est bien judicieux de commencer une histoire en reprenant celle d'un auteur aussi célèbre, mais c’est ainsi qu’elle m’est venue à l’esprit. Je ne veux pas le cacher. Dans le roman d’Henri Bosco, le petit garçon s’appelle Pascalet et ses parents voyagent beaucoup pour leur métier, mais ils reviennent toujours, tandis que ceux d’Alexandre ne reviendront pas. Et comme dans le roman d’Henri Bosco, Alexandre est heureux auprès de cette tante, triste de n’avoir pas ses parents avec lui, mais heureux tout de même. Et jamais il ne pose de questions à propos de ceux qui sont partis, il comprend qu’il ne faut pas, jusqu’à un certain jour. 
“Ce jour, ou plutôt cette nuit, intervient quand Alexandre a dix ans et qu'un spectacle de marionnettes est donné sur la place du village voisin. Le spectacle de marionnettes termine le roman de Bosco, d’une manière inattendue et presque miraculeuse. Dans mon histoire, il est l’événement par quoi commence l’aventure.
— J’ai hâte de la connaître! lui répondis-je.
— Attendez! Il faut d’abord que je vous parle du spectacle, de la façon dont il se déroule, des scènes qui le composent, des personnages qu’on y rencontre. C’est très important, et j’en ai une idée assez précise. 
— Prenez votre temps. Je serai un professeur attentif et bienveillant.
— Je vous en remercie. Alors, je commence. En se rendant au village, Henriette explique à l’enfant que son père, quand il était petit, a vu bouger et parler les marionnettes de monsieur Séraphin. Que déjà, à cette époque, celui-ci venait les montrer au village une fois par an. Et qu’à présent il est très vieux, on dit même qu’il ne voit plus guère. Par bonheur, cette année, on annonce qu’il se fait aider par un garçon qu'on ne connaît pas, qu’il a rencontré sur sa route habituelle, qui va du Piémont jusqu’à Perpignan. Et quand Henriette et l'enfant arrivent au village, les habitants sont rassemblés sur la place, assis sur des chaises, devant le castelet de bois qui a été installé sous les branches d’un tilleul. Ils attendent sagement. Puis on entend la musique d’une mandoline qu’on ne voit pas. Et enfin, le spectacle commence. 
Elle a marqué un temps, elle a réfléchi, toujours avec le même air qui me faisait sourire, les lèvres serrées qui lui dessinaient comme les moustaches d'un félin ou d'un jeune mousquetaire, puis elle a ajouté:
— J’ai compté qu’il y a, dans ce spectacle, trois moments. D’abord, la tour d’un château et un chat, debout sur ses pattes arrière, un chapeau sur la tête et un sac sur le dos, qui fait de grands signes et de grandes révérences pour qu’on l’y laisse entrer. Puis, c’est une barque qui navigue sur l’eau d’une rivière, ou d’un estuaire, ou d’une lagune, à la proue de laquelle un homme se tient debout, vêtu d’un chapeau et d'une cape noirs, le visage caché par un masque noir lui aussi, et qui chante d’une voix chevrotante une chanson du Don Giovanni de Mozart, qui dit: Dalla sua pace, la mia dipende; / Quel che a lei piace, vita mi rende; / Quel che le incresce, morte mi dà… Enfin, on assiste à un combat. Deux chevaliers, vêtus de heaumes et de cuirasses identiques, descendus du ciel sur de mêmes chevaux, mettent pied à terre et entament un duel terrible. Ils échangent de grands coups d’épées. Ils sont tellement semblables qu’on ne sait pas les distinguer, mais les coups d'épées font voler tour à tour les différentes parties de leurs harnachements, et chaque fois la surprise de ce qui apparait fait crier et rire les enfants. Car, on découvre qu’on a affaire, d’un côté à un vieillard à longue barbe blanche, épuisé, chancelant, étourdi par la violence du combat, tandis que de l’autre triomphe une jeune fille aux yeux pistache et aux longs cheveux roux.
“Henriette et Alexandre sont arrivés presque en retard et voici qu’ils repartent les premiers. Tandis que, derrière eux, les autres habitants, levés de leurs chaises, s’entretiennent déjà d’autres sujets, ils descendent les rues mal éclairées où les pieds se tordent sur les pavés. L’enfant tient la main de sa tante, il la serre et soudain, en la serrant plus fort, sans lever le menton, sans s’arrêter de marcher, il dit;
— Depuis trois ans que je suis arrivé chez toi, mon père ne t’a pas écrit, et tu es inquiète.
— C’est vrai, je te l’avoue. 
— Maintenant, je sais pourquoi ils sont partis sans moi et où ils se trouvent.
— Comment le sais-tu?
— Les marionnettes me l’ont dit. Tu sais que ma mère est croate?
— Je le sais.
— Eh bien, ils sont allés là-bas en Croatie parce que ma mère est malade. Il ne fallait pas que je le sache, mais elle voulait retourner dans son pays, dans sa famille…
— Et si ton père n’a pas écrit...
— Et si mon père n’a pas écrit, c’est que ma mère n'a pas guéri. Et qu'elle est morte à present.
“Henriette ne répond pas. Ils font encore quelques pas en silence, puis le garçon s’arrête. Il tire la main de sa tante pour qu’elle le regarde, et, cette fois, en levant les yeux vers elle, il dit:
— J’ai eu tellement peur, vois-tu, qu’ils soient fâchés. C’est pour cela que je ne disais rien. Mais maintenant, je n’ai plus peur. Je sais qu’ils se sont beaucoup aimés et qu’ils s’aimeront toujours.”

(Onzo, Liguria)

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dimanche 17 décembre 2023

Le maître de piano

 

Lorsque le crime de Dolorès Ortiz a été découvert, que tout le village en a parlé, l’idée m’a traversé l’esprit que Domenico Gripari pouvait être le coupable, mais je n’en ai rien dit. D’abord parce que je n’étais alors qu’un enfant. Ensuite parce qu’il ne pouvait échapper à l’attention de personne que la victime était une élève de Gripari, qu’elle séjournait au village depuis plus de six mois pour prendre des leçons de piano avec lui. Enfin parce que Domenico Gripari était mon ami.
Altrosogno est un bourg perdu dans la montagne. Si, à cette époque, ce nom était cité quelquefois dans la presse, c’était dans presque tous les cas parce que Domenico Gripari s’y était retiré. Il avait fait une carrière de soliste. Une célébrité acquise très tôt lui avait donné l’occasion de se produire partout dans le monde, puis un jour il avait arrêté. Il avait déclaré qu’il était fatigué des voyages, des salles de concert trop grandes, de la discipline de fer à laquelle il devait s’astreindre pour accomplir, soir après soir, les plus invraisemblables prouesses.
— Je ne suis tout de même pas un singe savant, disait-il. Je ne suis pas un perroquet. Ni un artiste de foire.
Désormais, il recevrait quelques élèves chez lui, dans le nid d’aigle qu’il avait découvert et qu’il était en train d’aménager. Il avait le projet d’enregistrer ou de réenregistrer certaines œuvres, mais il le ferait dans son salon. Enfin, il n’excluait pas de se produire de nouveau en public, mais il s’agirait désormais de concerts uniques, annoncés un mois à l’avance et donnés dans des cloîtres, pourquoi pas dans des granges?
Pour ma part, j’étais Edmond, le fils unique de Bruno Calabre, un postier qui était mort en service.
Un après-midi d’hiver, celui-ci avait eu l’idée d’apporter l’argent d’un mandat à une vieille femme qui habitait seule, à l’écart du village, et dont on n’avait pas de nouvelles depuis plusieurs jours. Il était parti à pied, la neige encombrait le chemin. La vieille femme lui avait servi du café au lait et des biscuits confectionnés par elle, qu’elle conservait dans une boîte en fer. Elle lui avait raconté des histoires de filiation. Il lui fallait aller chercher très loin dans sa mémoire, où se confondaient quelquefois le père avec le fils, la fille avec la mère, ou l’inverse; et, d’après son témoignage, quand le postier était reparti, la nuit tombait déjà.
Ma mère ne l’a pas vu revenir. À cause de la neige qui ne cessait pas, elle a pensé que sans doute il dormait chez cette dame. Puis, le lendemain, à midi, quand il n’était plus concevable qu’il se fût attardé si longtemps, elle a prévenu la police. Des hommes sont montés au village avec des chiens, et ils ont entrepris des recherches. Il neigeait toujours, la nuit est tombée vite, et le corps de mon père ne devait être retrouvé qu’au dégel du printemps, plusieurs semaines plus tard.
De toute évidence, le soir de l’accident, la nuit était si noire qu’il s’était écarté du chemin, et qu’il était tombé dans un fossé où il s’était brisé la nuque.
Cette mort accidentelle devait valoir à ma mère une pension, mais nous avions vécu jusque là dans un appartement de fonction, au-dessus du bureau de poste que mon père tenait seul, et bien sûr nous avons dû le libérer. Nous aurions pu aller habiter ailleurs, dans la ville dont nous voyions les clochers se profiler au loin, dans la plaine. Ma mère avait des talents de couturière qui lui auraient permis de compléter sa pension, mais elle a choisi de rester au village, dans un petit deux-pièces qu’elle a trouvé à louer, que j’ai commencé par habiter avec elle et où elle est demeurée le reste de sa vie.
Domenico Gripari ne donnait pas de cours de piano à des enfants, seulement à des étudiants confirmés qui visaient l’entrée dans les grands conservatoires nationaux, quelquefois aussi à des solistes qui traversaient une période de doute ou qui souhaitaient élargir leur répertoire à des œuvres plus difficiles. Mais j’étais le fils d’un homme qui avait rempli au risque de sa vie sa mission de postier. Domenico Gripari eut écho de ce drame. Il fit dire à ma mère que, pour moi, il ferait une exception. Non seulement, il consentait à me donner des leçons de piano, mais celles-ci seraient gratuites.
Ma mère a accepté. C’était un grand honneur que le maestro nous faisait. Les gens en ont parlé. Je devais me montrer à la hauteur de la chance qui m’était offerte, et ainsi je me suis rendu chez Domenico Gripari pour apprendre le piano. Mais, après trois leçons seulement, il est apparu que je n'avais pas les dons nécessaires pour jouer de cet instrument . Faire travailler mes deux mains en même temps de manière asymétrique était impossible pour moi, et les leçons ont cessé. En revanche, dès ma première visite, Domenico Gripari m’avait proposé de m’enseigner les échecs, et tout de suite il a été surpris par les prédispositions que j’y montrais. Se pouvait-il que j’aie été champion d’échecs dans une vie antérieure? Ou peut-être général d’armée? Domenico Gripari m’a alors offert un échiquier portatif. C'était était un joli ouvrage d’ébénisterie, un objet de collection, sur lequel je pourrais m’entraîner, le soir, après l’école. Et il a été convenu que je reviendrais, chaque fois que j’en trouverais le temps, pour disputer des parties avec lui.

Chap. 2 / 11

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mercredi 13 décembre 2023

Le meurtre de Michèle Soufflot

Le meurtre de Michèle Soufflot a bouleversé notre quartier. D’abord parce qu’il ne peut être que le fait d’un maniaque, et que ce maniaque, il y a toutes les chances pour qu’il demeure parmi nous, prêt à récidiver. S’en étant pris impunément à elle, il faudra qu’il s’en prenne à d’autres, nous ne manquons pas d’ivrognes et de fous pour lui servir de proies. Il suffit d’attendre que l’occasion se présente. Une nuit de lune vague après la pluie. Et puis, parce que Michèle Soufflot était notre fantôme le plus ancien et le plus assidu.
En toute saison, à toute heure du jour ou de la nuit, il arrivait qu’on la voie marcher seule, parler seule, tourner au coin des rues, d’un pas rapide de quelqu’un qui court à une affaire, vêtue d’une chemise de nuit sous un manteau, les deux mains enfoncées dans les poches du manteau, des chaussettes et des pantoufles aux pieds, tandis qu’elle ne courait après rien ni personne de visible. Un fantôme qui court après d’autres fantômes, voilà ce qu’elle était. Et elle allait ainsi, presque toujours, sans vous reconnaître, sans seulement vous voir, comme si vous n’existiez pas. Mais il lui arrivait aussi de s’arrêter soudain pour vous demander une cigarette et du feu. Dans ces moments, derrière la flamme de votre allumette ou de votre briquet, ses yeux gris semblaient vous vriller l’âme. Et elle vous tutoyait. Vous aviez la surprise de l’entendre vous tutoyer et même vous croyiez l'entendre prononcer votre nom. Aviez-vous donc rêvé? Comment pouvait-elle le savoir? Votre prénom lui sortait de la bouche comme, dans les contes de notre enfance, des serpents sortaient de la bouche des sorcières.
Pour les habitants du quartier, Michèle Soufflot était une figure familière. Ses apparitions étaient intermittentes, pour autant on était habitué à la voir. Il lui arrivait d’entrer dans une boulangerie, en haut de l’avenue Borriglione, pour demander une brioche au sucre, et dans ce cas il y avait toujours, dans la file d’attente, une cliente qui faisait signe à la vendeuse qu’elle paierait pour elle, et la vendeuse, pour n’être pas de reste, ajoutait à la brioche une petite bouteille d’eau minérale. Elle disait “Michèle, il faut vous hydrater”, et Michèle hochait la tête en guise de remerciement et elle s’en allait.
Quand, après quelques hésitations, elle choisissait de s’asseoir sur un banc du jardin Thiole, sous les pergolas croulantes de fleurs, les mères n’écartaient pas d’elle les enfants, encore qu’elle portât sur leurs jeux un regard d’une fixité effrayante, et les enfants eux-mêmes ne semblaient pas s’en soucier. D’ailleurs, elle se levait et repartait bien vite, du même pas saccadé, comme si quelque chose ou quelqu’un l’avait fâchée. Et cette contrariété qu'on lui avait faite était-elle récente ou remontait-elle à la nuit des temps? Elle-même ne devait pas le savoir.
Un soir d’hiver qu’il pleuvait, elle s’était blottie dans le renfoncement d’une porte, et j’ai vu un homme bien mis, en grand manteau, un chapeau mou sur la tête, s’approcher d’elle avec un parapluie, et Michèle, grelottant de froid, s’est aussitôt glissée sous le parapluie, comme si elle n’avait jamais douté qu’un prince viendrait la délivrer de la prison où la pluie l’avait mise, et comme si le grand parapluie noir de ce monsieur eût été un carrosse.
Pour moi, il m’a fallu deux ou trois ans après que je suis venu m’installer ici, au moment de ma retraite, pour que je commence à me dire que ce regard, et parfois même cette silhouette, me rappelaient quelqu’un. C’était une impression très vague et très fugace. Je l’oubliais pendant de longues périodes, et elle me revenait à l’improviste, certaines fois où je l’apercevais de loin. Jusqu’au jour où il est arrivé qu’elle sorte du tabac où elle avait acheté son paquet de cigarettes, elle le tenait encore à la main, quand sur son passage un monsieur de son âge (du mien) a fredonné les premières paroles de la chanson des Beatles. D’une voix très douce, du bout des lèvres, il a dit: “Michèle, ma belle / These are words that go together well”. D’habitude, Michèle n’entend rien, ne voit rien, mais cette fois elle s’est retournée vers lui et un faible sourire, un instant, a éclairé son visage, et ce sourire, un instant, lui a rendu sa jeunesse. Et peut-être est-ce alors que l’ai reconnue.


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mardi 12 décembre 2023

La mercière de Clermont-Ferrand

Normandie, un matin de la fin d'été. Grand soleil et du vent. La maison est largement ouverte sur les prés et, plus loin, sur la mer. Les deux femmes se déplacent d’un étage à l’autre et d’une pièce à l’autre en ramassant du linge sale pour la lessive.
AGATHE: Tu as trouvé un train?
YOLANDE: Oui, celui de 4 heures, je serai à Rouen ce soir. Je dormirai chez maman, elle est prévenue, et demain je rentre à Paris avec Rosette.
AGATHE: Pierre t’attendra?
YOLANDE: Il n’a pas besoin de m’attendre. Je n’ai pas besoin de lui. Nous serons à Clermont mercredi, Rosette et moi, et j’aurai un peu plus de dix jours pour m’organiser avant l’ouverture du magasin.
AGATHE: Tu es sûre de vouloir habiter là-bas? Tu n’y connais personne.
YOLANDE: J’ai besoin de travailler. Et je ne veux pas le faire à Paris, où il y a Pierre, ni à Rouen, où il y a maman.
AGATHE: Tu m’as dit que tu as parlé au téléphone avec la patronne de la mercerie?
YOLANDE: Oui, deux fois, elle est très gentille. Elle se trouve trop âgée, elle voudrait lâcher le pied, et aucune des filles qui travaillent avec elle ne semble en mesure de la remplacer, je veux dire pour la comptabilité et les commandes, ni le souhaiter. Elle veut bien que j’essaie. D’ailleurs, elle restera présente, elle pourra m’aider.
AGATHE: La personne qui t’a recommandée est une amie de Pierre?
YOLANDE: Oui, elle s’appelle Léonie. Nous nous étions vues quelquefois, et Madame Ibari, la patronne du magasin, est sa tante. Léonie savait que je voulais m’installer en province, et comme sa tante cherchait quelqu’un…
AGATHE: Elle savait donc que Pierre te quittait?
YOLANDE: Oui, la plupart de nos amis le savaient aussi. Mais ce n’est pas pour elle qu’il me quitte, si c'est ce que tu imagines. C’est pour une personne que je ne connais pas, et que je ne tiens pas à connaître.
AGATHE: Tu n’as pas l’air d’en vouloir beaucoup à Pierre. Tu n’as pas l’air bien triste.
YOLANDE: J’ai pleuré, d’abord, mais maintenant je ne pleure plus. J’avais vingt-et-un ans quand j’ai rencontré Pierre, il en avait vingt-cinq de plus. Il sortait d’une longue liaison, qui le laissait un peu détruit. Il était séduisant. Je ne lui ai guère laissé sa chance. Trois mois plus tard, j’habitais avec lui dans son appartement de la rue Caulaincourt. Et, deux mois plus tard encore, j’étais enceinte. Il a rencontré sa nouvelle amie à l’université de Louvain, où il donnait un cours une fois par semaine, depuis l’automne. Elle est presque aussi vieille que lui, et elle enseigne la philosophie, elle aussi. J’ai su aussitôt qu’ils étaient intéressés l’un par l’autre. Qu’ils se plaisaient. Ils parlent d’écrire un livre ensemble. Ils sont tombés amoureux. Chacun a trouvé dans l’autre son reflet, son âme sœur. Ils se ressemblent. Pierre me l’a avoué. C’était facile à imaginer. Cela ne se discutait pas. Et d’ailleurs, il compte venir voir Rosette à Clermont-Ferrand aussi souvent qu’il le pourra. Je suis certaine qu’il le fera. Et moi, je crois que j’étais fatigué de la philosophie. J’aimais bien le voir lire, écrire. Mais au fond, ce qu’il lisait et écrivait, et ce dont il discutait des soirées entières avec ses amis, et ce dont il pourra discuter des soirées entières, maintenant, avec cette femme, il me semble que je n’y ai jamais cru.
AGATHE: Il s’agissait d’y croire?
YOLANDE: Je crois que je regardais cela comme un jeu, mais que je n’y ai jamais attaché la moindre importance.


Jérôme, le mari d’Agathe, est revenu de la ville avec leurs deux enfants et des paniers de provisions. On dresse la table devant la façade. On déjeune tous les cinq, en plein soleil et dans le vent. Puis les enfants rentrent jouer dans la maison. Les trois adultes s’attardent autour de la table, dans des poses diverses.
JÉRÔME (à Yolande): Tu es sûre de ne pas vouloir rester ici quelques jours encore? Finalement, nous ne rentrerons au Havre que la semaine prochaine. Cela te ferait du bien.
YOLANDE: Tu es gentil, mais non, c’est le moment du départ. Un jour, j’ai quitté Rouen pour Paris. Maintenant, je quitte Paris pour Clermont-Ferrand. Je ne connais rien à la mercerie, mais cette dame propose de m’apprendre. Sa nièce me dit que c’est une brodeuse de grand talent, et que son magasin est connu dans toute la région.
AGATHE (Un peu alanguie, elle fait signe à Jérôme de lui resservir du vin. Elle sourit à Yolande): Tu as le goût du voyage et de l’aventure.
YOLANDE (avec une moue): Tu te moques, mais c’est vrai. Qu’aurais-je continué de faire, près de Pierre, s’il ne m’avait pas quittée? Je suis sûre qu’il m’a aimée, et peut-être m’aime-t-il encore. Mais je commençais à m’ennuyer à le voir corriger ses copies et préparer ses cours. De plus, je n’aime que moyennement la musique classique. Je préfère les chansons. J’apprendrai à tenir un magasin, et le soir je broderai au point de croix en écoutant la radio. Vous viendrez me voir, et quand nous aurons des vacances, Rosette et moi, vous nous inviterez ici.

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dimanche 10 décembre 2023

Meurtre à Saorge

L’assassinat d’Adrienne Lombard a lieu à la fin du mois d’octobre. Le corps est découvert un matin par Madeleine Orengo qui s’occupe de son ménage et de sa cuisine. Celle-ci appelle aussitôt Julien Lombard, antiquaire à Monaco et le fils de la victime. Elle dit que la vieille dame est morte et que son visage est tuméfié. On l’a frappée. Julien Lombard lui demande de ne toucher à rien, de ressortir de la maison et d’attendre sur un banc, dans le jardin, l’arrivée de la police. Il avertit le commissariat de Sospel et aussitôt après il se met en route pour se rendre sur place.
À son arrivée, on ne le laisse pas entrer. Il faut attendre que le corps soit enlevé et que l’équipe de la police scientifique ait effectué ses relevés. Le commissaire François Charpiot vient le chercher dans le jardin. Il lui demande d’enfiler des protections par-dessus ses chaussures, et de bien vouloir le suivre à l’intérieur.
— Pardon de vous importuner. Je sais que le moment est mal choisi. Mais sans toucher à rien, pouvez-vous regarder attentivement ce qui nous entoure et me dire si vous vous souvenez de quelque chose qui était là, d’ordinaire, et qui aurait disparu? Prenez votre temps.
Le cadavre a été découvert dans le salon. Le contour de son corps dessiné à la craie reste visible sur le sol. Comme la trace d’un fantôme. Julien Lombard n’a pas besoin de beaucoup chercher. Il désigne un coffret posé sur le dessus de la cheminée, et il demande qu’on l’ouvre. Avec ses mains gantées de blanc, le commissaire soulève le couvercle et l’intérieur est vide.
— Il y avait là, déclare Lombard, quelques bijoux et de l’argent. C’est moi qui règle toutes les factures de ma mère, mais celle-ci était rassurée de savoir qu’elle pouvait payer dans l’urgence une ambulance ou un taxi.
— J’imagine que la somme n’était pas bien importante, suggère le commissaire.
— Tout de même. Quelques centaines d’euros.
— Et les bijoux?
— Oui, certains avaient de la valeur. J’en ai la liste à mon bureau. Je pourrai vous en fournir une copie, avec les estimations.
Le vol serait donc le mobile, et il ne resterait plus qu’à trouver le voleur. D’autres observations restreignent encore le champ des recherches. L’autopsie révélera que la mort est intervenue la veille au soir, entre vingt heures et vingt trois heures, après que la victime avait dîné. Sa porte n’a pas été forcée. Un visiteur a sonné chez elle. Elle lui a ouvert, l’a introduit dans son salon, et là, il l’a abattue d’un coup de poing en plein visage. Aucune trace de lutte, aucun désordre. Il fallait donc qu’elle le connaisse.
La maison de Mme Lombard est flanquée d’un beau jardin depuis lequel on a une vue vertigineuse sur la vallée de la Roya. Et, pour s’occuper de ce jardin, il faut un jardinier. Celui-ci est tunisien, il habite Sospel. On ne tarde pas à l’interroger. Il est placé en garde à vue, et bientôt relâché. Il a un alibi solide, une partie de loto dans un café de son village où dix personnes au moins assurent l’avoir vu. Le mystère s’épaissit et pendant le mois qui suit, on ne parle plus de l’affaire.

Edward Zambetti est notre nouvel instituteur. Plutôt jeune, bien bâti, une tignasse châtain toujours en bataille, des lunettes cerclées sur des yeux gris, les pommettes et le nez fortement marqués, il donne une impression de puissance, en même temps qu’il paraît un peu ailleurs. Attentif à certains moments et à d’autres distrait. Il est arrivé au village une semaine avant la rentrée, ce qui lui a laissé le temps d’investir le petit logement que la commune mettait à sa disposition, et d’aller se présenter au maire, Monsieur Sylvain Clérissi, qui est aussi notre boulanger.
Il arrive qu’on voie Sylvain à la mairie mais, quand on veut lui parler, le plus sûr est d’aller le surprendre au petit matin devant son four. Alors, sans cesser de pétrir la pâte et de surveiller la cuisson de son pain, il prend le temps de vous écouter et de vous répondre.
Nul n’assiste à l'entrevue qu'Edward Zambetti a avec lui, mais celle-ci se déroule à l’aube, devant les premières miches croustillantes et parfumées d’un matin de septembre où, au cœur de la montagne, l’été resplendit encore. Il s’avèrera que, malgré la différence d’âge, les deux hommes s’entendent aussitôt. Qu’ils se comprennent. Qu’ils s’apprécient. On ne sait pas trop ce qu’ils se disent, quelle passion commune ils se découvrent, mais le fait est que s’établit entre eux un rapport de confiance. Et au soir du premier jour de classe, c’est à notre tour de nous déclarer ravis.
Notre nouveau maître est gentil. Il nous a surtout interrogés sur les promenades qu’il est possible de faire aux alentours du village, et clairement laissé entendre que les leçons auraient lieu désormais en plein air au moins aussi souvent que devant le tableau noir. Du coup, ma mère s’alarme un peu à cause de ma claudication, qui m’empêche de courir comme je voudrais avec les autres enfants. Je traîne la patte. Il faut dire que les ruelles de notre village, au sol inégal, sont souvent voûtées, tellement étroites et tortueuses qu’il faut, pour y transporter un meuble, une bonbonne de gaz, le moindre sac de pommes de terre, un triporteur Vespa qui passe en pétaradant là où ne passerait pas une voiture. Et cela lui donne un bon prétexte pour aller le trouver et avoir avec lui une longue conversation.
Je me souviens que je jouais alors dans la petite cour, sous le tilleul. Par la fenêtre de la classe qui était restée ouverte, je voyais leurs ombres et j’entendais que déjà ils riaient. Je dois peut-être préciser que ma mère n’avait pas de mari, qu’elle s’intéressait à beaucoup d’hommes, et que beaucoup d’hommes du village s’intéressaient à elle. Dans le cas d’Edward Zambetti, ce fût une chance. Car, dès le samedi suivant, il est venu dîner à la maison. Et, à partir de ce premier dîner chez nous (maman avait préparé un lapin aux olives, et manifestement il s’en est régalé), j’ai connu deux Edward Zambetti: celui qui était notre maître à l’école, et celui qui, en dehors de l’école, était l’ami de maman et dont elle celle-ci ne cessait de me parler, parce que cet homme la rendait folle.
— Tu sais qu’il a été instituteur en Finlande, avant d’arriver ici?” me disait-elle en attachant un tablier dans mon dos, tandis que, debout devant l’évier, j’étais occupé à faire la vaisselle. 
— Tu sais qu’il a enseigné les mathématiques à Zurich, en Suisse? Et c’était à de grands élèves”, m’expliquait-elle encore en me frottant le dos, comme je sortais de la douche. 
Ou encore, en étendant du linge sur notre balcon trop étroit, au sol fait de grosses planches mal équarries qui vous laissaient voir, dans les interstices, le vide immense entre vos pieds: 
— J'ai compris qu’il a des amis professeurs à l’université de Cambridge, en Angleterre, et qu’ils s’écrivent de longues lettres, et qu’il lui arrive de faire des voyages là-bas pour participer à des séminaires, et même pour faire des conférences?
Et c’est ainsi qu’un jour elle m’annonça qu’Edward Zambetti, mon maître d’école, s’intéressait à l’assassinat d’Adrienne Lombard.
— Jusqu’à présent cette affaire ne l’intéressait pas, il n'y prêtait pas attention, mais il a appris (par Sylvain, je crois) que notre curé a pris sa retraite de manière un peu inattendue, et depuis, il me dit que cela fait tout de même une drôle de coïncidence.
— Il n’imagine tout de même pas que notre curé a assassiné la vieille dame? ai-je répondu.
— Certainement pas. Il ne l’a jamais vu, il ne sait rien de lui. Seulement qu’il est vieux et faible, presque aussi vieux et faible que Madame Lombard et que la brave Madeleine qui a trouvé le corps de Madame Lombard jeté par terre, et qui a failli en mourir d’une crise cardiaque. Mais il n’en estime pas moins que cela fait une drôle de coïncidence. Je me demande quel scénario il imagine. Avec cela, il me répète que je ne dois surtout parler à personne de l’intérêt qu’il prend à cette affaire, ni toi non plus.

Et, en effet, je me taisais. Déjà que les autres élèves se moquaient de ce que ma mère fût si copine avec le nouvel instituteur, je n’allais pas en rajouter. Quant à nous, nous observions surtout qu’il avait des carnets qui ne le quittaient jamais. Le matin, en arrivant en classe, il posait son gros carnet à spirale sur un coin du bureau, et de temps à autre, il l’ouvrait et se mettait à écrire, parfois avec un crayon, plus souvent avec un stylo à plume dont l’encre lui tachait les doigts. Et alors, il nous oubliait tout à fait.
Nous l’aimions bien, nous étions des enfants habitués à la liberté, nous avions grandi dans les rues du village, dans les prés alentour où nous avions nos ruches et nos carrés de légumes, et les parents de mes camarades étaient presque tous aussi farfelus que ma mère, si bien que nous le laissions travailler en paix. Puis, au bout d’un moment, il revissait son stylo, le glissait avec son gros carnet dans la poche de son pantalon, et comme pour nous remercier de notre patience, il nous emmenait en promenade.
Nous allions sur les sentiers, nous descendions parfois jusqu’à la Bendola où il retroussait le bas de ses pantalons pour entrer dans l’eau et construire avec nous des barrages faits de blocs de pierre que nous transportions, le dos plié, en balançant les bras pour former une chaîne. Et cela ne l’empêchait pas de nous apprendre beaucoup de choses, des choses étonnantes dont notre ancien maître ne nous avait jamais parlé. Par exemple, la différence entre une proposition grammaticale et une proposition logique.
— Votre ancien maître, Monsieur Vibert, vous a appris à distinguer les propositions grammaticales, disait-il. Il a eu raison. Il a bien fait. Mais savez-vous qu’une seule proposition grammaticale peut contenir plusieurs propositions logiques? Et qu’en fait, quand vous dites que vous êtes d’accord avec une proposition, vous ne voyez pas toujours qu’on vous en fait admettre une autre, ou même plusieurs autres, transportées en cachette par la plus apparente. Et que donc, si vous ne voulez pas vous laisser embobiner, si vous voulez penser par vous-mêmes, développer votre esprit critique, il faut que vous soyez capable de les découvrir là où elles sont, ces fameuses propositions logiques, capables de les extraire l’une après l’autre pour les considérer séparément. 
Les premières fois, nous sommes restés ébahis, mais il a poursuivi:
— Voyons, par exemple, si je vous dis “Le chien de Paul est noir”, nous avons bien là une seule proposition grammaticale, puisque nous avons un seul verbe conjugué, pourtant celle-ci contient plusieurs propositions logiques, à propos de chacune desquelles vous devez décider si elle est vraie ou fausse, si vous êtes d’accord ou pas. Lesquelles?
Et là, bien sûr, parce que maintenant nous étions entraînés, et parce que le jeu était amusant au possible, nous ne manquions pas de répondre:
— Trois, Monsieur.
— Bravo. Mais je veux les entendre.
Primo, que cet animal dont on parle est bien un chien, pas un loup, ni un canard (rires dans la classe).
— Bravo, Bertrand. Ensuite?
Secundo, que ce chien appartient bien à Paul et pas à Jacques.
— Bravo, Norma. Ensuite?
Tertio, que ce chien est bien noir et pas bleu…
— En effet, Joséphine. Je vous félicite. Vous êtes en train de devenir d’excellents détectives.
Et comment, par quel cheminement de la pensée, à partir d’une première intuition plutôt improbable, que lui-même aurait dite tirée par les cheveux, Edward Zambetti réussit-il à éclaircir l’affaire de cette pauvre Madame Lombard, et à démasquer le coupable, c’est ce que je vais essayer de faire entendre, en allant à l’essentiel, mais en essayant néanmoins de ne sauter aucune étape. Car, pendant plusieurs semaines, quand il était seul avec ma mère, sûr de n’être entendu par personne d’autre, ou seulement par moi, il ne fit que répéter:
— Pourquoi ce curé a-t-il pris sa retraite, si vite, du jour au lendemain, sans en avoir averti ses ouailles, sans dire au revoir à personne, comme si cela ne pouvait pas attendre? Lorsque nous aurons répondu à cette question, nous saurons aussi pourquoi la vieille Madame Lombard a été assassinée, et par qui.

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mercredi 6 décembre 2023

Les attardés

J’avais oublié que
les garçons jouent au football,
haletants, muets, sans tenir compte
de la nuit qui vient,
jusqu’à l’heure où celle-ci, 
sans lune sous les arbres du square,
dérobe le ballon, efface leurs mains
dans l’odeur de poussière.

Quand ils passent la grille 
la sueur sur leur dos est glacée.

(30 mars 2019)

dimanche 3 décembre 2023

Yacine

Clotilde était fâchée, pas forcément contre moi mais désolée tout de même de se trouver dans cet appartement où je les avais emmenés, le bébé et elle, et où nous venions à peine de poser nos bagages.
Elle avait été très réticente à venir. Clotilde ne disposait que d’une quinzaine de jours de congé. Depuis que nous étions mariés, nous avions passé toutes nos vacances en Bretagne, quelle que soit la saison. Ses parents possédaient à Concarneau une maison grande et confortable où ils pouvaient nous accueillir, ainsi que ses deux frères et leurs familles, et jusqu’à présent je ne m’étais pas fait prier pour l’accompagner. Pour ce qui me concernait, la question des vacances ne se posait pas. Je suis libre d’organiser mon travail à ma guise, n’importe où, pourvu que j’aie une table où étaler mon matériel à dessin, ce qui était le cas à Concarneau. Une table poussée sous la fenêtre de notre chambre, devant la mer piquée de moutons, où Clotilde et ses frères naviguaient, des journées entières, dont ils revenaient heureux et affamés. Je ne comptais plus les projets que j’avais pu mener à bien durant mes séjours à Concarneau depuis trois ans que nous étions mariés, et que j’y avais pris mes habitudes, et j’y serais volontiers retourné cette année-là encore si ma grand-mère n’était pas morte, quelques mois auparavant, en me faisant l’héritier de cet appartement.
Le notaire me l’avait signifié par téléphone, et j’en avais été surpris. J’avais d’abord cru à un malentendu. Ma mère était sa fille et il m’aurait paru naturel que cet héritage lui revînt, et j’avais une sœur aînée qui aurait pu y prétendre elle aussi. Mais le notaire m’avait rassuré. Il m’avait dit que je n’avais rien à craindre, ni ma mère ni ma sœur n’avaient été oubliées dans le partage, si bien que j’étais désormais l’unique propriétaire de cet appartement, qui était joliment situé dans un petit immeuble précédé d’un jardin, au haut de l’avenue Saint-Barthélemy, dans le quartier nord de Nice.
— Comment comptez-vous en disposer? me dit-il encore. Peut-être le louer, ou le vendre?
Si c’était le cas, il pouvait me mettre en relation avec une agence. Il gardait un excellent souvenir de ma grand-mère, il savait quelle affection celle-ci me vouait, et s’il pouvait m’aider à tirer le meilleur parti de cet héritage, il était tout à mon service. Mais je lui avais répondu que non, que je n’avais aucune idée de ce que je pourrais faire de ce bien qui m'échoyait à l'improviste, comme tombé du ciel, moi qui jusque là n’avais rien possédé, que mes livres et mon matériel à dessin.
— Il faut d’abord que je le voie, ai-je répondu. Que je me rende compte par moi-même.
— Parce que vous ne le connaissez pas? s’était-il étonné. Votre grand-mère l’habitait pourtant depuis longtemps.
Et je lui avais répondu que non, que mes rapports avec elle s’étaient effilochés au fil des ans. Depuis la mort de mon grand-père, ma grand-mère menait une existence à part. Elle vivait dans son monde, ne semblait pas très désireuse de nous voir, et les rares fois où je lui avais annoncé mon passage à Nice, elle m'avait invité à déjeuner au restaurant du Club nautique, où elle arrivait en taxi et repartait de même après avoir payé l’addition.
Le soir-même, j’ai dit à Clotilde:
— Il est probable que cet appartement a besoin d’être rafraîchi. Avant de décider de le vendre ou de le louer, il serait sans doute raisonnable que j’y fasse effectuer des travaux. Il suffira que j’y demeure quelques jours. Je jugerai quels travaux sont indispensables et, s'ils ne sont pas trop coûteux, je m’arrangerai avec une entreprise locale pour qu’ils soient engagés dans les mois qui viennent, en notre absence.
Et comme Clotilde ne protestait pas, j’ai ajouté: 
— Et d’ailleurs, pourquoi ne le garderions-nous pas? Nous pourrions profiter ainsi du soleil et de la plage, deux ou trois fois dans l’année, et le reste du temps, nous en confierions les clés à tes frères ou à quelques amis?
L’idée des clés que nous pourrions prêter à ses frères a emporté la décision. Mais maintenant elle regrettait de s’être laisser convaincre.
L'immeuble était charmant, haut de trois étages seulement, ce qui lui avait donné quelque espoir, ainsi qu’à moi, quand nous étions arrivés, que le taxi nous avait déposés devant la grille; mais ensuite il avait suffi d'entrer, de pousser une à une les portes de l’appartement pour nous rendre à l’évidence. Nous pénétrions dans l’endroit où avait vécu une femme solitaire, atteinte de troubles cognitifs.
Les meubles étaient ceux qui avaient pu y trouver place après qu'elle les avait déménagés de la villa du Lavandou où elle avait habité avec mon grand-père et où elle n'avait plus voulu demeurer après sa mort, et ils y étaient mal adaptés. Déjà, quand elle s’était installée ici, dix-sept ans auparavant, il aurait fallu en refaire les peintures, changer la baignoire et le lavabo, vérifier le système de chauffage, améliorer l’éclairage, réaménager la cuisine; et il était facile de comprendre que ma grand-mère n’avait rien fait de tout cela. Elle s’était contentée de sortir d’une valise les portraits de mon grand père qu’elle avait disposés sur la cheminée où ils se trouvaient encore.
Ma grand-mère avait follement aimé son mari, elle l’avait follement admiré aussi, il était son grand homme, et sa disparition l’avait laissée dans un désarroi qui la rendait indifférente à tout.
— Sans lui, elle se sent perdue, elle est comme une petite fille, disait ma mère, qui ne regardait pas ce trait de caractère comme très glorieux, et qui d’ailleurs, de manière générale, ne se montrait pas très indulgente à son égard.
À plus de soixante ans, ma grand-mère s'était toujours comportée auprès de lui comme une adolescente amoureuse, et il est vrai que mon grand-père était un personnage très séduisant. Météorologiste de profession, il savait tout du ciel et des orages qui s’y concoctent. À côté de cela, il aimait voyager, il jouait au tennis et il nageait beaucoup, partout et en toute saison.
J’avais été très proche de lui — d’elle aussi, par la même occasion, mais de lui d'abord. Il faut dire que j'étais un enfant pas tout à fait comme les autres. Je n'apprenais rien à l'école, je ne réussissais dans aucune discipline, pas même en sport, et mes parents en étaient déçus. Ils évitaient de me faire des reproches, de se mettre en colère contre moi, de me punir ou de crier, sans doute parce que les psychologues et les pédo-psychiatres auxquels ils soumettaient mon cas les convainquaient de s’en abstenir. Mais ce conseil qu’ils leur donnaient ne signifiait-il pas du même coup qu’ils devaient prendre leur parti du retard ou de l’inadaptation que je montrais? Qu’il n’y avait pas à attendre de moi, pour les années à venir, que je fasse beaucoup de progrès? Et ils ne s’y résignaient pas sans en éprouver une tristesse qu’ils cachaient mal, ou qu’ils ne cachaient pas.
Je n’étais pas le garçon dont ils avaient rêvé. Cela, d’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours su. Il est arrivé une fois que je surprenne ma mère en train de dire à mon propos que je n’étais pas bien fini. Le contraste était d’autant plus criant qu’Odile, ma sœur, qui était de quatre ans mon aînée, réussissait merveilleusement bien dans tout ce qu’elle faisait, et surtout à l’école. Et ce jour où ma mère, s’adressant à l’une de ses amies, a dit à mon propos cette parole terrible, je me souviens qu’Odile était présente, debout auprès d’elle, et qu’elle hochait la tête en signe d’assentiment. Et dans tous les cas où on lui laissait prendre la parole au milieu d’un groupe d’invités, ce qui finissait toujours par se produire, elle ne trouvait rien de mieux â faire, pour se rendre intéressante, que d’énumérer mes bizarreries. Elle donnait des exemples. Elle disait:
— Tu sais, même les émissions pour enfants, même les dessins animés, il ne les regarde pas en entier. Au bout de dix minutes, il se lève et il s’en va.
— Et où va-t-il ainsi?
— Il va dans sa chambre.
— Et que fait-il dans sa chambre?
— Rien. Il dessine.
Or, jamais de la part de mon grand-père, je n’avais senti cette gêne ou cette tristesse que montraient mes parents. Lui ne faisait pas semblant, il m’aimait comme j’étais, pour ce que j’étais, et il me parlait. Et quand il me parlait, il n’énonçait pas des principes, il ne professait pas des doctrines, il s’adressait à moi.

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mardi 28 novembre 2023

L'élève malgracieuse

Je comprenais mal pourquoi cette femme m’emmenait son enfant. La fillette ne montrait aucune aptitude pour le piano, ni même aucun goût, et la mère ne paraissait pas riche. Elle parlait de son mari, le père de cette enfant, qui était ingénieur dans une usine située sur l'estuaire de la Gironde, à Blaye, près de Bordeaux, où ils avaient une maison, blanche, luxueuse, avec des domestiques, où elles ne tarderaient pas à aller le rejoindre; mais, dans ce qu’elle disait (ce n’était pas un récit, juste des paroles décousues, un propos dont je m’efforçais tant bien que mal de réunir les morceaux), impossible de comprendre pourquoi et comment elles les avaient quittés, la maison et lui, et ce qu’elles faisaient ici. Elle me payait une leçon après l’autre, avec des pièces de monnaie et des billets chiffonnés qu’elle sortait d’une petite bourse brodée de perles, en même temps qu’elle me remerciait et qu’elle félicitait l’enfant, avec des sourires grimaçants, pour les progrès qu’elle faisait, qui (selon elle) satisferaient son père. Et j’étais toujours tenté de lui dire qu’il fallait arrêter là, qu’elle pouvait garder son argent, qu’il valait mieux ne plus revenir, qu’en réalité l’enfant ne progressait pas du tout, que celle-ci n’avait aucune disposition pour le piano, aucun goût pour la musique, aucune oreille, que je regrettais de la voir engager avec moi des dépenses inutiles, mais je m’abstenais de le faire, songeant que ces leçons représentaient peut-être le seul luxe dans leur vie, et comme le seul espoir de satisfaire ce père qu’on ne voyait pas, qui était resté là-bas et qu’on irait bientôt rejoindre, si du moins la mère ne se trompait pas, si elle avait une juste perception de la situation dans laquelle elles se trouvaient, l’enfant et elle, si ce père existait vraiment. Car l’histoire ne tenait pas debout. Pourquoi, si la famille disposait là-bas d’une si belle maison, habitaient-elles ici, dans ce quartier de Pigalle où j’habitais moi-même, Cité Véron, un petit appartement où je donnais mes leçons de piano, où je recevais mes élèves et où il me semblait qu’elles venaient en voisines?
Pendant que l’enfant jouait mal du piano, qu’elle ne progressait pas du tout, qu’elle me tapait sur les nerfs, la mère nous tournait le dos et regardait par la fenêtre. Elle ne cessait pas de parler. De bredouiller. D’une voix douce, monotone, s’adressant à la vitre, à la rue et au ciel gris derrière la vitre. Parfois, sans se retourner, elle disait:
— Ne m’écoutez pas. Ne tenez aucun compte de ce que je dis. Je suis désolée, je suis un vrai moulin à paroles, une pipelette (ici, un petit rire), mais maintenant c’est juré, je me tais.
Et elle ne cessait d’évoquer Blaye, l’estuaire de la Gironde et les lourds navires qui glissaient au loin, sous les nuages gris, faisant retentir leurs trompes et leurs sirènes enrouées, dont le bruit semblait remonter du fond de la mer.

Le soir, quand celle-ci m’appelait, je racontais à Viviane le rituel immuable et triste de ces leçons. Je disais:
— Elle prétend que là-bas, l’été dure longtemps, que les soirées sont longues, que la villa possède une terrasse où viennent dîner les cadres de l’usine accompagnés de leurs épouses, ce qui exige de sa part de longs préparatifs, le choix minutieux du menu et des fournisseurs, celui d’une robe, d’une coiffure, l’arrangement des bouquets de fleurs, un plan de table compliqué, des tâches qu’elle accomplit d’une manière qui fait l’admiration de tous et la fierté de son mari.
— Comment est-elle habillée, s’enquérait Viviane?
— Mal, comme une femme pauvre et sans goût, toujours le même manteau.
— Comme une femme mal aimée, tu veux dire. Quel âge a-t-elle?
— Celui d’être la mère d’une fillette de huit ans. Sans grâce.
— Et elle ne te regarde pas? Elle ne cherche pas à te séduire, à obtenir de toi aucun secours?
— Elle regarde par la fenêtre. Elle parle à la fenêtre. Comme l’autre, tu te souviens, parlait aux murs. Comme si elle ne voulait pas nous voir pour être toute à son idée.
— Ou comme si, plutôt, elle ne voulait pas être vue. Et il ne t’arrive pas de la rencontrer en-dehors de chez toi, dans la rue, dans le quartier? Elle se prostitue, peut-être.

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lundi 27 novembre 2023

La vie d’artiste

J’étais devant Parade de cirque de Georges Seurat. Nous avions été invités à donner trois concerts aux États-Unis (Detroit, Cleveland, Pittsburgh) et, avant de regagner la France, je m’étais échappé du groupe pour aller voir le tableau qui est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. C'était la première fois que je me trouvais en sa présence, debout devant lui, et cette rencontre revêtait pour moi une importance particulière. Depuis bien des années, j'en gardais une reproduction glissée dans la boîte de mon violon comme d'autres violonistes gardent à cette place des photos de leur femme et leurs enfants. Je n'étais pas marié, je n'avais pas d'enfants, mais je reconnaissais, dans l'atmosphère douce et mystérieuse qui nimbe les personnages, dans le silence de l'œuvre, le feeling qui a présidé au choix de mon métier de musicien. 

C’était un soir d’automne, il faisait déjà nuit, et pour la première fois, je me voyais admis à la classe d’orchestre du conservatoire de Nice. J'avais alors douze ans. J'étais à la fois le plus jeune et le plus inexpérimenté des participants, ce qui signifie que la gageure consistait pour moi à ne commettre aucune fausse note que le chef puisse entendre depuis son pupitre. J'étais placé au dernier rang des seconds violons, et je prenais soin de ne me signaler en aucune façon, de faire le moins de bruit possible. Mon archet ne touchait pas les cordes, je tâchais tout au plus de tirer et pousser en même temps que les autres. Je me souviens que les cuivres et les bois jouaient la partie principale, ce qui m'a fait quelquefois penser que la partition que nous travaillions alors était celle de la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel, mais je n'en suis pas certain. Il faut dire que nous n'enchaînions pas plus de cinq ou six mesures sans que le chef nous interrompe, et immanquablement ses claquements de baguette, ses éclats de voix, ses indications s'adressaient aux chefs de pupitres, que je ne pouvais pas voir du rang où j'étais mais dont je remarquais qu'ils n'hésitaient pas à lui répondre et que ces réponses, que j'entendais mal aussi, avaient le pouvoir de provoquer de part et d'autre des éclats de rire. 

J'avais commencé l'étude du violon à l'âge de sept avec une dame qui donnait des leçons particulières, puis j'avais été admis au conservatoire quatre ans plus tard. Mon professeur, qui était premier violon à l'opéra, jugeait mes aptitudes excellentes; mes parents étaient fiers de le savoir, et ils ne cachaient pas l'espoir qu'ils nourrissaient pour mon avenir. Mais je dois préciser que mes dons n'avaient rien d'exceptionnel et que j'en étais conscient. Jamais je ne me suis imaginé capable de faire une carrière de soliste. Je mesurais, en outre, l'incalculable quantité de travail qu'implique une telle ambition, et j'étais d'un naturel plutôt rêveur. Mais jusqu'à présent, je m'étais trouvé seul, mon violon à la main, devant mes partitions, tandis que, ce soir-là, je me voyais admis à l'intérieur d'un groupe d'instrumentistes dont les compétences dépassaient de beaucoup les miennes, invité à les écouter, à les suivre, à les accompagner bien plutôt qu'à faire preuve de mon propre talent. Et soudain, dans ce groupe, je me suis senti heureux.

Ce qui est certain, c'est que nous jouions alors de la musique française. Celle-ci était trop souvent arrêtée, répétée, disséquée, commentée pour dessiner des phrases, mais je n'en étais que plus sensible à la sonorité des instruments. La musique que j'entendais, et dont je me souviens, était à coup sûr fort éloignée de celle imaginée par le compositeur, mais j'y trouvais un charme qu'aucune autre n'a jamais surpassée dans mon esprit. Un charme rêveur comme je l'étais moi-même, plein d'une simplicité quasi enfantine, marqué d'une tendre nostalgie. Pour une raison difficile à expliquer, elle me fit songer à une fête foraine dont le moment s'achève, dont les lumières s'éteignent, dont la musique, ou ce qu'il reste de musique est entendu de loin. Et je m'y sentis si bien transporté, si à mon aise, que je décidai sur le champ que pourrais devenir, moi aussi, un musicien d'orchestre. Or, c'est ce charme exact que je devais retrouver, trois ans plus tard, dans le tableau de Georges Seurat découvert par hasard. Entre temps, j'avais beaucoup travaillé mon violon, si bien que mon professeur jugea opportun de me présenter au concours d'entrée du conservatoire national supérieur de Lyon. Quatre ou cinq de mes condisciples se présentaient chaque année à ce concours. La plupart jouissaient, parmi notre petite communauté, d'une réputation bien supérieure à la mienne, mais bien peu étaient reçus, tandis que je le fus du premier coup. Dès lors, mon destin était tracé. Je mènerai la vie d'artiste. Et voilà que je retrouvais à présent, dans sa forme originale, le tableau dont j'avais fait secrètement mon emblème.

Il était moins grand que je ne me l'étais représenté, à peine un mètre et demi sur un mètre. Mais je reconnaissais la figure androgyne dressée au beau milieu d'une baraque foraine que quelques lampions à peine éclairent dans la nuit. Sa silhouette mince partage la largeur en deux parties égales. Toute de noir vêtue, elle semble nous regarder. Son visage est-il couvert d'un voile? On hésite à le dire. Il serait inexplicable. Mais sa face appahttps://cjacomino-nicenord.blogspot.com/p/la-vie-dartiste-3.htmlraît comme une lune pleine dont on cherche en vain à discerner les traits. Elle est juchée sur une petite estrade, et domine ainsi les badauds dont les têtes et les épaules dessinent une frise amusante tout au bas du tableau. Elle porte un capuchon pointu, une veste longue serrée à la taille et des collants qui lui arrivent aux genoux. Elle est munie d'un trombone dont elle ne semble pas jouer, encore qu'elle en garde l'embouchure aux lèvres, mais si elle en a joué, l'instant d'avant, elle le tient à présent abaissée devant elle et devant son public.

Trois autres musiciens apparaissent au second plan, à gauche de la figure principale selon notre point de vue. Eux aussi regardent droit devant, figés, avec des airs absents, comme s'ils ne voyaient rien. Deux petits et un grand. Ils portent des costumes sombres et des chapeaux melons qui donnent à leur allure un caractère funèbre. Une autre figure contrebalance cet effet, celle d'un bel homme bombant le torse, aux cheveux roux et la moustache en guidon, qui se pavane, l'œil sévère, une badine sous le bras, à droite de la scène, au niveau du public, dans un cadre rectangulaire de clarté verdâtre. Il se tient devant nous dans un profil parfait, et son regard passe largement au-dessus d'un enfant vêtu lui aussi avec soin, qui montre un large nœud de cravate bleu, une houppette dressée sur le front et qui lève vers lui un regard intrigué. Peut-être est-ce son fils!

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vendredi 24 novembre 2023

Chauve-souris

La plus grande partie de mon enfance se passe à Nice. Mon père est violoniste à l’opéra, ma mère mannequin, souvent absente. Nous habitons un appartement grand et vétuste de la rue Cronstadt. Ma grand-mère paternelle habite avec nous. Elle s’occupe du ménage. J’ai treize ans, je suis élève au lycée du Parc Impérial. Je m’y rends chaque jour par le boulevard Gambetta. Puis je tourne dans les ruelles qui grimpent en escaliers entre les murs des villas. Elle me conduisent jusqu’à l’entrée du parc. Ses plates-bandes et palmiers. L’ancien palace transformé en hôpital militaire lorsqu’il s’est agi d’accueillir les trop nombreux blessés de la Première Guerre mondiale. Dans la pénombre du hall, l’impression que le sol se dérobe sous vos pieds, que vous devenez aveugles tant la lumière du dehors vous a ébloui. Le professeur de sciences naturelles fait tirer les lourds rideaux de toile noire pour nous projeter des photographies. Elles représentent des méduses, des coupes de cellules microbiennes. Le jeudi après-midi je vais assister à des concerts organisés par les Jeunesses Musicales de France. J’y retrouve un camarade. Après la sortie nous déambulons de conserve sur la Promenade des Anglais. Je parle, explique, discute, appuyant mes propos de grands gestes de la main. La taille de mon camarade est comiquement plus haute que la mienne. Les absences de ma mère se prolongent, mon père semble ne pas me voir. Je me souviens des tuyaux qui crient dans la salle de bains, la lumière qui filtre sous les portes, les chuchotements puis des sanglots, cette nuit-là. Le lendemain, très tôt, elle repart pour Rome. Assis tous deux devant le poste de télévision, nous la voyons qui s’avance à son tour sur une longue estrade. Elle porte un manteau chauve-souris et un chapeau à large bord. Parvenue au bout de l’estrade, elle pirouette, les deux bras tendus, écartés comme les branches d’un compas. Il est assez clair alors qu’elle ne reviendra pas.

mercredi 22 novembre 2023

Bendejun

1. 
Bendejun a occupé une place importante dans la vie de notre famille. En 1965, mes parents ont acheté un morceau de terrain. Nous l’avons défriché puis ils y ont fait construire ce qui n’était qu’un cabanon en dur. Dès le début du printemps, nous montions y passer les fins de semaines. Quelques terrasses caillouteuses, un pays d’olives et de tomates dominé par les plumes hautes et nonchalantes des cyprès.

Quand nous revenions à Nice le dimanche soir, les rues étaient désertes. L’ennui, la vague nausée que je ressentais en voiture et que ne faisait qu’aggraver le parfum des fleurs coupées, ou quelquefois du thym et de la menthe que ma grand-mère maternelle avait pris soin de rapporter des collines, posés sur ses genoux. La lumière était bleue, d’une transparence à vous crever le cœur, comme le plumage d’un oiseau. Nous traversions des quartiers de H.L.M., descendions des boulevards rectilignes, et tout, à ce moment, me paraissait abouti, connu et justifié, ce qui n’empêchait pas un début de migraine.

2.
La campagne au printemps prenait des allures désordonnées, vaguement impudiques. C’est à Bendejun, au tout début des années 70, que j’ai lu pour la première fois, de Francis Ponge, Nioques de l’Avant-Printemps et surtout L’opinion changée quant aux fleurs, dans deux numéros de L’Éphémère.

L’idée de chantier m’était familière depuis la fin des années 50. Mon père avait alors quitté son emploi chez Renault pour devenir comptable dans une entreprise d’électricité où son frère Pascal l’avait précédé et où celui-ci occupait un poste de contremaître.

La construction du cabanon en dur fut rendue possible grâce à l’aide d’un petit peuple de maçons, de plombiers, d’électriciens et de peintres, qui étaient des amis de mon père et surtout de mon oncle Pascal. Ils travaillaient à ce chantier en dehors des heures qu’ils devaient à leurs patrons, souvent le samedi et le dimanche. La plupart étaient originaires d’Afrique du nord, ainsi que nous, et ils portaient des noms italiens, ce qui nous les faisaient regarder un peu comme des frères.

À midi, ma mère préparait de grosses marmites de spaghettis que nous mangions ensemble sur la terrasse. Puis, mon oncle Pascal a acheté un morceau de terrain, lui aussi, à deux pas de chez nous, et il y a construit, avec l’aide de ses camarades, une maison bien plus vaste et confortable que la nôtre. À Bendejun, les deux frères avaient réussi à reproduire, pour un temps, le paradis qu’ils avaient connu puis perdu aux Bains Romains, de l’autre côté de la mer.

Tout, dans notre maison de Bendejun, était objet de récupération, des fenêtres aux tasses à café, en passant par le lavabo de la salle de bains, le réfrigérateur, le poste de télévision, le buffet et les chaises. Rapporté de notre appartement niçois après déjà un long usage, trouvé sur des chantiers ou acheté à bas prix dans des hangars à brocante. Une maison construite et meublée de bric et de broc, qui demeurait au fil des années une œuvre ouverte. Chaque objet y paraissait tout à la fois insuffisant et superflu, inadapté à sa place. Mais mes parents n’en souffraient pas. C’était leur fierté d’avoir réalisé ce rêve, une caravane immobile, une arche de Noé, avec si peu d’argent.

Beaucoup de petites habitations construites sur cette commune illustraient la même culture du cabanon, différente de celle de la villa en ce qu’elle ne connotait aucune idée de luxe. Dans la culture populaire des villes méditerranéennes, le cabanon se comprenait plutôt comme un accessoire du jardin. Il servait à abriter un four à gaz (bouteilles de Butagaz que nous allions chercher à l’épicerie du village et que nous rapportions à pied, ou, plus tard, quand le chemin fût rendu carrossable, dans le coffre de la voiture, avec la crainte qu’elles n’explosent), des lits ou quelquefois de simples matelas que nous déroulions le soir venu et disposions à même le sol. Il permettait de mieux profiter du jardin, d’y passer plus de temps, de ne point craindre l’orage. Mais l’on pouvait aussi bien s’en passer, se contenter d’un toit de tôle ondulée ou de canisses appuyé contre le mur d’une restanque, ou encore, se balançant entre deux arbres, d’un hamac pour la sieste.

Ainsi, dans les premiers temps, nous arrivions chargés d’une table et de chaises pliantes, d’une marmite de spaghettis ou d’une daube gardée au chaud dans une Cocotte minute, des cocas préparées par Thérèse, ma grand-mère maternelle, qu’elle transportait dans des plats enveloppés de torchons blancs noués aux quatre coins, d’une bouteille de vin, sans oublier les verres et les glaçons conservés en l’état dans une bouteille Thermos.

Sur notre terrain, en contrebas du chemin carrossable, un vieux cerisier avait du mal à se tenir debout. Thérèse, qui était pourtant lourde, y grimpait chaque printemps assez haut pour en cueillir les fruits. (Plus jeune, elle avait tiré les cartes et fait tourner les tables.)

Quant à mes parents, cela aurait pu demeurer comme l’ouvrage de leur vie. Le cabanon et le jardin étaient à leur image, mais ils ont convenu d’y renoncer, en 1981. Ils ont vendu. Je n’ai jamais su pourquoi. Bendejun fut ainsi une aventure qui eut un début et une fin, comme ces phalanstères fouriéristes installés en Amérique du sud par des anarchistes italiens, à propos desquels je me propose depuis toujours de m’instruire, doutant s’ils ont bien existé, si ce n’est pas un mythe, un rêve jamais réalisé auquel j’aurais fini par croire.